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Will ARGUNAS fait son jeu avec Black Jake

Interview réalisée par Phibes en février 2009

Sceneario.com : Bonjour Will ! En guise de mise en bouche, pourrais-tu nous expliquer ce qui t'a poussé à faire de la BD ?


Will Argunas : Comme beaucoup de personnes qui ont une idée très précise de ce qu’ils veulent faire "plus tard", j’ai toujours voulu être dessinateur de bd. Et avec le temps, l’énergie, la "foi", le travail, c’est devenu bien réel. A l’époque, je ne distinguais pas encore les enjeux que cela représente bien sûr. Et, si finalement je suis maintenant auteur de BD (j’écris mes propres histoires), c’est tout simplement par ce que j’ai des choses à dire, à exprimer, à exécuter.

Sceneario.com : Quels sentiments ressens-tu en voyant tes ouvrages publiés à grande échelle chez un éditeur de renom ?


Will Argunas : C’est une grande fierté, un honneur, et déjà une belle récompense de mon parcours puisque j’ai commencé chez les petites éditions Triskel (qui n’existent plus aujourd’hui) à l’époque où j’étais caissier de supermarché. Puis, j’ai fait la trilogie de l’Irlandais chez Carabas, éditeur plus important. Et enfin "Missing", et maintenant "Black Jake". A chaque fois, c’était une rencontre avec l’éditeur, un coup de cœur pour lui. Et au final, des livres au format très différent, vraiment adaptés à leur contenu.


Sceneario.com : Ton premier ouvrage "Missing" a remporté un franc succès. Comment t'es tu préparé à cette aventure ? Pourquoi avoir choisi les Etats-Unis pour asseoir cette dérive policière ?


Will Argunas : "Missing" un succès ??? Je n’étais pas au courant. C’est vrai que l’accueil a été très bon un peu partout sur le net et dans les journaux. J’ai choisi les Etats-Unis car je lis des polars depuis longtemps, du roman noir aussi, pas exclusivement US, mais pas mal, et que cet immense pays tout en longueur, et tout en verticalité, présente une richesse de décors, de personnalités, de religions, de "races", qui servent très bien les histoires que j’avais envie d’écrire. Les films, les séries télé, les livres de photographes US m’aident à le connaitre de mieux en mieux pour donner ce sentiment de vraisemblance dont j’ai besoin, ce souci de réalité. C’est une sorte de fantasme que je réalise en quelque sorte. J’y suis à longueur de journée, sans y être.

Sceneario.com : Avec du recul, comment perçois-tu le travail que tu as dû fournir pour atteindre le résultat que l'on connaît ?


Will Argunas : Je ne me rendais pas compte au début de l’album du boulot que ça représentait, et de la documentation que cela demandait. Il faut une sacrée organisation pour ne pas être submergé par toutes ces infos. Et plus j’avançais, plus je voulais être précis. C’est devenu maladif. En même temps, quant on doit représenter des choses, des objets, des personnages, des voitures de flics sur un mode réaliste, on n’a pas trop le choix, même si je ne suis pas un fanatique du dessin parfait, comme tu as pu t' en rendre compte.


Sceneario.com : Est-ce que "Missing" t'a donné des ailes pour "Black Jake" ?


Will Argunas : Disons qu’avec Missing, j’ai trouvé ma voie, je crois, moi qui adore le roman graphique en général, toutes ces histoires de longue haleine qui permettent d’aller plus loin dans la psychologie des personnages, dans l’immersion d’une histoire, d’un monde, d’un auteur.

Sceneario.com : Parle-nous de ce nouveau one-shot qui vient de paraître. Quelles ont été tes motivations pour rester dans un contexte aussi noir ?


Will Argunas : Lors de ma première discussion chez Casterman, avec Didier Borg, mon éditeur, je lui avais tout de suite annoncé mes projets de plusieurs polars US. Et ça lui avait plu. Je ne suis pas un adepte de la comédie, de l’aventure, de la SF ou autre… J’aime le roman noir. Ça ne me gêne pas de voir ou de faire mourir un personnage important, voire le "héros". Je trouve cela parfaitement normal. On oublie trop souvent que la mort fait partie de la vie. Je trouve même cela poignant, et cela donne à mes yeux des personnages avec qui on a de l’empathie, des personnages vivants. Ma femme dit souvent que j’aime les histoires qui finissent mal.

Sceneario.com : On sent évidemment que tu puises ton inspiration dans le 7ème art. En serais-tu un adepte invétéré ?


Will Argunas : Tout m’inspire. Des articles de magazine, des photos, des séries TV, le cinéma évidemment, mais aussi la vie de tous les jours, la famille, les proches…. Maintenant, c’est vrai que, une fois le scénario écrit, il faut tout à coup s’occuper de "comment je vais le mettre en images". Et là, le cinéma m’inspire pas mal en effet.

Sceneario.com : Au regard des deux ouvrages, l'image du flic paumé ou véreux semble te coller à la peau. Y aurait-il une signification particulière ? Répond-elle à une demande pressante des lecteurs ?


Will Argunas : Une signification particulière, non, je ne pense pas. Encore moins une demande pressante des lecteurs. Non, chaque album me permet de traiter de thèmes qui ont une importance à mes yeux. La disparition/perte d’un enfant pour "Missing" (j’ai 3 enfants donc je sais de quoi je parle), la désillusion de la religion en général pour "Black Jake". Je m’investis beaucoup dans mes personnages et dans mes histoires. Dans chaque personnage, homme femme, enfant, vieillard, homme noir, latino … il y a une parcelle de moi, quelque chose qui établit une connexion dont j’ai besoin pour croire en l’histoire. La Bd est un exutoire. Clairement.


Sceneario.com : Comment as-tu conçu "Black Jake". As-tu bénéficié d'aide ou de conseil d'autres auteurs pour installer ton intrigue à tiroir ?


Will Argunas : Je n’ai eu besoin de personnes, non. Au contraire de "Missing" que j’avais fait lire à ma femme, cette fois-ci, je l’ai laissée découvrir l’album au fur et à mesure. Et à chaque fois qu’elle découvrait de nouvelles pages, je la voyais réagir en direct, poser des questions. A chaque fois elle avait envie de connaitre la suite. C’est encourageant. La seule personne qui intervient parfois sur mes albums ("Missing", "Black Jake" et le suivant) est mon éditeur. Dans le cas de "Jake", il a juste souligné le passage douteux sur l’allusion à l’inceste entre Jake et sa fille. D’où la présence d’un épilogue. Quant au côté histoire à tiroirs, cela vient sans doute de tous les magazines de cinéma que je lis depuis 15 ans (type Synopsis, Score, Le Cinéphage), et des bouquins sur « comment écrire un scénario », un polar …


Sceneario.com : Au niveau graphique, on peut apprécier ton style énergique à la fois réaliste et imprécis. Comment entretiens-tu cette façon de dessiner ? Quelle est ta technique ?


Will Argunas : Je travaille beaucoup d’après photo, et au feutre, à l’inverse de "Missing" où j’avais travaillé à la plume. Je griffe pas mal mon support, ce qui donne ce coté imprécis. Disons que je n’aime pas le dessin réaliste à la hachure, propre, parallèle, caractéristique d’une certaine idée de la « BD à Papa », traditionnelle. J’aime beaucoup le manga pour ça, ou les trucs du style de Ben Templesmith, Alex Maleev, Bill Sienkewitcz, Bernie Wrigthson, … Je n’ai pas non plus la technique pour, et un dessin assez solide pour ça, donc je griffonne. Comme je fais beaucoup d’autres choses que la BD, quand j’attaque une page, je ressens comme une énergie qui doit sortir, un truc que je dois lâcher … et un souci d’aller à l’essentiel, de ne pas s’encombrer de détails qui n’apportent rien, au final. J’ai passé l’âge d’être scotché par le dessin, ou par un rendu. Les dessinateurs techniques m’emmerdent. En plus, je travaille à cette échelle, donc petit. Difficile d’être parfait dans ces conditions. Mais ça me permet de voir tout de suite si la page fonctionne. Et au vu du nombre de pages que contiennent la collection KSTR, donc mes albums, ce n’est pas plus mal. D’un autre côté, je pense avoir progressé depuis "Missing". Et encore plus sur le prochain.

Sceneario.com : Tu as confié cette fois-ci la colorisation de "Black Jake" au studio Licorne. Est-ce à dire que l'expérience de colorisation menée sur "Missing" t'a quelque peu freiné ?


Will Argunas : Erreur pardonnée car commise par beaucoup de gens sur beaucoup de sites de BD : le studio licorne a fait les couleurs des 2 albums. Dans les 2 cas, je suis très content du résultat final … même si j’ai décidé de m’occuper des couleurs du prochain album.


Sceneario.com : Entrevois-tu, dans le futur, un changement de cap ou comptes-tu travailler dans la même veine ?


Will Argunas : Le prochain est dans la même veine graphique et scénaristique, même si l’histoire sera moins linéaire, et qu’il n’y aura pas de flic pourri …

Sceneario.com : A ce titre, travailles-tu sur un nouveau projet ? Si oui, peux-tu nous en délivrer la teneur ?


Will Argunas : Mon nouveau projet s’intitule « Bloody September », et sortira … en Septembre cette année. Pour la première fois, j’occupe donc tous les postes. L’album est plus noir encore que les 2 premiers. Et les sujets qu’il traite, peu abordés au cinéma ou ailleurs. Un vrai scénario original, parlant de sujets aussi hilarants que pornographie, nécrophilie, paraplégie, bref de problèmes d’identité, donc de sexualité. Je sais, ce n’est pas très réjouissant dit comme ça, et c’est pour cela que le flic qui mène l’enquête est un flic intègre. L’album se passe à New York, entre 2000 et 2001. Je vais aller vers des histoires qui parleront un peu plus de l’actualité, des évènements dans le monde.

Sceneario.com : Penses-tu un jour t'associer à d'autres auteurs ? Si c'est le cas, que lâcheras-tu : le scénario ou le dessin ? Ou, au contraire, préfères-tu continuer à oeuvrer en solo ?


Will Argunas : Je suis très bien comme ça, même si on m’a déjà proposé de faire des scénarios pour d’autres, et que l’idée me plait. Seul, le temps me manque pour l’instant.

Sceneario.com : Question à 100 balles. Comment s'est passé le dernier festival d'Angoulême (2009) ?


Will Argunas : Très bien pour moi, "malgré" les stars que j’ai pu côtoyer sur le stand.

Sceneario.com : Merci de tes réponses et bonne chance pour la suite !


Will Argunas : Merci à vous de l’intérêt que vous me portez depuis mes débuts. Et pour ceux qui veulent en savoir plus, voici l’adresse de mon blog : http://argunas.blogspot.com/.