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Antoine Ozanam nous parle de Volubilis et de ses projets...
Interview réalisée par Fred - Avril 2005
Les Albums de l'auteur
Le site d'Antoine Ozanam

Sceneario : Le premier tome de Volubilis (paru en Janvier dernier chez Caravelle-BD, une toute jeune boite d'édition qui intègre le groupe Glénat !) nous entraîne lentement dans une drôle d'enquête avec un héros somme toute complètement dépassé par la situation. Peux tu nous raconter la genèse de ce projet ?
Antoine Ozanam : A l'origine, je cherchais un éditeur susceptible de publier une BD que je réalisais avec Bruno Lachard (il a fait un Agatha Christie chez EP : « le meurtre de Roger Akroyd »). Par libraire interposé, j'ai entendu parler de Joachim Regout, le directeur de collection chez Caravelle. Je lui ai téléphoné et il m'a présenté les orientations de sa maison d'édition. Au bout de quelques jours, il m'a rappelé pour me mettre en contact avec Jérôme Gantelet. C'était plutôt marrant car j'avais acheté peu de temps auparavant l'un de ses comix paru chez Les Temporalistes.

Bref, l'un dans l'autre, le projet a pris forme. La seule contrainte était le thème du voyage. Je me suis dit que j'avais envie de ne pas me restreindre à un pays. L'idée est venue de faire une histoire où une compagnie de voyage serait intimement liée aux devenirs des personnages. Cela me permettait d'utiliser pour chaque tome, un moyen de locomotion différent. Ainsi, le premier album se passerait dans un zeppelin, le deuxième dans un train. Après, on pourrait avoir un bateau ou un ascenseur...

J'ai donc proposé ce début de réflexion à Jérome qui a trouvé rigolo l'envie que je fasse un huit-clos pour le premier tome dans une collection sur le voyage ! Après, les choses sont allées très vite. Je voulais encore traiter le polar mais différemment de ce que j'avais déjà fait (« Chewing Gun » étant un polar avec des flics, « Slender Fungus » était lui sur le coté mafia). Il y aura donc des enquêtes mais elles seront faites par des non professionnels...
Puis, surtout, cela me permettra par la suite de faire de l'aventure plus que du polar.
Sceneario : Pourquoi avoir placée cette histoire dans ce contexte ?

AO : Là encore, l'idée de mettre cette aventure au début du siècle, c'était surtout pour ne pas me répéter.
Et pis, j'ai découvert sur le tard que l'Histoire était quelque chose que j'aimais beaucoup...
Il y a dans ce début du siècle beaucoup de progrès technologiques, beaucoup d'inventions, qui permettent que l'on brode une bonne histoire. Il y a aussi beaucoup de révoltes et d'idées politiques. C'est, pour moi, pleins d'espoirs. Même si par la suite on peut être déçu.
Mon envie était donc de montrer un peu de tout ça. Puis, les personnages, je l'espère, ont tous une identité politique. C'est d'ailleurs le truc qui a été à l'origine de la série.
Sceneario : J'ai très vite eu le sentiment que finalement cette enquête n'était pas si importante pour l'instant, que tu voulais davantage te concentrer sur les ambiances, les personnages ! Comme si c'était une introduction pour le reste des aventures de Joachim.

AO : Effectivement. Je dois bien avouer que j'ai préféré privilégier les hommes à l'histoire. Je ne sais pas combien d'aventure pourra vivre Joachim. C'est assez douloureux d'y penser car je lui ai inventé toute une vie, je sais d'où il vient et où il va. Pareil pour Cassandra, Lulu et tristan.
Malheureusement, je ne sais pas si j'aurai assez d'album pour tout raconter.
Mais « Volubilis » est bien l'histoire de ces quatre personnages. Ils ont tous leur rôle à jouer.
Sceneario : Il y a aussi Tristan Zerty, cet étrange personnage dont on ne connaît pratiquement rien, il hante tout l'album de sa présence, on sent vraiment que tu lui accordes une attention toute particulière !

AO :
Merci, mais là, je ne vais pas pouvoir dévoiler grand chose. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'est pas là par hasard…

Sceneario : Bon, je trouve que l’aspect "sorcellerie" n'est finalement que très succinctement évoqué, as-tu l'intention de plus développer cette approche avec le deuxième tome ?

AO : Eh éh éh, c'est encore la même chose.
Oui, la sorcellerie sera encore présente dans la deuxième aventure. D'une autre façon. Mais d'album en album, on comprendra davantage pourquoi.


Sceneario : Comment s'est passé le travail avec Caravelle ? L'encadrement éditorial a t il été suffisamment souple pour te permettre de faire ce que tu voulais ?

AO : Joachim Regout est quelqu'un d'assez exigeant. Même si ça peut être dur pendant la création de l'album, Jérome et moi sommes tout à fait conscients maintenant que l'album lui doit beaucoup. Il nous a poussé à aller jusqu'au bout, et franchement, ça fait plaisir. Il a mouillé sa chemise.
Que l'album soit un échec ou un succès, il le partage avec nous. Ca change des directeurs de collection qu'ont mes petits camarades et qui ont l'air de découvrir l'histoire quand l'album est en librairie...

Ceci dit, on a bien fait l'histoire que l'on voulait. Il n'y a pas eu de censure.
Sceneario : J'aimerais que tu nous parles un peu de ton parcours ! Ce qui t'a amené à devenir scénariste !

AO : En gros, je suis tombé dans la BD étant tout petit, et j'ai voulu en faire mon métier assez vite. Comme tout le monde, j'ai d'abord pensé que "faire de la BD" voulait dire dessiner, donc j'ai fait des études artistiques... Et puis je suis allé voir dans les écoles où l'on apprend la BD. Là, ça a été une grande déception. Le premier jour ils auraient voulu que j'ai déjà un style à moi. Et le scénario était vraiment la dernière roue du carrosse.
Je suis donc parti voir ailleurs, et la BD m'a rattrapé. Un dessinateur de mes copains m'a donné la chance de faire un essai pour un album avec un scénariste que j'admirais. Mais à la lecture de l'histoire, j'ai enfin compris que j'avais envie de raconter des histoires, pas de les dessiner. Je n'ai donc pas présenté les planches que j'avais faites et j'ai commencé à écrire.

J'avais une connaissance qui voulait faire de la BD, je lui ai proposé un scénario qu'il a accepté. Mais la suite m'a étrangement ramené à dessiner. D'abord, il a voulu que je fasse l'intégralité des story-boards. Puis, prenant du retard, il m'a demandé de faire les décors. C'est à ce moment là que je me suis dit qu'au point où on en était je pouvais le faire tout seul. et ça a donné « Hotel Noir », chez paquet (bon pour les personnages, je me suis fait aidé par mon pote Bruno Lachard et on les a fait en placeticine). Ensuite, j'ai rencontré un autre dessinateur et on a fait « Chewing gun » ensemble chez Delcourt. Ce dessinateur m'a présenté Benoit Laigle, et nous avons fait « Slender Fungus » chez Glénat (dont le tome deux sort en juin).

et ainsi de suite.
Sceneario : Et donc quels sont tes projets à venir ? D'autres histoires courtes, des albums ?

AO : Cette année a été très productive. J'ai rencontré pas mal de monde et comme j'avais des scénarii d'avance, on a commencé pas mal de projets. Les premiers ont été signés et doivent sortir courant 2006.

Le programme suit ainsi :
D'abord le tome deux de « Slender Fungus » en juin 2005. C'est le premier album dont je suis à 100% fier. Même aujourd'hui, je le ferai pareil (il est terminé depuis six mois au dessin et un an au scénario). Ensuite, il y aura la parution d'une série "tout public" dans le magazine Spirou (fin 2005, début 2006). Ca s'appelle « George et moi ». L'album sortira chez Dupuis dans la foulée. Un peu près en même temps sortiront le tome deux de « Volubilis » et, chez Vent d'ouest, une série de SF avec Sébastien Vastra (dessinateur de machefer chez vent d'ouest). Il a fait un bon graphique qui me dit que j'ai bien fait de ne pas être dessinateur : j'aurai été incapable de faire ce genre de truc ! Et enfin, il y a un autre album pour Caravelle. mais cette fois ci dans la collection "urbaine".

Le reste est encore en travail. Ce qui est sûr c'est que je compte bien faire des histoires courtes pour Spirou...
Sceneario : En tant que jeune scénariste quel regard portes tu sur le monde de la BD, sur les chiffres, sur ces créations ?

AO : Aie. c'est la question qui fâche par excellence !

Donc je suis un gros mangeur de BD. Sur la création, je dirais qu'il y a de tout. Du très très bon comme du vraiment très nul. Malheureusement, ce n'est pas forcement le très bon qui a du succès (sauf « Titeuf » qui est vraiment génial).
En fait, je crois que "la surproduction" fait beaucoup de tort à la BD. D'abord, parce qu'elle nuit à la lisibilité des titres en librairie, mais aussi parce que tous les éditeurs ne savent plus où donner de la tête. Ils cherchent tous la rentabilité immédiate. Du coup ils se copient tous les uns les autres. Quand on a un projet on ne sait plus forcement à qui le confier. C'est un peu n'importe quoi. D'autant plus que les éditeurs n'hésitent plus à stopper les séries en plein milieu... Du coup la confiance entre les lecteurs et les éditeurs est complètement faussée. Pourquoi commencer une série, si je n'ai pas la fin ? Tant que les éditeurs ne respecteront pas leur public, les ventes diminueront.
Mais je doute qu'ils en aient quelques choses à faire. Pour les titres qui par miracle sortent du lot, ils leur restent le marketing.

Ce qui est le plus énervant dans tout ça, c'est d'entendre des directeurs de collection te dire "tu devrais faire du untel" ou "non, on va pas éditer ton truc. A chaque fois qu'on a fait ce genre, on s'est planté". Grosso modo, ils ne prennent plus beaucoup de risque. et un jeune scénariste comme moi, est un risque. En même temps, combien d'éditeurs ont refusé « Titeuf », « Le troisième testament » ou « Sky doll » ?
Sceneario : Comment présentes tu tes projets aux éditeurs d'ailleurs ? tu cibles tes interlocuteurs, tu te renseignes sur ce qu'ils publient, tu orientes tes projets ?

AO : C'est assez confus pour moi en ce moment. Grâce à une certaine connaissance du millieu, certaines personnes me connaissent. mais j'ai l'impression de jouer au chat et à la souris avec eux. Quelqu'un que j'aime bien m'a dit il y a un petit temps qu'il aimerait travailler avec moi. depuis je lui envois presque tout ce que j'écris. ça fait bientot deux ans. Mais rien ne se passe...
Comme j'ai déjà publié chez trois quatre éditeurs différents, je me disais il y a encore peu que ça allait être plus facile pour signer mes autres projets. Une partie de moi rêve encore d'être un "auteur maison" comme l'a été Chauvel avec Delcourt. mais apparemment les choses sont toujours aussi difficiles. Mais je n'ai pas non plus à me plaindre. Depuis juin 2004 j'ai signé 4 nouveaux projets. Et les pourparler pour deux autres albums avancent bien.

Sinon, je suis assez à l'écoute des nouvelles orientations. Mais pour l'instant j'essaie surtout de répondre à mes envies à moi. Le seul regret que j'ai, c'est qu'on fasse pas appel à moi pour des collectifs ou ce genre de chose. Mais c'est vrai que je débute encore (seulement 6 ans...)

Sceneario : Dans ce contexte, que penses tu justement des petites structures qui poussent partout ?


AO : Le fait que certaines personnes voient une place à prendre est plutot une bonne chose. En revanche si c'est pour publier les mêmes choses, c'est assez inquiétant. J'ai d'ailleurs entendu un éditeur me dire : "nous ce qu'on veut faire, c'est une collection à la troisième vague". Franchement, si j'écris un truc "à la troisième vague", j'irais plutot voir Lombard !

Ceci dit, l'autre problème, c'est l'argent. Ces petites structures n'ont pas beaucoup de moyen. Et faire ce métier sérieusement sans argent c'est dur. D'un autre coté, je suis d'accord pour le faire quand le projet est vraiment atypique. Mais il ne faut pas non plus que ça devienne un système.

Certains "faux" petits nouveaux (qui ont tout de même plus de sept ans) continuent à sous payer leurs auteurs. et du coup on peut reparler de la surproduction : puisque faire un album n'est pas cher à faire (pas d'avance sur droit ou si peu), on peut en faire plus. L'album est rentable plus vite donc si on multiplie le nombre d'album par an, on augmente son chiffre d'affaire. Les seuls qui ne gagne pas leur vie, ce sont les auteurs.

Sinon, je cherche actuellement une petite structure pour un projet où je referai le dessin. L'idée serait de rééditer hôtel Noir (dans une version remasterisée) et de continuer l'aventure graphique et thématique avec un Hotel X et un Hotel dieu...
Sceneario : Tu es donc encore un lecteur de BD ? Quelles sont tes coups de cœur actuels ?

AO : C'est dur.
Il y a plein de BD dont j'aime bien une partie (souvent le dessin). Mais aimer le tout devient rare. Je viens de lire « Le tour de valse », c'est vraiment génial. Lapière fait des histoire vraiment adultes.

Sinon, graphiquement, j'ai été vraiment touché par Gipi (autant sur son bouquin chez Coconino press que chez ActeSud) !
Mais à vrai dire, le type dont je me sens le plus proche c'est Pete Milligan, ses épisodes 16 et 17 de « Human target » montrent que l'on peut s'engager sur des thèmes (et en politique) tout en écrivant une histoire qui bouge. J'aimerai bien arriver à faire quelque chose d'aussi fort.
Sceneario : Milligan est le parfait représentant d'une école anglaise vraiment libre, dans la première mini série "Human Target" c’est un vrai bijou de construction, te plairait-il de faire ce genre de projet parfaitement ficelé ? Du style polar !

AO : Le polar n'est pas forcement obligatoire. Ce qui me plairait c'est que l'on me donne l'opportunité de construire une série sur la longueur. Que ça soit sur quelque chose d'assez populaire en apparence (donc pourquoi pas le polar) mais que cela me permette de raconter un épisode intimiste si je veux. Ou de faire, comme Pete Milligan : critiquer mon gouvernement, prendre position sur tel point d'actualité. Bref, d'éduquer les jeunes. Parce qu'ils ont bien le droit actuellement de voir des BD qui prônent la justice expéditive faite soi-même. A mon avis, il leur faut un contre poids. c'est tout de même bizarre que des thématiques comme la maladie (cancer, sida) soient plus traitées dans un Spiderman qu'en France.
Sceneario : Tout à fait !

AO : J'ai oublié de parler aussi dans mes dernières lectures d'un truc qui m'a fait chaud au cœur : la super bonne qualité ces six derniers mois des éditions Albin michel. Le retour de Bézian, riff reb's, Mezzo & Pirus et en plus un sublime premier album : A la lettre près. Alors que c'était pas un éditeur que je lisais plus que ça, je guette maintenant chaque sortie.
Sceneario : J'ai vu sur le net, ton site, www.Antoine-Ozanam.com, comment appréhendes-tu cet outil, ce média ? Après tout, le net permet enfin d'apporter un oeil plus critique sur la BD, mais donne peut-être aussi trop de liberté !!!

AO : Le multimédia m'a nourrit pendant dix ans, j'ai pris un peu de recul avec ce média car c'est souvent un support marketing. Le nombre de critiques sur BDparadisio ou sur la Fnac qui sont faites par les éditeurs ou les auteurs sont légions. Pas de quoi se faire une idée franche.
En ce qui concerne la liberté, c'est plutôt une bonne chose, sauf quand les gens qui l'utilisent sont des aigris. J'ai déjà lu des critiques d'albums où le type n'avait pas lu la même histoire que moi. Il faisait des erreurs dans la narration qui ne lui permettaient pas d'apprécier l'album en question. C'est vraiment dommage.
Sceneario : Le travail de critique est parfois difficile justement à cause des travers de la précipitation, tu ne lis vraiment aucune critique ?

AO : C'est même pas ça. Certain critiques sur le web ne sont pas au point. Ils ne prennent pas en compte leur point de vue comme le ferait un journaliste. Ils n'aiment pas. c'est tout. Ils n'essayent pas d'analyser. Après il y a aussi un manque de culture BD qui m'enerve. Genre : "ça c'est jamais fait" ou "Riff reb's sort son premier album chez Albin Michel" (celle-là c'est la dernière en date qui m'a bien fait rire). Mais bon, chacun fait comme il veut.

Pour ce qui est des critiques de mes albums, je les lis toutes. Mais je prends du recul. Je regarde ce qu'a aimé le critique comme album autre que le mien. Du coup de temps en temps je suis vachement fier qu'il n'ait pas aimé. Après, il y avait des gens comme Thierry Bellefroid qui était un vrai amoureux de la BD et qui faisait des critiques admirables...

En revanche, dès que l'on s'écarte "des critiques" ou regarder le site des créateurs de BD sur le net, on peut tomber sur des perles. C'est là, que je me demande ce que font les éditeurs. Il suffit de surfer pour voir que certains thèmes ne sont pas du tout exploité. Pareil, j'ai découvert des dessinateurs qui sont de véritables perles. La moitié des projets que j'ai actuellement, c'est avec des mecs que j'ai rencontré sur le web, et franchement, ils sont à tomber.

Sceneario : En tout cas, je te remercie pour ce temps passé avec nous ;-)

AO : Bah, merci aussi.

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