
Interview des auteurs de Simon Radius, aux éditions Emmanuel Proust
Interview réalisée par Fred - Avril 2005
Première partie
L'Album
Le site de la BD
Sceneario : Votre premier album "Simon Radius" sort ces jours-ci. C'est un personnage qui a une faculté assez particulière, pouvez-vous nous en parler ?
Erwan Courbier : Toute l’histoire tourne autour de Simon Radius, personnage principal et héros de la BD. C’est un psy qui a développé un pouvoir étonnant : il est capable d’entrer physiquement dans les souvenirs de ses patients, et de les modifier. Cela lui permet également d’être le témoin des souvenirs des visités, y compris de ce dont ils ne se souviennent pas consciemment. Avec cette aptitude, il soigne naturellement ses patients, mais peut également apporter son concours sur des enquêtes criminelles : il peut découvrir des faits que personne ne connaît, ou bien trouver des indices qui ont disparu…
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Modifier des souvenirs est quelque chose de délicat, les implications pouvant être énormes, et Simon est donc très prudent. C’est également parfois difficile de se fier aux souvenirs visités : ils sont une retransmission subjective de la réalité, et peuvent également être troublés par les pathologies mentales des visités…Simon doit alors « traduire » ce qu’il voit.
Dans la BD, ce sont ces différents aspects que nous tentons d’exploiter au maximum…et les possibilités sont très, très nombreuses !
Sceneario : Mais, graphiquement c’est un challenge incroyable !
Benoit Dahan : Bien sûr, c’est un défi passionnant de tenter de représenter les souvenirs, avec ce qu’ils comportent de partiel ou de déformé par la subjectivité de chaque personne. Et puis il y a la « topographie » de l’intérieur de la mémoire, une architecture visuelle que nous avons inventé en appliquant la logique : si on pouvait entrer dans des souvenirs de notre choix, comment procèderait-on ? C’est comme cela que l’on a eu l’idée d’une spirale qui se parcourt depuis le moment présent (souvenirs immédiats) jusqu’au passé lointain (souvenirs d’enfance), remplie de « Portes Mnémoniques » représentant chaque souvenir digne d’intérêt (même parfois retenu uniquement par l’Inconscient). Simon Radius choisit où il ira un peu à la manière de la sélection des chapitres dans un menu interactif de DVD !
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Sceneario : Comment procèdes tu, alors ?
Benoit Dahan : En fait, graphiquement, ça se travaille à 3 niveaux :
- Les mises en pages, qui nous aident à représenter le système d’entrée dans les souvenirs (utilisation du blanc du papier qui marque la transition), et le basculement occasionnel du « monde des souvenirs » à la réalité et inversement (par exemple quand Simon est interrompu dans une séance d’exploration de mémoire). Tout compte : l’agencement et la taille des cases, l’apparence de leur contour… La composition de la page a vraiment un sens dans cette BD, au-delà des simples considérations d’esthétique.
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- Le dessin : eh oui, quand on ne se souvient pas de la salle à manger de quelqu’un, on a retenu, eh bien… un flou artistique. Ou si on se rappelle d’un homme qui a un gros nez, ou d’une fille dont la poitrine n’est pas passée inaperçue, on en gardera souvent une trace exagérée (très gros nez, très grosse poitrine). C’est d’ailleurs une des raisons qui nous a fait choisir un style de dessin relativement réaliste (du moins au niveau des proportions), pour que l’exagération des traits par moments se remarque. Au départ le style prévu était moins réaliste, Simon a connu des visages surprenants avant de se fixer !
- Les couleurs : les couleurs sont particulièrement importantes dans ce projet ! Il s’agit de créer une ambiance immédiatement identifiable à chaque changement de scène, surtout lors du passage dans un souvenir. Ca tomberait à plat si on ne notait pas la différence. De plus l’atmosphère colorée est choisie aussi en fonction du sentiment à évoquer : un souvenir terrifiant et glacial sera un camaïeu de bleu froid, un souvenir très violent sera dans des tons rouges - oranges, ou encore un souvenir doux et bucolique aura des tons « roman photo ». Le tout en essayant de garder une esthétique pour toute la BD, sans trop de répétitions, ça demande forcément beaucoup de réflexion. J’ai mis au moins autant de temps, si ce n’est plus, à faire les couleurs de cette BD que les crayonnés et l’encrage réunis ! Je place une petite dédicace à tous les coloristes qui sont encore souvent considérés comme la 5ème roue du carrosse…
Sceneario : Comment se passe votre travail d’écriture, Erwan, par exemple, décris tu précisément chaque case ou donnes tu juste des indications que Benoît interprète dans un story-board ?
Erwan Courbier : Le fait de travailler en binôme avec Benoît me permet de ne pas avoir à beaucoup détailler par écrit le script. Je suis l’élément « actif », Benoît l’élément « réactif ». Avant toute chose, on se voit et on « balance » toutes les idées qu’on peut avoir, avant d’en faire un tri. Puis dans un premier temps, je rédige une sorte de résumé de l’histoire complète, juste pour formaliser où on va. Une fois que les grandes lignes sont établies, je rédige un document plus conséquent, qui sépare l’album en scènes, chaque scène étant relativement détaillée. J’y indique ce qui se passe, où ça se passe, les éléments importants qui devront apparaître, quelques exemples de dialogues pour donner une idée de la tonalité de la scène, et enfin le nombre de pages pour la scène, en pensant à l’ordre des pages gauche-droite. C’est à partir de ce document que l’on fournit un premier gros travail, puisque c’est là qu’on voit si le tout marche bien. Il est donc remanié à de nombreuses reprises. C’est un document de 6-7 pages environ. Ensuite je passe au script proprement dit, et avec tout le travail fait précédemment, je n’ai pas besoin de donner beaucoup de précisions. Si je travaillais avec quelqu’un d’autre que Benoît, il est probable que je serais sans doute beaucoup plus loquace, mais Benoît travaillant depuis le début sur l’histoire avec moi, nous savons tous les deux de quoi il est question. Dans le script, page par page, j’indique le lieu, je donne mon estimation du nombre de cases, les dialogues dans chaque case, ainsi que les éléments que je juge indispensables de voir apparaître (sur l’état d’esprit des personnages où sur ce qui doit être montré). Le script est âprement discuté avec Benoît (en cas de désaccord, une bataille violente s’engage entre nous, et le plus fort garde sa version !), et ensuite c’est à lui de jouer ! C’est Benoît qui interprète le script et qui l’adapte à sa mise en page, en formalisant un story-board complet. Là, c’est Benoît qui devient actif et moi réactif, et si il y a des modifications à faire (plus ou moins de cases, par exemple), on en discute à nouveau.
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Exemple de script
Page 10 : gauche
Case 1 :
Simon et Lise s’installent dans des fauteuils. Cette pièce est celle où a eu lieu le crime. Une domestique nettoie des bibelots.
Lise : « Merci, Thérèse, vous pouvez disposer. »
Case 2 :
Simon et Lise installés dans le salon. Aline sert le thé.
Lise : « Je suis Lise Bourdieux, la fille de la victime comme vous l’aurez compris. Que puis-je faire pour vous, Mr Radius ? »
Simon : « Et bien Mme Bourdieux, »
Case 3 :
Simon porte sa tasse à ses lèvres, et a un sourire entendu.
Simon : «Excusez ce manque d’originalité de la part du psy que je suis, mais j'aimerais que vous me parliez de votre mère. »
Simon pense : « j’adore la caser, celle là ! »
Case 4 :
Lise, l’air sévère : « Quand elle a été tuée, seul le jardinier était là. Les autres domestiques étaient en congé. Je n’ai donc rien à ajouter sur le crime en lui-même. Par contre sur ma mère… Je préfère l’appeler ma génitrice. »
Note de carnet : « Sans possibilité d’hypnose, seul le dernier souvenir évoqué par l’inconscient est accessible. »
Case 5 :
Simon se concentre.
Case 6 :
Simon entre dans le souvenir, en forçant l’unique porte mnémonique accessible. |
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La page 10 du script à la planche
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Benoît Dahan : En fait on fait tout à deux en ce qui concerne le scénario, mais Erwan a l’avantage que je n’ai pas d’être très efficace pour coucher du concret sur le papier. Je suis plutôt le genre à avoir des paquets d’idées dans tous les coins de ma tête mais à avoir un mal fou à tout connecter efficacement ! Mes essais de scénarios tout seul m’ont montré que j’étais trop lent à prendre les décisions. C’est pour ça que ça fonctionne bien comme Erwan a dit : il écrit du concret, si c’est bon on garde, si je suis mitigé je l’assaille d’une pluie de remarques, de nouvelles idées, et de doutes… Je suis un pinailleur de premier ordre. Ce doit être atrocement pénible pour lui… Je te fais mes excuses, Erwan…
Mais au final je crois qu’on est tous deux d’accord pour dire qu’à deux on atteint un niveau de qualité bien plus haut que seuls, tout simplement parce qu’on est deux fois plus exigeants. Attention, je ne frime pas en disant ça, je sais qu’on a encore des progrès à faire !
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Sceneario : Comment est venue cette idée ?
Erwan Courbier : C’est le troisième projet sur le lequel je travaille avec Benoit Dahan, qui est mon ami depuis de nombreuses années. Le précédent projet n’a pas trouvé d’éditeur pour différentes raisons, la première étant un problème de ligne éditoriale : notre concept ne rentrait pas dans un moule pré-établi. Pour ce projet, nous avons gardé plusieurs choses à l’esprit :
1- Faire quelque chose que nous aurions envie de lire.
2- Trouver un concept original et inédit.
3- Veiller à ce qu’il puisse entrer dans une ligne éditoriale.
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C’est Benoît qui a eu l’idée de base du personnage qui pourrait agir physiquement dans les souvenirs. Après avoir bien cherché, nous n’avons rien trouvé d’équivalent. Il y a bien des histoires où on lit les pensées, d’autres ou on voyage dans les rêves, mais les souvenirs n’ont jamais été exploités (si quelqu’un me dit le contraire, je vais de ce pas me pendre !). Nous avons alors développé ce concept ensemble : comment cela pourrait se passer dans les faits, quelles implications cela entraîne, les possibilités que cela laisse, comment le représenter visuellement…Un gros boulot pour se rendre compte que ce concept était d’une richesse qui nous donnait de très nombreuses possibilités. Nous avons alors listé ce que nous pourrions montrer, ce qui a achevé de nous rassurer. Le matériau était solide, on pouvait y aller.
En inscrivant l’utilisation de ce pouvoir dans des enquêtes, nous pensions également que cela donnerait un repère aux lecteurs, et que cela pourrait coller dans les lignes éditoriales d’aventure ou policières. Il faut bien voir que nous avons fait un gros effort pour que nos histoires, bien que s’inscrivant dans un background psychologique, puissent également être lues comme des BD d’aventures, avec de l’action spectaculaire.
Benoit Dahan : Effectivement, Erwan a à peu près tout dit : ceux qui ont essayé de chercher des concepts nouveaux en fiction savent que la tâche est ardue – tout (ou presque) a déjà été fait. Alors on se rattache au « presque » et on se dit que ce qui compte c’est finalement COMMENT on raconte l’histoire, le traitement, la déclinaison du concept. Cela dit, le simple fait d’utiliser un héros psychanalyste qui mène l’enquête, même sans super-pouvoir, est plutôt, voire complètement inédit, me semble-t-il… Non ? Bon, OK, je veux bien me pendre avec Erwan !
Sceneario : Hé hé hé, et pour créer ce personnage, avez-vous fait des recherches particulières sur la mémoire, les souvenirs ?
Erwan Courbier : Oui et non. Nous avons bien fait quelques recherches sur la mémoire et les souvenirs…pour nous rendre compte qu’il n’y avait pas grand chose sur la question ! Par contre, nous avons fait pas mal de recherches sur les différentes pathologies mentales que nous exploitons pour qu’elles soient le plus exactes possibles. Ensuite, nous nous sommes appliqués à en faire une retranscription visuelle dans les souvenirs. Par exemple, il y a dans ce tome un moment où Simon visite les souvenirs d’un paranoïaque aigu. Et bien la façon dont il voit le monde n’est pas vraiment la même que la notre…D’une façon générale, en dehors des cas pathologiques, nous adoptons surtout une démarche de bon sens, et ceux qui voudront décrypter la BD découvriront que nous avons pris soin de retranscrire au mieux ce que nous imaginons être les souvenirs. Par exemple, dans le souvenir que vous avez de quelqu’un qui vous a effrayé quand vous étiez jeune, vous le voyez sans doute plus grand et menaçant qu’il ne l’était en réalité.
Benoit Dahan : En fait, des recherches que nous avions fait sur la mémoire, peu nous ont servi pour le premier tome, mais je pense qu’elles nous serviront plus pour les deux suivants.
Sur la psychanalyse, et surtout sur les pathologies, notre documentation a servi. Mais attention il s’agit de fiction, et comme souvent en cinéma, en romans, comme en BD, il faut parfois ne pas tenir compte des documents exacts. Le risque étant de perdre en intérêt dramatique. Sans aller jusqu’à des peaux-rouges pratiquant le kung-fu dans le Gévaudan de la Renaissance contre un loup-cyborg… Si vous me suivez.
De toutes façons il faudrait être expert en tous les domaines pour « bien faire », et manque de chance, nous ne sommes que des raconteurs d’histoires.
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