
Mrs Zentner et Nine à l'occasion de Paris BD
Interview réalisée par GdSeb et Tito en Juin 2003.
La fiche de Zentner
La fiche de Nine
Dans le cadre de l’élaboration
d’un projet de dossier sur la couleur directe, nous avons demandé
à MM. Zentner et Nine, à l’occasion de leur
venue en France, s’ils souhaitaient participer avec nous à
un questionnement autour de cette thématique.
L’entretien s’est déroulé dans le cadre du salon
Paris BD, le 13/08/03.
Merci à MM. Zentner et Nine d’avoir bien voulu nous
consacrer un peu de leur temps, pour leur gentillesse et surtout pour
le formidable moment qu’ils nous ont fait passer, à la découverte
de leur vision de la Bande Dessinée… |

Zentner et Nine |
Sceneario : Pourriez vous nous donner
votre opinion de scénariste sur la couleur directe ?
Zentner : C’est une question étonnante, car c’est
plutôt un sujet pour un dessinateur ! Quelle approche vouliez-vous
donner à ce débat ? |
Sceneario : En fait, nous sommes partis de l’impression
que sur un album en couleur directe, le scénariste ne va pas raconter
la même chose, va se mettre plus en retrait, va faire preuve de
plus de sobriété, comme dans Caboto ou Pampa…
Z : Oui, c’est vrai. Disons que l’adjectivation est
à la charge du dessinateur, car si tu mets beaucoup d’adjectifs
dans le récit textuel, ajouté à la couleur, c’est
un peu trop. Donc dans ce sens, oui, vous avez raison. Par ailleurs, il
faut dire que quand j’écris le scénario, en général,
je pense beaucoup au style du dessinateur, et pour moi le dessin inclut
la couleur. Par exemple, quand j’ai fait Oxford, je savais que Marcello
Gaù allait dessiner tout dans les moindres détails, alors c’est
un autre genre d’histoire, un autre genre de décor, et la
couleur va juste être là pour mettre un peu de lumière
dans un monde presque hyper réaliste.
|
Caboto |
Sceneario : Alors, justement, la couleur
directe vous apporte quoi ?
Z : Je pense que la couleur directe apporte l’émotion
parce qu’il y a un contact direct entre le récit et la main
; même si maintenant on peut faire de la couleur directe par ordinateur,
ce n’est qu’un outil. Il y a un rapport plus gestuel avec
le récit. Dans ce cas, il existe un engagement physique du dessinateur
avec la page : tout est plus direct, il y a moins d’intermédiation.
Quand tu regardes la couleur appliquée, qu’on faisait d’abord
sur le bleu, c’est en général assez froid. Et cela
est vrai pour la ligne claire en général, même s’il
existe des exceptions, « Blueberry » par exemple. L’expression
est dans l’encrage, et la couleur vient éclairer tout simplement
la scène.
Avec la couleur directe, l’artiste plastique travaille la matière.
C'est une démarche complètement différente, parce
qu’il essaye de raconter l’intensité du récit
à travers tous les moyens physiques de la page. Par exemple, dans
le cas de Nine avec Pampa, même le papier est rugueux, car
il veut aborder un sujet sauvage et brutal : parfois, la figure est découpée
et éclatée, parfois on devine des lambeaux ; c’est
beaucoup plus conceptuel, et pour cela, c’est une BD différente.
Normalement, les BD ont toujours la même structure physique, et
à l’intérieur, il y a l’anecdote. Là,
la matière physique fait partie aussi de l’histoire.
Sceneario : En tant que scénariste, participez-vous à
ces choix ?
Z : Pas tout à fait. Disons que je participe en restant
un peu en arrière, en veillant à ne pas trop charger, pour
que le dessinateur puisse faire passer son discours graphique. |
Aromm (extrait) |
Sceneario : Il y a donc une grosse appropriation
commune qui vous guide sur un choix esthétique ?
Z : Il faut avoir à l’esprit qu’on est toujours
deux à faire la même histoire. J’ai travaillé
avec plusieurs dessinateurs, et je crois qu’on a toujours l’impression
d’être devant l’œuvre d’un auteur seul. C’est
justement parce que c’est un exercice d’humilité des
deux parts pour arriver à une symbiose. C’est le cas de Pellejero
avec qui je travaille depuis 20 ans, car l’approche est commune
: se mettre au service de l’histoire.
Ainsi pour « Le silence de Malka », il a fait un changement
presque brutal dans son travail, en passant de la couleur sur bleu à
la couleur directe. Le sujet le lui a tout de suite suggéré
; quand je lui ai raconté de vive voix l’histoire, il a vu
qu’il devait passer à quelque chose de plus matériel,
et que la matière, la terre, tout cela était très
important. |
Sceneario : Donc, selon vous, l’histoire
induit le choix de la couleur directe ?
Z : En réalité, on parle de deux choses différentes
en bande dessinée. D’une part la production d’histoire,
et d’autre part la création d’une œuvre artistique.
Et toute œuvre artistique, de n’importe quel genre, implique
une réflexion sur la forme. Cependant la plupart des bandes dessinées
n’ont pas cette réflexion.
Je crois que dans tout mon travail, il y a un humble respect pour la bande
dessinée. Et je crois aussi que c’est pour ça que
j’ai la chance de travailler avec des auteurs qui ont tous cette
attitude. Cela peut plaire plus ou moins, toucher un public plus ou moins
large. Quoi qu’il en soit je suis très satisfait, car même
si je n’ai pas un très grand public, il est très fidèle
. Il sait qu’il va toujours s’établir un rapport de
respect mutuel, d’un point de vue émotionnel comme d’un
point de vue intellectuel. Et cela me paraît essentiel dans le travail
de quelqu’un qui crée une œuvre, qui cherche à
communiquer avec les autres. Il n’est pas simplement là pour
produire ou accumuler des pages. |
Aromm (extrait) |
| Sceneario : Comment travaillez-vous avec les
dessinateurs ? Vous voyez-vous souvent ?
Z : Cela dépend énormément du dessinateur,
de la situation. Par exemple avec Pellejero, nous nous voyons peu, car
nous nous connaissons depuis très longtemps, et nous avons fait
beaucoup de pages ensemble.
Avec Mattotti, sur « Le bruit du givre », nous avons travaillé
ensemble en permanence. Une semaine par mois, pendant six mois, nous nous
mettions sur l’histoire, et nous faisions tout ensemble, sans qu’il
n’y ait vraiment de scénario.
Avec Nine, on se voit très peu parce qu’il est en Argentine,
mais par contre, nous en avions beaucoup parlé avant. Nous nous
sommes tout de suite mis d’accord sur le genre d’histoire
à faire et sur nos intérêts respectifs.
|
Aromm (extrait) |
Disons que dans cette démarche artistique et professionnelle, il
faut voir que chaque histoire est prise comme une occasion pour approfondir
la connaissance de quelque chose. Je ne fais pas des histoires avec des
choses que je sais, mais des choses que je voudrais savoir.
A partir de là, je crois que si le dessinateur prend le même
parti pris, de se découvrir en travaillant, de se mettre en crise,
et d’essayer de surmonter cette crise, alors on est tout de suite
sur la même longueur d’onde : il n’est pas nécessaire
de se voir.
Par exemple, avec David Sala, qui fait tout à fait un travail de
quête personnelle même dans son travail plastique, nous n’avons
pas besoin d’énormément parler, parce qu’on
établit avec lui une démarche artistique commune. Chacun
fait alors son propre développement personnel. De temps en temps
on se rencontre, on parle, mais ce n’est pas nécessaire de
le faire souvent, parce que le sérieux du travail de chacun fait
qu’il y a un accord de fond : alors nous ne pouvons pas échouer.
Les détails ne posent plus de problème. |
Dessin de Nine |
Arrivée de Carlos Nine.
Sceneario : Que pensez-vous de l'idée selon laquelle le côté
contemplatif de la couleur directe est en contradiction avec ce qu'est la
BD, qui demande une participation active du lecteur. Z
: Je ne suis pas sûr que la couleur directe ne soit que du contemplatif.
Par exemple, dans Pampa, il y a du rythme, du mouvement, de la lumière.
Nine : De la même façon qu’on lit une
BD à travers le texte, la couleur directe oblige à lire la
couleur aussi, avec la même attitude, et c’est très important.
Z : Comme cela se rapproche de la peinture, l’attention est
attirée par la beauté plutôt que par le récit.
N : C’est une ancienne discussion… Qui est loin d’être
fermée. Z : Je pense que la couleur directe, mais
cela est valable pour le texte, le dessin, la ligne claire ou la couleur
par ordinateur, doit être, dans une bande dessinée, un élément
fonctionnel vis à vis du récit. Si il n’est pas fonctionnel,
il n'a pas d'intérêt, même s’il est direct, indirect,
noir et blanc. N : Il y a l’histoire de la BD américaine,
qui au départ n’utilisait pas la couleur directe : c’était
très fonctionnel, minimal pour raconter. |
Dessin de Nine |
Sceneario : Vous avez travaillé en noir
et blanc : quel a été la différence dans votre démarche
entre cette méthode et le travail en couleur directe
N : Lorsque j’ai fait «Le canard qui aimait les
poules », j’ai laissé complètement de coté
la façon que j’avais de faire de la BD avant. J'étais
un peu célèbre avant ce livre là, mais j’étais
un auteur trop "plastique", trop hermétique, trop "artistique".
Alors j’ai voulu démontrer que je pouvais faire un album
disons "à l’américaine", et gagner le prix
d’Angoulême (NDLR : Et il l’a eu !), pour que mon œuvre
soit reconnue ici. Maintenant, je peux revenir à quelque chose
de plus artistique ; personne ne peux me dire que je ne sais pas faire
une BD " simple ".
|
Sceneario : C’est important pour vous, la reconnaissance en France
?
N : A Buenos aires, l’influence de la culture française
est énorme. Alors oui, un prix comme Angoulême est important.
Z : Et pour quelqu’un qui veut travailler sur le marché
français, c’est primordial.
|
Sceneario : Naturellement, vous vous tourneriez
donc vers des albums comme «Pampa», avec un travail artistique
plus marqué et plus personnel ?
N : Oui, ce qui ne m’empêche pas de reconnaître
le livre du « Canard » comme une de mes œuvres.
Malheureusement, il y a très peu de culture artistique parmi les
auteurs de bande dessinée. Et ça me fait un peu mal, car
ce sont tout de même des dessinateurs. |
Pampa |
| Sceneario : Votre travail n’est-il finalement pas
plus un cheminement par rapport à l’art que par rapport à
la bande dessinée ? N : C’est
un peu le même sujet en réalité. Dans les deux cas il
s’agit d’un rapport à l’image. Sauf que dans la
bande dessinée, il faut rajouter la problématique du récit.
Lorsque j’étais élève aux beaux-arts, les profs
me disaient que je produisais des anecdotes dans la peinture : je me suis
donc retrouvé avec le même problème de l’autre
coté que de ce coté ci. Le prof disait que la peinture n’avait
pas besoin d’anecdote. Et maintenant on dit que la bande dessinée
n’a pas besoin d’art. Je me sens un peu dans un « no man’s
land », un peu expatrié. Z : Je pense que c’est
pareil entre le récit et la littérature. Soit on s’inscrit
dans une tradition, soit on crée le monde en partant de zéro.
Alors si quelqu’un peut croire qu’il a créé le
monde hier soir, il ignore tout ; c’est très facile, mais c’est
presque de l’ignorance. Et tu penses que tu as découvert l’eau
chaude tous les jours. |
Pampa (extrait) |
Sceneario : Avec ce constat de marginalité,
pensez-vous que les œuvres de couleur directe constituent un genre
à part, ou vous sentez vous fusionnels avec tout ce qui se passe
dans la bande dessinée ?
N : Je ne pense pas que la couleur directe constitue un genre
à part. Cette technique est plus là pour monter la qualité
du genre, pour être lu par un public plus adulte, et ne pas rester
avec des adolescents qui ignorent l’univers culturel de la peinture
et de la littérature. Si on parle à un jeune Bédéphile
de Picasso, il va te demander où il publie. (rires)
Z : c’est un peu ce dont Carlos parlait au sujet des Beaux
arts. Il a déjà fait du polar, mais c’est une lecture
au deuxième ou au troisième degré. Il y a un public
qui veut lire un polar et juste savoir qui est le coupable. Mais ce n’est
pas son but.
Sceneario : Quelles sont vos influences dans le domaine de la peinture
?
N : Les symbolistes français : Daumier, Degas, Gauguin,
Grandville.
Sceneario : Sur Pampa, n’y a t’il pas une influence pointilliste
?
N : Si, un peu ; surtout les impressionnistes Français.
Le pastel, lorsqu’il est imprimé, donne beaucoup de texture.
Cela donne même l’impression d’un travail sur toile.
Sceneario : Et cette immersion à la fois dans la BD et celui
de la peinture, est-il pour vous une recherche de reconnaissance dans
chacun de ces domaines ?
N : Non, chacun fait ce qu’il peut. L’intention
était de montrer ce qu’était un gaucho aux Français.
Nous sommes presque sûrs que cela ne va pas être un grand
succès. J’avais un prof à l’école dont
le but était toujours de nous « mettre en crise ».
Et le lecteur aussi doit être en crise, sinon, il ne progresse pas.
Je voudrais rajouter que dans Pampa, il y a beaucoup de références
à l’histoire de la peinture argentine, de l’école
argentine de représentation de la pampa des années 1860.
J’ai toujours eu à l’esprit la tradition de représentation
des peintres classiques européens qui sont venu en Amérique
découvrir ce paysage. Ils ont laissé une œuvre qui
a beaucoup influencé la peinture créole argentine. |
Pampa (extrait) |
Sceneario : Dans Pampa justement,
on sent un réel amour pour cette terre.
Z : Bien sûr, car sinon, ce serait ignorer la pampa, et seulement
y voir une anecdote quelconque. Le personnage principal est la pampa,
la terre et le ciel.
Sceneario : La couleur directe est elle le meilleur moyen de faire
passer les influences mystiques qu’on perçoit au travers
de vos albums ?
Z : Quand tu parles de choses métaphysiques avec un trait
très précis, alors tu risques de rester à coté
de la plaque. Parce que tu ne peux pas parler de ce qui n’est pas
du domaine de l’explicite avec une ligne précise. Plus ça
bouge, plus ça change, mieux c’est. La perception que nous
avons de ces choses là est justement peu précise. Alors
tu cherches une forme physique pour représenter et raconter quelque
chose qui est du vide...
Dans mes récits, on ne sait jamais exactement ce qui est vrai ou
non. Ce n’est pas que je le cherche, mais quand je présente
une idée, une histoire ou une sensation, ça amène
le dessinateur à quelque chose qui participe de cette impression,
parce que lui-même ne peut pas représenter quelque chose
sur laquelle il a un doute, comme un trou, comme un manque. Sinon, tu
en restes à " le coupable est untel ".
Par exemple, " Tabou ", avec Pellejero, est un album plein d’ombres
et lumières. Ombres et lumière, parce que c’est le
diable : un visage apparaît dans le blanc, mais les ombres dessinent
un autre visage à l’intérieur : on ne sait jamais…
Dans " Nicola Eymerich inquisiteur ", avec Sala, on retrouve
cette sensation. |
| Sceneario : Pouvez vous nous parler
du choix du support papier pour Pampa ?
N : Volontiers, d’ailleurs, j’ai l’espoir
de trouver une subvention de Canson. Si vous connaissez quelqu’un
dans cette société....
Le découpage du papier sur les bords des cases donne au lecteur
l’impression d’être dans mon atelier.
Actuellement, je travaille sur un projet où entre chaque chapitre,
on voit mes mains en train de travailler. Parce que je suis en train de
me confronter aux personnages : il y a véritablement lutte entre
eux et moi, et cette bagarre a lieu sur la table de dessin. Quand il faut
travailler, il faut jouer le jeu, alors la discussion finit et commence
le chapitre. J’utilise ce procédé pour que le lecteur
puisse épier comment se fait une bande dessinée.

Extrait de Pampa page 15
|
Album de Nine |
Sceneario : La couleur directe est donc un moyen
supplémentaire pour rapprocher le lecteur de votre processus de
création ?
N : Oui car cela crée un rapport plus physique. Cela
arrive avec certains lecteurs, mais pas tous. Cela dépend de leur
sensibilité pour l’image. Il y a le sujet de la lecture de
l’image. Certains lecteurs ne veulent pas jouer ce jeu : ils veulent
savoir qui est le coupable et puis ciao.
Je reçois les mêmes critiques de certains lecteurs ici et
à Buenos Aires : celle d’être un peu hermétique.
C’est donc un problème de genre de lecteur. Il y en a même
un qui m’a écrit qu’il voulait se battre avec moi parce
qu’il était énervé par ma façon de raconter
des histoires. Sa réaction est très intéressante
car l’œuvre l’a finalement mis en crise. |
Sceneario : Votre façon de dessiner demande une
grande implication physique ? N : Oui, c’est
très fatiguant physiquement, parce qu’en même temps que
je réalise l’œuvre, je suis en train d’expérimenter
sur la forme. Ça vient de ce que Breccia m’a appris : il disait
toujours : «il faut se mettre en danger en travaillant». Il
est évident que si tu fais une BD avec ce que tu sais, tu ne te mets
pas en danger. il faut toujours aller vers ce que tu ne sais pas…
Z : C’est aussi pour ça qu’il ne faut pas trop
en parler pour faire l’histoire. |
|