Interview :
Patrick PION

Interview réalisée par Ronan, en Novembre 2002.


Sceneario.com: Peux-tu te présenter et décrire ton parcours professionnel ?

Patrick Pion: Je suis le dessinateur de Tomb Raider - Dark Aeons (avec Alex Alice au scénario). Après avoir fait un passage éclair sur le projet Sanctuaire avec Xavier Dorison, j'ai travaillé un an dans l'illustration et le jeu vidéo. Sur les conseils de mes compères d'atelier Mathieu Lauffray et Denis Bajram, je me suis ensuite attaqué à mon premier projet solo: Chrome chez Dargaud.

Sceneario.com: tu as intégré l'équipe de l'Atelier Virtuel. Qu'est ce que cela t'apporte de travailler dans une telle structure ?

Patrick Pion: Nous avons travaillé un temps avec Denis Bajram dans l'atelier de Mathieu Lauffray à Paris. Denis a créé Atelier Virtuel au moment où il est parti vivre avec son épouse à Bruxelles. Le site permet à des gens qui se connaissent mais qui se retrouvent disséminés un peu partout de se retrouver "virtuellement". L'idée était que cela devait d'abord être un cercle d'amis, qui avaient les mêmes vues sur leur métier, une sorte de communauté. Certains ont fait beaucoup pour le site, d'autres comme moi n'ont toujours pas trouvé le temps de s'en occuper! Pour ce qui est du travail, je suis assez solitaire, et ce n'est pas ce que je recherche sur le site. Mais il me permet de me tenir au courant de ce que font les autres participants, notamment par le biais de la partie "Maison des Auteurs de Bande Dessinée" (www.mdabd.com)

Sceneario.com: Sur l'album "Les Mémoires mortes" ainsi que sur "Chrome", tu as collaboré avec Denis Bajram. Qu'est-ce qui te plait dans le travail avec lui ?

Patrick Pion:Mémoires Mortes, ça s'est fait comme ça; on travaillait au même endroit, et il cherchait à l'époque quelqu'un pour l'assister sur la mise en couleurs de l'album. Avec cet album, puis Prophet, j'ai ainsi fait mes premières armes sur ordinateur. Sur Chrome, il s'est proposé de m'aider à terminer les couleurs, et a abattu une somme de travail titanesque en un temps record! Il a une technique drastique de travail, il faut arriver à le suivre. Denis et moi nous connaissons depuis Angoulême, où nous étions voisins, et je crois surtout que c'est le fait de le retrouver, que cela soit sur un projet ou autour d'un café, qui me plaît . Avec lui, on peut discuter de tout un tas de choses pendant des heures! Comme dirait l'autre : " C'est un bon camaraadeuu..."

Sceneario.com: Sur "Chrome", tu fais tes premières armes en tant que scénariste. Combien de temps as tu mis pour écrire cette histoire ?

Patrick Pion:Il a fallu que le projet arrive à maturation et plusieurs relectures ont été nécessaires. Il s'agissait au départ d'une trame très classique, cliché, même: une ènième variation sur un " Ghost in the Shell" matiné de " Blade Runner", l'héroine s'appelait même Rachel! Le scénario était centré sur l'enquête de Thorn au début, avec trop de personnages, trop de choses disparates. Mais cette base a intéressé les éditeurs. Du synopsis court, il faut faire une histoire qui se tienne, et c'est quand on rentre dans le détail que ça coince. Au bout de plusieurs refontes, j'ai décidé de me faire un peu confiance et je suis parti directement au storyboard de manière linéaire partir d'un synopsis long. Cette méthode n'est pas la meilleure et m'a mis en difficulté de nombreuses fois!

Sceneario.com: Dans l'album se trouvent de superbes esquisses. On y voit la recherche du dessinateur. Qui est-ce qui commande au final à la réalisation de l'album : Patrick Pion le dessinateur ou Patrick Pion le scénariste ?

Patrick Pion:Pour moi, le dessin conditionne l'album. J'ai décidé petit à petit d'appliquer l'approche que j'ai au dessin à l'histoire elle-même (narration visuelle incluse). Je crois que le travail sur une planche, pour quelqu'un qui s'investit, est bien éloigné de la vision que peut en avoir un "scénariste". Le rapport très concret, réel, qu'on entretient avec sa planche en la dessinant fini par poser question vis-à-vis de l'activité scénaristique qui l'a précédé. Après avoir mis au point un scénario précis, appuyé par un storyboard détaillé, comment garder la même "fraicheur", le même investissement dans son travail lorsqu'on finit de dessiner le livre un an plus tard? Ce problème prend encore plus de poids quand on travaille seul. Pour moi, la Bande Dessinée est un terrain de libertés, pas de contraintes. Parfois, en dessinant, le trait va dans une direction que l'on avait pas désirée. Soit on le gomme et on le refait en contraignant sa main (je dirais en se contraignant soi-même), soit on le laisse de temps en temps aller où il veut. Il y a une part de Chaos qu'il faut reconnaître dans le dessin, et plutôt que de la brider, je la laisse parfois s'exprimer. Et j'applique ce principe à l'histoire. Lui permettre, à elle et aux personnages, d'avoir une marge de manoeuvre, en quelque sorte, c'est motivant, et, il me semble retrouver ce "réel" du dessin. Je ne supporte pas les dessins sur-fabriqués; pourquoi accepterais-je une histoire trop fabriquée, finalement creuse?

Sceneario.com: en lisant l'album, j'ai noté plusieurs ressemblances avec la trame de Cryozone (le départ de vaisseaux à la conquête de nouveaux mondes, les morts-vivants, le virus dans le sang de l'héroine qui donne une résistance incroyable etc...). Est-ce une coïncidence ou as-tu été influencé par l'univers de Bajram ?

Patrick Pion: Tout d'abord, il convient de préciser les faits: Cryozone est une histoire complète, finie, et Chrome n'en est qu'à son commencement. On peut donc analyser Cryozone dans sa globalité, alors que je ne peux pour l'instant parler que de mes intentions sur Chrome... Ensuite, je pense que les intentions de Thierry Cailleteau et Denis Bajram n'étaient pas les mêmes que les miennes, notamment en ce qui concerne le thème du mort-vivant. Il me semble que cailleteau l'a utilisé pour apporter un décorum angoissant à son huit clos, alors que de mon côté ce sera vraiment l'épine dorsale de l'histoire. Quand on choisit de traiter un sujet aussi délicat, qui s'attaque à ce qui est sans aucun doute le plus grand tabou qui soit, je crois que l'on doit réfléchir à ce qu'on fait. Ce thème a été très souvent traité comme un prétexte à une accumulation d'images gore, je ne voulais pas suivre ce chemin. Le tome 1 de Cryozone est à mon avis le meilleur scénario de Cailleteau; le tome deux, par contre, je n'accroche pas: gags, deuxième dégré... Tout l'intérêt du zombie, c'est que justement à une époque polissée et cynique comme la nôtre (et à fortiori dans le futur, que l'on imagine toujours propre), il nous ramène totalement à un premier degré basique: la panique, la survie! Et tout l'intérêt, c'est d'arriver à expliquer le pourquoi du zombie, et pas seulement le comment.

Sceneario.com: A quand la sortie du tome 2 ?

Patrick Pion: L'éditeur a prévu une date aux alentours de janvier 2004.

Sceneario.com: Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette sound track dont on nous parle dans les premieres pages ?

Patrick Pion: C'est un petit clin d'oeil, il est bien précisé qu'elle n'existe pas! C'est juste une idée de l'ambiance sonore qui inspire mon travail. Libre aux curieux de chercher ces morceaux en MP3 par exemple...

Sceneario.com: Quels sont tes projets pour l'avenir ?

Patrick Pion: Au départ, je pensais juste faire deux gros tomes sur Chrome; aujourd'hui j'aimerais assez en faire une belle série, j'ai plein d'idées!

Sceneario.com: Quelles ont été tes dernières BD préférées ?

Patrick Pion: Che par Hector Oesterheld et Alberto Breccia
From Hell, par Alan Moore
Kaarib par David Calvo et J.P. Krassinsky
Dark Knight 2 par Frank Miller
Wolverine :Netsuke par George Pratt
et bien sûr Supermurgeman par Mathsap

Sceneario.com: Peux tu nous citer quelques objets qui se trouvent sur ton bureau en ce moment (hormis l'ordi!)

Patrick Pion:Alors...Un vieux disque d'Autechre, un scénario de Xavier Dorison, du chocolat, et un petit robot Gundam!

Sceneario.com: Que penses-tu du site sceneario.com et du net en général ?

Patrick Pion:Je viens de découvrir le site... J'essaie de ne pas être trop curieux de ce qu'il se passe autour de la BD, ayant vu à de nombreuses reprises les dégâts que certains forums peuvent occasionner aux auteurs. Je pense que cette auto-protection doit s'appliquer à l'ensemble du Net. Il y a trop de choses, trop de confusion. Il ne sort pas grand-chose de bon de cette ambiance "moi aussi je peux le faire". Le net est en train de suivre la même dérive que les autres médias, un vide total, habillé de plus en plus chic. Il y a UN espace de rêve sur internet, où l'utopie de l'information partagée trouve tout son sens: le site Mars Global Surveyor, de la Nasa, qui met en ligne les dernières images de la planète, d'une qualité époustouflante, à disposition de toute l'humanité.

Sceneario.com: qu'est ce que le net peux apporter aux auteurs de BD ?

Patrick Pion: Je ne crois pas à la "BD du futur", qu'on imagine faite entièrement sur ordinateur (en 3D, etc...) et diffusée sur le net. Je suis assez peu convaincu par les théories de Scott Mc Loud à ce sujet. Sinon, Le net n'apporte je crois rien de particulièrement révolutionnaire pour nous. Et il peut nous isoler: Si l'éditeur à un serveur FTP, on peut recevoir et envoyer ses pages sans sortir de chez soi. Déja qu'on ne voit pas beaucoup le soleil!

Sceneario.com: Un grand Merci à toi Patrick, et bonne continuation de la part de toute l'équipe !

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