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Thierry Boulanger nous présente "Le dernier domino"
Interview réalisée par Isa.

 
Thierry Boulanger
- Sceneario.com : Comment es-tu venu à la bande dessinée, l'illustration ?

Thierry Boulanger :
C'est intéressant d'aborder la question juste après Etienne puisque l'on a des parcours très différents. 
En même temps on est un peu les frères de lait de l'atelier que nous avons rejoint au même moment. 

Ce n'est pas mon métier au départ. Comme un peu nous tous là dedans je dessine depuis pas mal de temps. C'est par le biais de mon métier que j'ai eu envie de continuer. 

Je suis éducateur spécialisé et je bosse avec des enfants placés par la juge pour motifs divers, la violence en particulier. Ce sont des gamins à qui on a souvent confisqué la parole, ils s'expriment beaucoup par le dessin. 

Le fait de dessiner me permet de rentrer beaucoup plus facilement en contact avec eux. 
De fil en aiguille, mon entourage m'incitant à dessiner pour moi, j'ai rencontré Etienne et nous avons intégrés ensemble l'association. Et depuis un an on a rejoint l'atelier de l'association « Bulles de Champagne ». 

Pour moi les choses disons sérieuses ont commencé à partir de là, avant c'était plus un loisir qu'autre chose.


- Sceneario.com : Qu'est-ce qui fait la différence, tu t'imposes plus de contraintes ?

Thierry Boulanger :
Disons que oui. Quand on dessine tout seul chez soit dans son coin on n'a pas beaucoup de recule. En rencontrant des gens comme Etienne on s'aperçoit que l'univers de la bande dessinée respecte un certain nombres de codes que l'on est plus ou moins contraint de respecter. 

Le fait de travailler avec d'autres crée une émulation. Il y a un regard critique sur mon travail qui me permet de progresser. Grâce à des gens comme Etienne et Cyril depuis un an à l'atelier j'ai gagné beaucoup de temps. 

- Sceneario.com : Question temps, si on regarde ton dessin il est très détaillé. Tu dois y passer beaucoup de temps ?

Thierry Boulanger :
Les conseils ne viennent pas forcément sur ma façon de dessiner. Ils se rapportent davantage à la mise en page, à l'anatomie etc. Sur ma manière de travailler il y a quelque chose qui était déjà là avant de les rencontrer. Des bonnes et des mauvaises habitudes.

J'essaie de soigner le crayonné. Côté encrage j'y vais très prudemment. Je noircis très progressivement et quand ça suffit j'arrête là. 

C'est assez modeste comme démarche. Un grand merci à Etienne sur ce point. A la base j'étais très prudent au niveau de ces contrastes, je n'en mettais quasiment pas. 
Lui m'a conseillé de foncer et de faire ressortir les choses. Je ne suis pas certain que mon dessin en serait à ce point aujourd'hui sans ses conseils.

Ce qui est intéressant c'est que nous avons tous des styles très différents. Cyril fait du comique, Etienne a son côté bucolique et un rapport affectif très fort à son personnage, pour ma part j'ai été baigné dans cette culture où le dessin doit être réaliste.
 
Couverture du Dernier Domino
J'ai du mal à faire autrement et j'aime ça, aussi bien au niveau du dessin qu'au niveau des sujets. 

Les sujets sont venus il y a une bonne quinzaine d'années. C'était la première guerre du Golf. 
A cette période j'ai eu mes enfants et cela a dû déclencher pas mal de choses puisque dans mes bandes dessinées il y a souvent des éléments relatifs à la guerre et aux enfants. 

C'est même un sujet de plaisanterie au sein de l'atelier. Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir eu mes enfants à cette période, mais tout m'y ramène. 


- Sceneario.com : Tu t'occupes beaucoup d'enfants ayant subi des violences, cela peut avoir un impacte sur les histoires que tu racontes.
 
Le dernier domino, page 7
Thierry Boulanger : Il y a quelque chose de cet ordre là aussi. Et puis c'est vrai que dans les contextes d'actualité, il y a d'une part l'histoire avec un grand H et puis il y a toutes les petites histoires qui peuvent s'y rattacher. On a l'impression que personne n'en parle et j'ai envie de traiter ces sujets. 

On peut être un bon vivant et avoir envie d'émouvoir lorsque l'on raconte une histoire. C'est quelque chose que j'aime bien faire à travers celles que je raconte.

D'autre part on fait ce que l'on aime mais aussi ce que l'on sait faire. A l'atelier on a un collègue qui fait des histoires vraiment très drôles, je ne sais pas le faire. Pour moi l'humour est ce qu'il y a de plus difficile à maîtriser, je préfère sans doute choisir une forme de facilité.


- Sceneario.com : Tu dois pas mal apprécier “Le tombeau de lucioles” vus les thèmes que tu abordes ?

Thierry Boulanger :
C'est quasiment un DVD de chevet même si je me fais mal à chaque fois que je le vois. C'est marrant que tu parles du tombeau des lucioles parce que c'est quelque chose que j'aurais aimé écrire.
Cette histoire est un peu particulière, elle est autobiographique. A ceci près que l'auteur à survécu contrairement à ce qu'il explique dans le dessin animé. C'est vraiment pile poil dans ce que j'aime écrire et c'est exactement ce genre d'histoire que je veux faire.

Si j'ai envie d'émouvoir à travers mes histoires, c'est aussi parce que j'ai été moi même ému par des histoires comme celles-là.

Et puis il y a une deuxième raison : quand on joue avec ses gosses il arrive parfois que l'on se demande ce qui se serait passé s'ils étaient nés ailleurs. Il y a un phénomène de projection. Ca se produit aussi quand je suis au boulot. C'est aussi de ça que naissent les histoires que j'ai envie d'écrire.
 
gamine / autoportrait 1968 / gamine
Et puis de la manière dont sont gérées les actualités, les généraux, les politiques, les journalistes ont la parole, mais les gosses qui se prennent des bombes sur la gueule eux non. 

Ce n'est pas de la dénociation que je veux faire, pour ça il y a des romanciers qui le font très bien. J'ai juste envie de raconter des petites histoires qui traitent de ces sujets là. 

Ensuite, pour des raisons qui me semblent plus obscures, je m'y sens à l'aise.
Peut-être que je pourrai passer à autre chose après. Pour l'instant ça m'est un peu plus difficile même si depuis le festival d'Angoulême on m'a proposé plusieurs scénarios dont un avec Philippe Saimbert qui se passe plutôt bien. 

Une autre proposition avec un scénariste a fini par capoter car on étaient vraiment trop loin de ce que je fais, que ce soit au niveau de l'histoire, du dessin ou de la mise en page. 

J'avais accepté ce projet parce qu'à un moment quand on essaie de passer le pied dans la porte on se dit qu'après tout, un type qui a déjà un nom et qui nous propose de faire quelque chose on le prend comme un privilège en soit. 

Et puis on s'aperçoit que finalement on va se fatiguer et s'épuiser très vite et qu'en fait dans l'intérêt de tout le monde il vaut mieux passer à autre chose.


- Sceneario.com : Comment es-tu venu à raconter l'histoire du “Dernier domino” dans ton album aux éditions du Topinambour ?

Thierry Boulanger :
C'est une petite anecdote sur les kamikazes que j'ai entendue à l'issue d'un reportage diffusé par France 3. Et il était question d'une femme qui s'était donnée la mort pour que son époux puisse en faire autant. C'était mon élément de départ. 

Actuellement je muris un projet qui aura pour cadre la guerre du Vietnam. Là encore toute une génération de jeunes qui ont été décimés. 
 
Carcajou
Je ne vais pas en faire un documentaire. Le récit aura une dimension fantastique. Je partirai du principe que les enfants dont je parle sont déjà des fantômes.


- Sceneario.com : Tu t'inspires beaucoup de l'actualité ?

Thierry Boulanger :
Je pense que si à un moment on veut toucher les gens, c'est intéressant d'utiliser un cadre réaliste dans lequel ils peuvent s'identifier, retrouver quelque chose de connu où se projeter. 

On peut parler de l'Irak en partlant du Vietnam puisque de la même manière : il y a des forts, des faibles et des injustices criantes dont personne ne parle.
 
Japon
A l'heure actuelle la seule fonction de la guerre est de s'auto justifier. Elle est là pour satisfaire des intérêts qui n'ont rien à voir avec la sauvegarde de quoique ce soit ou de qui que ce soit. 

Et je regrette qu'aussi peu de journalistes le disent. Il y a une propention à accepter l'injustice. 

Là encore je ne veux rien dénoncer, je ne suis pas un défenseur de quoi que ce soit. Je veux juste raconter des histoires qui traitent du sujet, attirer l'attention sur certains points.

En ce sens je suis assez content de l'effet de mon petit bouquin avec Premières Pousses. 

Les gens achètent d'abord le livre pour le dessin qu'ils trouvent assez soigné. 
Et quand ils reviennent me voir en dédicace c'est pour me parler de l'histoire. 

L'idée était de réaliser quelque chose de touchant. Il n'y a pas de prise de partie sur les Kamikazes. 
Ce qui m'a intérressé c'est cette relation entre ce père, son épouse et sa gamine, que la guerre a dédruit en les amenant à leur perte tous les trois.
- Sceneario.com : Comment as-tu géré l'aspect narratif concernant la dimension de la BD ?

Thierry Boulanger :
Il s'est passé ce qui parfois arrive quand on réalise une histoire à laquelle on tient. On a l'impression que les difficultés que l'on rencontre d'habitude n'y sont pas. Je ne dis pas que je l'ai fait facilement, ce serait très prétentieux. 

Il y a eu pas mal de charettes et j'ai été bien aidé au sein de l'atelier. Mais le récit s'est équilibré de lui-même sans que je ne fournisse d'effort particulier. 

Dans l'ensemble j'essaie d'avoir un dessin très tranché au niveau des contrastes. Je joue beaucoup avec le noir et blanc, l'ombrage etc. Les histoires que je choisis me permettent aussi de travailler comme ça.
Après ce serait sympa de pouvoir se faire éditer. Mais déjà l'aventure est sympa. L'important c'est de ne pas vivre avec le regret de ne pas l'avoir tenté.

Quand on est monté à Angoulême avec nos cartons, on s'attendait à se faire démonter sachant que les maisons d'édition ont des partis pris très stricts. 

Contre toute attente on a reçu un très bon accueil. A tel point que deux maisons d'édition m'ont demandé de leur envoyer quelque chose. 

Etienne et moi avons eu des contacts avec des scénaristes. Et les petits bouquins de Permières Pousses n'y sont pas pour rien. L'objet en soit est sympathique. 
Et surtout on présentait un travail fini avec des contraintes très particulières : petit format et petit nombre de pages, l'exercice n'était pas aisé.


- Sceneario.com : Tu ne fais que du noir et blanc ?

Thierry Boulanger :
Oui pour une raison toute simple qui est que je ne maîtrise absolument pas la couleur. J'ai essayé l'année dernière un dessin au crayon de couleur pour l'illustration d'un calendrier.
 
L'expérience s'est bien soldée puisqu'il a été sélectionné. C'est un domaine qui sera à explorer avec certainement des choses intéressantes à réaliser. 

Mais j'aime bien le noir et blanc pour mes histoires car j'y exprime plus de choses. D'un autre côté j'ai appris par des gens comme Etienne que même avec des dessins très contrastés en noir et blanc on peut utiliser de la couleur en pratiquant avec sobriété. 

Cela veut dire aussi que je ne suis pas obligé de me cantonner au noir et blanc ou encore que je peux passer à la couleur sans changer fondamentallement de technique d'encrage de prime abord. 

 
pin up
- Sceneario.com : Des histoires toujours dans un contexte de guerre ? Tu ne crains pas les redondances ?

Thierry Boulanger :
Le danger serait qu'il y ait redite à chaque fois. Mais j'ai des histoires très distinctes à raconter. 

Il y a un dénominateur commun dans chaque histoire qui met en lumière cet espèce de côté absurde cruel et pervert de la guerre. 

Mais chaque point de départ d'histoire est différent. Dans l'une il sera question d'enfant fantômes. Dans l'autre d'un type qui est revenu traumatisé et qui parvient à matérialiser ses traumatismes. Ce n'est pas sa cervelle qui est malade mais le monde autour qui devient malade suite à ce qu'il rapporte de son expérience.


- Sceneario.com : Quels sont tes projets à venir ?

Thierry Boulanger :
J'en ai un en cours avec Saimbert qui a pour point de départ l'explosion d'une centrale type Tchernobyl.
J'ai un autre projet genre fantastique basé sur la guerre du Vietman et un autre basé sur la guerre du golfe et une guerre future. Mais j'en ai plein d'autres dans les cartons.
Le premier que je vais traiter est celui sur le Vietnam pour les raisons que j'ai évoquées tout à l'heure. 

J'ai un autre projet en route qui, vu l'accueil du “Dernier domino” à Angoulême, j'espère sera bien reçu.

Le chréno est libre aussi bien au niveau des histoires que de la manière de les traiter graphiquement. C'est à double tranchant. Soit ça jouera en notre faveur, soit les éditeurs auront peur de se lancer. On verra.


- Sceneario.com : Hé bien merci Thierry et on espère bientôt te retrouver dans les bacs :o)

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