Interview :
Christophe BEC

Interview réalisée par Ronan, en Novembre 2002.


Sceneario.com: Peux tu te présenter et décrire ton parcours professionnel ?

Christophe Bec: Christophe Bec, auteur de Bande Dessinée, je suis né le 24 août 1969 à Rodez. J'habite Albi, dans le Tarn, la ville natale de Toulouse-Lautrec, un très beau musée lui est d'ailleurs consacré au coeur de la cité, on peut y voir nombre d'oeuvres originales. J'ai commencé à dessiner dès l'âge de 10 ans en autodidacte, avec la ferme intention d'en faire mon métier, avant d'entrer en 1990, à l'école de Bande Dessinée d'Angoulême. Auparavant j'ai crée un fanzine " Esquisse " avec mon frère Guilhem ( dessinateur des " Space Mounties " aux Editions du Lombard ) et des amis dessinateurs, nous avons été nominé dès le premier et unique numéro pour l'Alph'art 90 du meilleur fanzine.

Sceneario.com: A 21 ans tu entres à l'école de BD d'Angoulême. Qu'est ce que cela t'a apporté ?

Christophe Bec: Avec le recul - cela fait maintenant presque dix ans que je l'ai quittée - énormément ! Oui, j'y ai appris beaucoup de choses. Il y a eu d'abord la rencontre avec certains des professeurs, comme Frédéric Boilet par exemple, qui a enseigné quelques mois. Ses cours étaient très tôt, à huit heures du matin, il nous passait toujours un film et ensuite nous le commentions. C'était très instructif, il nous projetait beaucoup de cinéma d'auteur, j'ai découvert grâce à lui " La Nuit du Chasseur " de Charles Laughton, " Citizen Kane " d'Orson Welles ou " Tandem " de Patrice Leconte, pour ceux qui m'ont le plus marqué. J'aimais déjà beaucoup le cinéma, mais cela a participé à en faire une véritable passion, dans les mois qui suivirent je visionnais 2 à 3 films par jour.
Mais c'est surtout l'émulation entre les élèves qui m'a le plus apporté. J'ai eu la chance de faire partie d'une promotion exceptionnelle, mes camarades étaient Prudhomme (Ninon Secrète), Hübsch (Le Chant d'Excalibur), les frères Bramanti, Aristophane (Conte Démoniaque), etc... c'était très stimulant et ils avaient tous déjà, à l'époque, un talent incroyable. Mais petit à petit les cours me désintéressaient, j'avais envie de me frotter à la publication, aussi j'ai monté un atelier dans mon appartement, avec entre autre Eric Hübsch, Raphaël Vaillant et Servain pour travailler sur un album en commun : " La Bête du Gévaudan ", édité par la ville de Marvejols. J'étais encreur, Hübsch aux crayonnés, on faisait parfois des journées de 14 heures, on avait des délais très courts. En quatre mois j'ai appris ce qu'il m'aurait fallu quatre ans à apprendre. Et cet album est aujourd'hui un " collector " : la couverture est d'Aristophane, on y trouve quelques encrages de Servain et des crayonnés de Prudhomme et Hübsch !!
L'école d'Angoulême m'a surtout appris une chose essentielle pour moi à l'époque, c'est de ne plus être simple lecteur, de passer de l'autre côté de la barrière, d'essayer d'avoir un jugement esthétique et artistique sur les choses.

Sceneario.com: Aimerais-tu un jour à ton tour participer à l'enseignement dans une école de ce genre ?

Christophe Bec: Non. J'en serais incapable.
Par contre j'aime bien de temps en temps prendre de jeunes dessinateurs en stage. Dernièrement j'ai travaillé une semaine avec Eric Henninot, un jeune dessinateur qui a aujourd'hui signé chez Albin Michel.

Sceneario.com: Tu as un goût très prononcé pour le fantastique un peu mystique. Qu'est ce qui t'attire dans ce style ?

Christophe Bec: J'ai un goût pour le fantastique tout court. Ce qui m'attire dans ce genre, je n'en sais rien et je ne préfère pas le savoir. Mais je me sens très proche des auteurs qui travaillent dans ce genre là.

Sceneario.com: Quelles sont tes sources d'inspirations (aussi bien ciné, bd ou autre...) ?

Christophe Bec: La liste pourrait être très longue, aussi je vais essayer de chercher ce qui a été le plus déterminant pour moi en Bande Dessinée et Cinéma. Mon premier grand choc de lecture a été " L'Extraordinaire Odyssée de Corentin " de Paul Cuvelier. Ensuite il y a eu " Tintin " bien-sûr et " Le Mystère Borg " de Jacques Martin, un album que j'avais adoré et que j'adore toujours. Mais lorsque j'y repense, celui qui m'a, et à différents stades de ma vie, le plus influencé, est sans nul doute William Vance. Ce fut tout d'abord " Bruno Brazil " et Bob Morane (" L'Empreinte du Crapaud ", quel chef d'oeuvre !), puis j'ai découvert " L'Orgie des Damnés " un " Bruce J. Hawker " avec des scènes de tempêtes magnifiques et enfin les premiers " XIII ". Le " Kraken " de Jordi Bernet édité aux Editions Gilou en noir&blanc est également un de mes albums cultes. Plus tard, il y a eu, en vrac : Paul Gillon, Raymond Poïvet, E.P. Jacobs, Alberto Breccia, Victor De la Fuente, Alphonso Font, Servain, Rudy Nebres, René Follet, Rosinski, Alex Nino, Jean Giraud, Hermann, Frank Miller, Colin Wilson, Franz, Alex Ross… Et je voudrais rendre un hommage tout particulier à Vernal et Convard, pour une série complètement oubliée, qui m'avait vraiment fait rêver dans les pages du feu journal Tintin - et je sais que pour d'autres dessinateurs c'est la même chose pour en avoir discuté avec eux - je veux évidemment parler du grand " Cranach de Morganloup ", le " Voyageur des Portes " ! Non, non, je suis très sérieux.
En ce qui concerne le cinéma, le tout premier choc a été " L'Enfant Sauvage " de François Truffaut. Ensuite les films de Sergio Leone ( " Le Bon, La Brute et le Truand ", un film parfait ! ) et " Alien " de Ridley Scott ( contrairement à ce qui a été écrit dans le Bo-Doï#58 ). Ensuite, toujours en vrac : John Carpenter, David Cronenberg, David Lynch, Baz Luhrmann, Gabriele Salvatores, Andrew Nicoll, Orson Welles, Stanley Kubrick, Roman Polanski, James Cameron, Kryztof Kieslowski, David Twohy, Nikita Mikhalkov, Michelangelo Antonioni, Emir Kusturica, Clint Eastwood, Vincente Minelli, M. Night Shyamalan, Claude Miller, Guillermo del Toro, Chris Marker
En littérature, H.P.Lovecraft m'a beaucoup marqué, Guy de Maupassant également.

Sceneario.com: Tu dis que Vance t'a inspiré. Je pense que beaucoup de lecteurs en voyant tes personnages ont pu faire le rapprochement. C'est dû à ton apprentissage ? Tu t'exerçais en dessinant des Bob Morane ou des XIII ?

Christophe Bec: C'est marrant, en fait peu de lecteurs font le rapprochement. Je n'ai pas réellement copié Vance, même si je me souviens avoir tenté de reproduire maladroitement une planche de Bruce J. Hawker quand j'étais gamin. Non, j'ai essayé de comprendre ce qui m'attirait dans le dessin de Vance, je crois que c'est deux choses en réalité : d'une part son travail très réaliste sur les visages, il n'hésite pas à charger les gueules, j'adore quand dans " Ramiro " il dessine des tronches pas possibles, des gars pouilleux, mal rasés, on a l'impression de sentir leur crasse et leur puanteur ; ensuite c'est la flamboyance de son trait lorsque les éléments se déchaînent, tempêtes, pluies diluviennes, vents… Ses décors sont d'une force incroyable.


Sceneario.com: Tu travailles sur " Sanctuaire " avec Xavier Dorison. Comment vous êtes vous rencontré ?

Christophe Bec: Par l'intermédiaire de Denis Bajram. A l'époque j'avais subi un revers dans ma carrière. Je devais réaliser une série de one-shots pour les Humanos, le premier volume était un western nommé " Providence " scénarisé par Richard Marazano, avec qui j'avais réalisé auparavant " Zéro Absolu " aux éditions Soleil. C'est Sébastien Gnaedig, alors directeur éditorial qui voulait nous faire travailler ainsi, nous permettant de s'attaquer à un genre particulier à chaque album. Mais c'est finalement tombé à l'eau à cause de Fabrice Giger, le boss des Humanos, mon dessin sur ce western ne lui plaisait pas . Ca a été une grosse déception, très dure à avaler. Suite à ça, j'étais un petit peu perdu, sans trop savoir quoi faire, jusqu'à ce que Denis, lors d'une discussion au téléphone me dise que Xavier Dorison était fan de " Zéro Absolu " et qu'il aimerait beaucoup travailler avec moi. Le lendemain, j'ai reçu un coup de téléphone de Xavier, nous avons discuté des différents projets qu'il avait en cours. Un scénario nommé " Le Syndrome D'Abel " qu'il était en train de développer me plaisait bien, on a commencé à travailler dessus, à l'époque il n'était pas question de " Sanctuaire ", il le développait avec Patrick Pion (Chrome) et c'était en passe d'être signé. Finalement, pour un désaccord artistique, Patrick a laissé tomber " Sanctuaire ", et comme nous n'avancions pas beaucoup sur notre thriller contemporain, il a fini par m'envoyer le synopsis. J'ai tout de suite accroché et vu ce que je pourrais en faire, les thématiques étaient proches de ce que j'avais envie de dessiner. J'ai réalisé quelques croquis de visage des personnages, 2 planches d'essais, et ça a accroché tout de suite auprès des deux éditeurs chez qui nous avons présenté le projet : Glénat et les Humanos. Finalement, ce sont les Humanos qui ont emporté le morceau grâce à Sébastien Gnaedig. Alors que 6 mois auparavant je m'étais fait jeter des Humanos, j'y retournais par la grande porte. Le succès de " Sanctuaire " a été immédiat, plus de 25 000 exemplaires du tome 1 vendus en un an toutes éditions confondues. Merci Xavier Dorison !

Sceneario.com: Si tu devais lui trouver une qualité et un défaut, quels seraient-ils ?

Christophe Bec: Sa qualité principale est qu'il a beaucoup de feeling, il sent l'air du temps, ce qui va marcher, ce qui va plaire au plus grand nombre, il est très fort pour ça; et puis son sens du rythme dans l'écriture et du découpage. Son principal défaut : pense parfois trop en terme de " Cinéma " quand il fait de la Bande Dessinée. Ce qu'il me demande n'est pas toujours réalisable. D'ailleurs aujourd'hui il écrit le scénario d'un film, l'adaptation cinéma de la série " Les Brigades du Tigre ".

Sceneario.com: A chaque fois que je relis " Sanctuaire ", j'ai l'impression que tes personnages ressemblent à des acteurs de cinéma connus… coïncidence ?

Christophe Bec: Pour régler cette affaire une fois pour toute, je tiens à dire en premier lieu que cela est totalement assumé, nous avons décidé avec Xavier, étant donné que " Sanctuaire " est très référencé cinéma, de réaliser notre propre casting avec des acteurs existants. Parfois connus, parfois très peu connu, importait juste que l'acteur en question ait la gueule de l'emploi. Et quand aucun acteur ne convenait, je me débrouillais tout seul.
Voici le casting exhaustif:
Hamish - Scott Glenn
June - Johnny Deep
Donnogan - Bruce Willis
Kowaks - Bruce Payne
Collins - Beau Bridges
Stillwood - Morgan Freeman
Upacesky - Liev Schreiber
Rutterford - Tchéky Karyo
North - William Hurt
Mossoko - Ice Cube
Desperas - personne
Davis - Howie Long
Harris - Thierry Lhermitte
Wilmey - Nicolas Cage
Maddox - personne
Spalding - personne
Mallory - Matt Leblanc
Réunir ce casting là dans un film serait quasiment impossible en terme de budget. D'ailleurs plusieurs producteurs de cinéma ont lu " Sanctum " ( la version US de " Sanctuaire " ), je crois que c'est un aspect qui les a beaucoup amusés et intéressés.

Sceneario.com: Intéressés pour une adaptation ?

Christophe Bec: Cela a failli se faire l'année dernière, Dean Devlin ( producteur de Roland Emmerich ) était intéressé, mais il a laissé tomber car d'autres films étant en préparation avaient trop d'éléments communs avec " Sanctuaire " ( notamment le film " Below " ) . Mais les bureaux des Humanos aux US y travaillent actuellement. On nous a récemment avertis que le producteur de Tom Cruise avait beaucoup aimé " Sanctum ", mais pour l'instant rien de concrétisé, mais qui sait ?...

Sceneario.com: Bien-sûr, la question que tout le monde se pose ? Le tome 3 est prévu pour quand ?

Christophe Bec: Je n'ai pas encore commencé, j'ai eu beaucoup de travail avec le TT Sanctuaire#2 édité par BDMust. Il me faudra je pense plus d'un an et demi pour réaliser le tome 3, dont nous avons retravaillé le scénario ensemble avec Xavier le mois dernier à Paris. Et cela me promet des scènes extrêmement difficiles à dessiner, je suis pas sorti de l'auberge…

Sceneario.com: Quels sont tes futurs projets ?

Christophe Bec: Un one-shot en noir&blanc de 112 pages format manga : " Hôtel Particulier " avec Stéphane Betbéder au scénario qui devrait sortir premier trimestre 2003 aux éditions Carabas. Pour le reste c'est encore top secret, mais il est possible que vous entendiez bientôt parler d'un certain " BUNKER 37 ", mais je ne peux en dire plus…

Sceneario.com: Avec quel scénariste rêverais-tu de travailler ?

Christophe Bec: Sans hésitation avec le Van Hamme des années 80, du temps des grands " Thorgal " ( numéros 5 à 15) et du " Grand Pouvoir du Chninkel ". J'adorerais aussi mettre en image un " serial killer mystique contemporain" écrit par Jodorowsky. Mais tout cela est bien-sûr inaccessible. Chez les auteurs plus jeunes, j'aime beaucoup le travail de Luc Brunschwig et Fabien Vehlmann, entre autres.

Sceneario.com: A quand un album 100% Christophe Bec (scénario et dessin)?

Christophe Bec: Il faudra encore quelques années, le temps que je gagne en maturité, je ne me sens pas encore prêt à faire le grand saut, comme a pu le faire Denis Bajram en se lançant en solo dans " UW1 ".

Sceneario.com: Je sais que tu es déjà venu sur notre site. Qu'en penses-tu ? Qu'aimerais tu trouver sur ce genre de site ?
Christophe Bec: J'aime bien le dynamisme que vous avez, cela me rappelle mes années " fanzine ", mes années " Esquisse ". Ce que j'en attends…des bonnes interviews d'auteurs.

Sceneario.com: Qu'est ce que tu n'aimes pas dans ce genre de site ?

Christophe Bec: Leurs forums parfois pollués.

Sceneario.com: Tu n'aimes pas la critique ?

Christophe Bec: Si, il faut savoir accepter la critique, surtout si elle est constructive. J'ai beaucoup tenu compte des réactions des lecteurs sur le premier tome pour améliorer certaines choses. Mais les règlements de comptes, ça c'est autre chose...

Sceneario.com: Si tu devais offrir des BD à noël (autres que les tiennes) quels seraient tes choix ?

Christophe Bec: Pour ce Noël, sans hésitation le " Journal 4 ", " Les Riches Heures " de Fabrice Neaud. Le dernier " Jojo " de Geerts, le " Décalogue 7 " de Giroud et Gillon, magnifiquement mis en couleurs par Marie-Paule Alluard et enfin " L'Age de Raison " de Matthieu Bonhomme, vraie parabole sur la cruauté de la vie contemporaine, incontournable.

Sceneario.com: Qu'elle est la question a laquelle tu détestes répondre ?

Christophe Bec: Vous faites les textes avant ou après le dessin ?

Sceneario.com: Et alors?

Christophe Bec: Avant, toujours.

Sceneario.com: Un grand merci à toi de la part de toute l'équipe de Sceneario.com.

Retour en haut.