Interview :
SEITER

Interview réalisée par Aub, en Novembre 2002.


Sceneario.com: Roger Seiter, scénariste de BD, mais encore …

Roger Seiter: Je suis né le 3 mai 1955. Je suis l’aîné de trois enfants. J’ai deux sœurs qui ont respectivement six et dix ans de moins que moi. Mes parents étaient commerçants. Si je vous raconte tout ça, c’est simplement pour situer mon enfance. Mes parents travaillaient beaucoup et étaient peu disponibles. Et je partageais peu de jeux avec mes sœurs. J’ai donc eu une enfance assez solitaire, où je me réfugiais beaucoup dans mon imaginaire. La télé était balbutiante et les programmes pour enfants peu nombreux. Je suivais bien sûr avec passion des feuilletons comme Thierry-la–Fronde, Zorro ou Ivanhoé. C’était également la grande époque des péplums, des westerns et des films de chevalerie. Les cinémas de quartier ne passaient que ça et je ne m’en privais pas.
Bref, si on rajoute à tout ça mon autre grande passion qui a été très tôt la lecture de romans ( Dumas, Jules Vernes, Karl May, etc …), on comprend assez facilement comment j’en suis arrivé à faire des scénarios de BD. J’ai d’ailleurs également commencé à lire de la BD très tôt, vers l’âge de trois, quatre ans ( Tintin, le Journal de Mickey, les albums de Christophe, les Pieds Nickelés, Astérix, etc …). Je dessinais beaucoup à cette époque, surtout des dessins avec des personnages historiques, des scènes de batailles, etc … Tout cela m’a tout naturellement conduit à faire des études d ‘histoire. Après ma maîtrise, au début des années 80, je me suis à nouveau intéressé à la BD, d’abord comme lecteur, puis comme collectionneur. En 1981, j’ai passé le concours de Conseiller Principal d’Education et je suis entré dans l’Education Nationale.
En 1988, j’ai rencontré un tout jeune dessinateur du nom de Christophe Carmona. Comme moi, Christophe était passionné d’histoire et de BD. Il m’a convaincu de monter un projet d’album et c’est ainsi que tout à commencé …

Sceneario.com:Au commencement, il y a eu « Cœur de Sang », maintenant le 4° tome de « Fog ». Pouvez vous nous raconter votre parcours ?

Roger Seiter:J’ai commencé avec trois albums historiques, plutôt régionaux. Ma chance, c’est que j’ai fait ces albums à la « Nuée Bleue », un vrai éditeur rattaché à un groupe de presse. Ces albums ont donc bénéficié d’une pré-édition dans un quotidien régional et de tirages importants. Après ces trois albums « d’apprentissage », j’ai proposé un projet chez Glénat. Il s’agit de « Simplicissimus », avec Isabelle Mercier, Claude Guth et Frédéric Pillot. L’histoire était prévue en quatre volumes, mais seul le premier a vu le jour, dans une collection pompeusement appelée « Les Indispensables ». C’était un très bel album, mais c’était également l’époque où Glénat a eu de gros problèmes financiers. « Les Indispensables » ne l’étaient pas vraiment et c’est la première collection qu’ils ont virée.
Heureusement pour moi, j’avais déjà à l’époque signé un autre projet chez Delcourt. Une histoire de SF qui devait s’appeler « Yggdrasill ». Un projet visiblement compliqué à monter, puisque trois dessinateurs s’y sont essayés, avant de jeter l’éponge ( Alexandre Roanne, Johannes Roussel et Mathieu Lauffray ). Le projet « Yggdrasill » n’avançant pas, j’ai proposé d’autres histoires à Guy et avec Isabelle Mercier et Vincent Bailly, nous nous sommes lancés dans le « Cœur de Sang ». Le projet de « Fog » avec Cyril Bonin n’intéressait pas trop Delcourt, qui à l’époque, faisait surtout du polard contemporain ( « Pulp Fiction » était la référence incontournable ). Les Humanos étaient déjà plus intéressés, mais c’est finalement Casterman qui s’est décidé en premier.
3) Pourquoi n’avez vous pas poursuivi dans les histoires médiévales-fantastiques ?

Le « Cœur de Sang » a été écrit sur une véritable envie. J’avais lu une première fois Tolkien ( je parle de tout Tolkien, pas seulement Le Seigneur des Anneaux ) à la fin des années 70. Je ne sais plus pourquoi, mais je m’y suis replongé dix ans plus tard. Le monde des Nains m’a tout particulièrement intéressé. Surtout dans le « Seigneur … », où il a déjà pratiquement disparu. Je trouve le moment du passage dans la Moria très beau, mais également un peu frustrant. J’avais envie d’écrire une histoire qui redonnerait vie à cet univers.
Tolkien partait des mythologies celtiques et germaniques, elles-mêmes partiellement inspirées de la mythologie nordique. J’ai donc décidé de remonter aux sources et je me suis intéressé de très près à la civilisation scandinave. Dans le « Cœur de Sang », les références sont très précises, très documentées. Je voulais un univers très cohérent. C’est pourquoi tous les noms sont de vrais noms scandinaves. La légende d’Ymir est vraie. Tout le reste est de la pure fiction. Quand je vois ce qui se fait actuellement en HF, je suis parfois un peu atterré. On a l’impression que certains auteurs ont pour seule référence les albums d’HF qu’ils ont lu quelques années auparavant. Et puis, ils mélangent tout et n’importe quoi. Beaucoup devraient se tourner vers les romans mettant en scène ce genre d’univers. Pas les romans écrits par les amateurs de jeux de rôles, mais les romans américains des années 60/80 ( Vance, Leiber, Zelazny, Moorcock, Eddings, Catherine L. Moore, Burroughs ou Marion Zimmer Bradley …). Mais il est vrai qu’il est très difficile d’être innovant dans ce domaine. C’est peut-être pourquoi j’ai arrêté d’écrire ce genre d’histoires.

Sceneario.com: Peut-on vivre du métier de scénariste ?

Roger Seiter: Actuellement, les auteurs de BD sont essentiellement payés en avances sur droits. On se met d’accord avec l’éditeur sur un prix de planche. Chez un « vrai » éditeur, cela devrait tourner en 300 et 450 euros par planche ( pour FOG, chez Casterman, nous touchons 440 euros ). Cette somme représente une avance sur les droits d’auteur, donc sur les ventes. Une partie de cette somme peut également être un « fixe » non remboursable, une sorte de salaire qui se rajoute aux droits d’auteur ( 75 euros pour FOG ). Les auteurs touchent donc pour un album de 54 pages 440 x 54 = 24300 euros. Cette somme revient pour 70 à 75 % au dessinateur et pour 25 à 30 % au scénariste. Pour un volume de FOG, je touche donc environ 7000 euros en avances. Sur cette base, le calcule est simple. En faisant 4 à 5 albums par an, un scénariste peut très bien vivre de la BD. Et si par chance , les chiffres de vente sont importants, les droits d’auteurs se rajoutent annuellement à ce montant. Mais ceci est vrai pour les auteurs qui travaillent avec les « gros » éditeurs. Les petites maisons payent des avances beaucoup plus faibles, voire pas d’avances du tout, et là, on trouve des situations qui frisent le scandale, avec des auteurs qui travaillent sans aucune rémunération.

Sceneario.com:Quels sont vos projets ? Avec quels dessinateurs ?

Roger Seiter: Avec Cyril Bonin, nous travaillons actuellement sur un troisième cycle de FOG. Toujours chez Casterman, j’ai commencé une autre série dessinée par un jeune dessinateur très talentueux, Maxime Thierry. Il s’agit d’un polar fantastique et contemporain dont le tome 1 devrait paraître en avril 2003. Avec un autre dessinateur, Vincent Wagner, nous allons sortir aux éditions de la « Nuée Bleue » un one-shot dont le thème sera les procès de sorcellerie à la fin du 16 eme siècle ( parution prévue fin août 2003, après plusieurs pré-publications dans différents quotidiens de l’Est de la France ). Avec Frédéric Pontarolo, nous sommes en train de réaliser une histoire en 11 planches qui devrait paraître prochainement dans « Métal Hurlant ». Enfin, toujours pour les Humanos, je travaille actuellement avec Johannes Roussel sur une série historico-policière dont le cadre sera la marine de guerre anglaise de la fin du 18 eme siècle ( quelque chose dans l’esprit des « Passagers du Vent » en ce qui concerne le réalisme et la documentation sur les vaisseaux, avec une intrigue très policière en plus … ).

Sceneario.com: FOG : Londres, le spiritisme, les croyances indiennes … D’où viennent vos connaissances pour avoir un scénario aussi construit ?

Roger Seiter: J’essaye dans la mesure du possible de rassembler un maximum de documentation sur l’univers dans lequel va se dérouler l’intrigue. En ce qui concerne FOG, j’ai commencé par lire des auteurs contemporains de l’époque à laquelle se déroule l’action ( Dickens, Wilkie Collins, Stevenson, Jane Austen, W.M. Thackeray, Conan Doyle ou Jack London ). Cette lecture me permet de m’imprégner du vocabulaire, des expressions, de la manière de s’exprimer des différents personnages en fonction de leur classe sociale. « Le Peuple d’en Bas » de London est une description très fidèle de la vie dans les bas-fonds de Londres à la fin du 19 eme siècle. Des auteurs plus contemporains, comme Caleb Carr, Anne Perry ou Peter Lovesey décrivent également la société victorienne avec beaucoup de fidélité. En ce qui concerne des sujets plus particuliers, comme le spiritisme ou la mythologie navajo, c’est une simple affaire de recherche et de documentation. Il est évident que ma formation d’historien m’est dans ce cas d’une grande utilité. Je ne sais pas tout, mais je sais où et comment trouver les bonnes sources et les bons documents. Enfin, j’essaye dans la mesure du possible ( et Cyril également ) de me rendre en Grande-Bretagne pour trouver de la documentation sur place. Pour donner un exemple, le prochain cycle de FOG se passera en partie en Ecosse et dans les Highlands. J’ai donc fait un petit voyage en Ecosse au printemps dernier pour trouver de la documentation, prendre des tonnes de photos et comprendre le pays.
En ce qui concerne maintenant la construction de l’intrigue, il s’agit d’un autre travail. Un travail de construction logique d’un récit, sans doute identique au travail d’un romancier ou d’un scénariste de cinéma. Au bout d’une vingtaine d’albums, on finit par acquérir un certain savoir-faire. Mais là, il n’y a pas vraiment de recette. Il faut accepter de se fier à son instinct. Pour FOG, j’écris l’ensemble de l’histoire, donc les deux tomes, d’une seule traite. Je sais donc exactement d’où je pars et où je veux emmener le lecteur.

Sceneario.com: Lors des séances de dédicaces, quel est le public qui vient vous voir ?

Roger Seiter: FOG est aujourd’hui une série qui s’installe dans la durée. La plupart du temps, les gens qui viennent nous voir connaissent déjà la série et viennent pour rencontrer les auteurs et en parler. Ces rencontres sont essentielles pour nous, car nous avons un vrai retour par rapport à notre travail. Les lecteurs font des commentaires, des remarques. Ils nous disent ce qu’ils ont aimé, ce qu’ils pensent de l’intrigue, du dessin , des couleurs. Et ces renseignements nous permettent de corriger le tir, de comprendre l’attente du public.

Sceneario.com: Est-ce un besoin pour l’auteur ou une nécessité pour l’éditeur d’être dans les salons ?

Roger Seiter: Pour l’auteur , en dehors de la rencontre avec son public, c’est également l’occasion d’échanger avec d’autres auteurs qui font le même travail et rencontrent les mêmes difficultés. La BD est un travail de solitaire et discuter de temps en temps avec des gens qui ont la même activité me paraît indispensable. Pour les auteurs, chaque salon est une sorte de mini congrès.
Les éditeurs ne sont présents que dans les grands salons, qui sont souvent des vitrines médiatiques où il faut être présent pour occuper le terrain.

Sceneario.com: Quelles sont les dernières BD qui vous ont plues ? … Et au niveau du cinéma ?

Roger Seiter:Je ne suis pas un grand lecteur de BD. J’essaye tout de même de suivre ce qui paraît. J’ai beaucoup aimé la trilogie « Berceuse Assassine », de Tome et Meyer. J’aime bien l’idée et la réalisation du « Décalogue » de Giroud, « Lie-De-Vin », de Berlion et Corbeyran, « Angus Powderhill » de Brunschwig et Bailly, « Koblenz » de Thierry Robin, la série « Miss » de Thirault, Riou et Vigouroux, « Tirésias » de Letendre et Rossi, « Le Docteur Jekyl et Mister Hyde » de Mattotti et l’incroyable « 300 » de Frank Miller et Lyne Varley paru chez Rackham en 1999. Une de mes toute dernière découverte est « Le Dérisoire » de Supiot et Omond chez Glénat.

C’est un peu pareil pour le cinéma, où je vais peu par manque de temps. J’ai bien aimé la dernière version du Seigneur des Anneaux. J’ai peut-être une petite préférence pour le cinéma américain, quand il est intelligent et imaginatif ( Matrix, Dead Man, Sleepy Hollow, etc …).

Sceneario.com: Et vos auteurs préférés ?

Roger Seiter: J’imagine qu’on parle de BD ?… Sans citer les classiques, j’aime bien le travail de Julliard, Bourgeon, Tardi, Boucq, Rabaté, Loisel, Prado, Schuiten, Moore, Pratt, … Désolé, il n’y a que des grands et je ne vais pas les mettre tous.

Sceneario.com: Quels sont les sujets de préoccupations d’un scénariste de BD ? + Vous avez un message à faire passer ?…

Roger Seiter: On parle toujours de BD ? … Parce que, si on parle politique ou société … En ce qui concerne la BD actuelle, j’aimerais insister sur une situation qui me semble préoccupante. Il est évident que le BD devient actuellement un vrai phénomène de société. Il n’y a jamais eu autant d’éditeurs, ni autant d’albums publiés. Financièrement, le marché est sûrement très intéressant et suscite des vocations. Il n’y a qu’à voir le nombre d’auteurs de romans que tout à coup se mettent à faire de la BD. Mais comme toujours, la surenchère et la surproduction se font au détriment de la qualité. Beaucoup d’éditeurs ont plus le soucis de faire du volume que de faire des bons bouquins. Beaucoup de « petits éditeurs » apparaissent tout à coup sur le marché et se mettent à publier des « jeunes auteurs ». Le problème, c’est que ces gens n’ont pas les moyens financiers de leurs ambitions et ne peuvent évidemment pas rémunérer leurs auteurs. Ils ne peuvent donc publier que de gens qui, pour le plaisir d’être publiés, acceptent des conditions extrêmes ( aucune rémunération ). D’où cette masse d’albums inaboutis, amateurs, inachevés, qui sont souvent des mauvais clones de séries qui marchent ailleurs. Ces projets n’auraient jamais été publiés par un éditeur sérieux. Et pourtant, ils viennent inonder un marché qui n’est pas extensible à l’infini. Le pouvoir d’achat des lecteurs de BD est malheureusement limité et ceux-ci achètent en priorité des séries qu’ils connaissent déjà. Le résultat, c’est que ces petits éditeurs sont obligés de faire des petits tirages, avec des mises en place minimalistes. Sur un tirage de 5000, il y a une mise en place de 3000. Et comme le libraire n’a pas de place et qu’il faut bien caser les piles de Titeuf et de Lanfeust, 1500 à 2000 albums reviennent en retour. Les malheureux « jeunes auteurs » qui comptaient naïvement sur les ventes pour toucher des droits vont donc être payés sur 1000 albums vendus, soit 500 euros de droits pour une année de travail ( à partager en deux s’il y a un dessinateur et un scénariste ). Dans toute cette histoire, personne n’a voulu au départ gruger son voisin. Le « petit éditeur » voulait sincèrement faire des albums et le « jeune auteur » croyait que sa chance était enfin venue. Mais à l’arrivée, tous ont consenti à d’énormes sacrifices pour finalement réaliser qu’il y a un monde entre faire semblant de faire de la BD et faire sérieusement ce métier. Et qu’on ne vienne pas me dire que ce système donne sa chance à tous. La BD, comme tous les métiers de création, est soumise à la loi du marché et l’amateurisme n’y a pas sa place. Le public est suffisamment mature pour juger la valeur d’un travail. Pour faire de la BD, comme pour faire de la littérature, de la musique ou du cinéma, il faut un minimum de talent … Je ne sais pas si ça répond à ta question, mais ça me préoccupe actuellement, comme pas mal d’autres auteurs …

Sceneario.com: Vous avez déjà surfé sur sceneari.com et que pensez-vous qu’un site comme sceneario.com puisse apporter aux auteurs et aux éditeurs ?

Roger Seiter: Pour être honnête, je ne connais pas encore votre site, mais je vais y aller de ce pas. Internet est certainement un extraordinaire outil de communication. Mais les échanges y sont souvent anonymes et donc manquent de sincérité. En tout cas, les échanges avec les lecteurs et le public y sont parfois difficiles. Mais tout ça est encore très nouveau et il faut prendre un peu de recul. Je pense que les progrès dans ce domaines seront rapides. Du moins, je le souhaite. Pour illustrer mon propos, je ne vais plus actuellement sur le forum de BDParidisio, où les échanges avec le public sont devenus absolument impossibles. On ne peut pas discuter sérieusement avec des ados pré pubères qui s’imaginent détenir la vérité du haut de leurs quinze ans. Certains auteurs ont eu le courage d’essayer et ont vite déchanté.

Sceneario.com: Quel est votre plat préféré ?

Roger Seiter: Je ne suis pas très branché bouffe, mais je vais dire les pâtes italiennes …

Sceneario.com: Un grand merci Roger pour votre sympathie, bonne continuation et au plaisir de vous lire.

Roger Seiter: Euh, tu n'es pas obligé de me tutoyer.

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