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Urban : une vision futuriste par Luc Brunschwig

Interview de Luc Brunschwig à l’occasion de la sortie d’Urban chez Futuropolis

Sceneario.com : Bonjour Luc. Tu as encore une actualité chargée pour cette rentrée 2011. Outre la sortie du nouveau spin-off tiré du Pouvoir des innocents, intitulé car l’enfer est ici (fin août 2011), tu nous proposes aussi Urban (sortie le 15 septembre 2011). Urban est un projet, je crois bien, que tu as porté sur plusieurs années. Peux tu nous raconter la genèse de ce récit.


Luc Brunschwig : En fait, ça remonte à loin, très loin… 1983, pour être précis, ce qui ne nous rajeunit pas. J’avais 16 ans… et j’écoutais du hard-rock comme tous les gamins de mon âge. Iron Maiden (dont un titre m’avait inspiré Angus Powderhill, un récit d’Héroïc-Fantasy), Scorpion et ACDC qui avait écrit dans la période Bon Scott (premier chanteur du groupe) un titre qui sonnait bien à l’oreille SIN CITY… ce titre m’avait fait fantasmé et je me suis mis à imaginer ce qui pouvait bien se cacher derrière lui : l’idée d’une ville vouée à tous les plaisirs, les raisons de son existence… 6 ans plus tard, SIN CITY a même été le second scénario que j’ai proposé à des éditeurs après le Pouvoir des Innocents (bon, un certain Frank Miller m’a soufflé le titre sous le nez, mais je jure que j’avais imaginé mon histoire avant lui). Voila pour la genèse. Le problème que j’ai rencontré à l’époque, c’est que cette histoire jongle avec trois univers qui ne sont pas simples à gérer pour un dessinateur débutant (psychologie des personnages, univers architectural très présent et nombreux robots) … or, à l’époque, j’étais un trop jeune scénariste pour qu’on pense à me marier avec quelqu’un ayant de la bouteille. Malgré plusieurs essais, impossible de mettre la main sur le jeune talent capable d’accoucher de cette histoire. Il a fallu attendre 1997, pour que je signe ce qui était alors intitulé URBAN GAMES chez les Humanoïdes Associés… mais là encore, impossible d’imaginer faire gérer les divers aspects graphiques du scénario par un unique dessinateur. Je me suis donc entouré d’une équipe de trois dessinateurs formée par Laurent Hirn (au storyboard), Laurent Cagniat (au design) et Jean-Christophe Raufflet (un ami dont c’était le premier album aux dessins)… mais là encore, la richesse de l’univers a complètement épuisé Jean-Chri qui a mis les pouces à la fin du tome 1. La série s’est définitivement arrêtée après plusieurs tentatives de reprises sans succès… En analysant les raisons de cet échec, je me suis rendu compte qu’outre le fait que Jean-Christophe était sûrement trop vert pour assumer un tel récit, le traitement scénaristique que j’avais donné à l’histoire, qui se voulait proche d’un esprit manga, plus action et spectaculaire que psychologique, était complètement antinomique avec ma façon habituelle d’écrire, très resserrée sur les personnages. Le projet étant à l’eau, je me suis dit plusieurs fois que j’allais brûler tous les écrits que j’avais accumulés autour de cette histoire, mais à chaque fois que je remettais le nez dedans, je me disais que le fond de l’histoire, ses personnages, en valait largement le coup et qu’il fallait persévérer, redonner une dynamique en réécrivant un scénario plus proche de ce que je suis capable de faire aujourd’hui. C’est comme ça que 26 ans après avoir fantasmé en écoutant ACDC, j’ai relancé cette histoire, qui a été tellement remaniée qu’elle n’a plus grand-chose à voir avec la version parue aux Humanos, il y a 12 ans (en tous cas, le tome 1 d’Urban paraîtra complètement inédit à ceux qui voudrait se pencher sur les deux versions)…


Sceneario.com : Quels ont été tes influences pour cette histoire ?


Luc Brunschwig : Elles ont été nombreuses et variées, des choses qui semblent évidentes en ouvrant l’album, qui alimentaient mes lectures au moment où j’ai commencé à gribouiller les premiers scénarios autour de l’univers d’Urban : L’Incal, Blade Runner et Akira mais aussi (et c’est là où c’est plus surprenant) Blueberry, Bus Stop (un film avec Marilyn Monroe), les films de Humphrey Bogart (oui, en fait, au début, il n’y avait pas Overtime, cet étrange super héros qui traverse le temps pour rendre la justice mais Humphrey Bogart et son humanisme cynique) et avec l’arrivée d’Overtime un hommage à tout ce que les comics américains m’ont apporté dans l’idée que je me fais du monde, de la justice, des rapports humains et tu peux aussi ajouter les polars moderne, de façon générale, les séries HBO…


Sceneario.com : Qualifies tu Urban comme un récit de science-fiction ou un polar ?


Luc Brunschwig : C’est sans doute un peu des deux, voir une allégorie sociale en plus du reste… comme un peu tout ce que je fais, d’ailleurs… disons qu’entre Holmes, les deux suites du Pouvoir des Innocents et cet Urban, si je devais trouver un point commun, c’est qu’ils portent tous les trois un regard sur la société et son évolution autour du capitalisme, hier, aujourd’hui et demain… c’est d’ailleurs cette idée qui a convaincu Sébastien Gnaedig, le directeur éditorial de Futuropolis d’inscrire ces 4 récits dans une même collection grand format de type « feuilleton ». Une chose est sûre : polar, SF… je ne cherche pas à faire du genre, mais à construire des histoires attrayantes qui parlent des gens dans toutes leurs dimensions humaines, sociales, émotionnelles… alors, oui, ça ressemble un peu à ça et à ça, mais au final, c’est ma popotte, qui ne ressemble qu’à moi (enfin, j’espère ?)…


Sceneario.com : Qui est donc Zachary Buzz, ce grand dadais (si tu permets l’expression) que nous allons suivre à Monplaisir ?


Luc Brunschwig : Ben, en fait, je dirais que Zach, c’est un peu moi (et j’accepte complètement l’appellation « grand dadais »)… je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais c’est la raison pour laquelle je te parlais du film Bus Stop avec Marilyn Munroe. Bus Stop raconte l’histoire d’un jeune vacher qui monte pour la première fois à la ville et qui tombe dans un beuglant où Marilyn chante dans un vacarme incroyable, sans que personne ne lui prête attention. Le jeune cow-boy est outré de l’attitude de ces gens. Il monte sur une table et siffle afin de faire taire les importuns pour qu’ils écoutent cette femme qui est la plus belle créature qu’il ait jamais vue. Je te dis ça, parce qu’à la seconde où ma mère a vu cette scène, elle m’a dit : ce garçon, on dirait toi !!! Et c’est vrai que j’avais il y a 20 ans ce côté frais, naïf, prêt à prendre la défense du premier venu par coup de cœur, qu’on trouvait chez ce jeune vacher et qu’on retrouve dans le personnage de Zach. Zach vient de sa campagne. Il veut devenir policier, un vrai, dans une ville qui est en fait la dernière ville sur Terre et qui est l’équivalent d’un Las-Vegas puissance 10. Là-bas, la justice n’a pas le même sens que pour nous, puisqu’on en a fait un jeu comme un autre : les flics sont des vedettes de télé et les arrestations, des spectacles diffusés sur tous les écrans de la ville, donnant lieu a des paris. Zach avec son sens très primaire et naïf de la justice ne va pas se reconnaître dans cette façon de faire et va bouleverser cet univers.


Sceneario.com : Comment as-tu développé le monde de Monplaisir ? T’es tu fait un plan de la cité de Monplaisir pour pouvoir te déplacer géographiquement dans cette ville ?


Luc Brunschwig : Monplaisir s’est développé sans plan mais au fur et à mesure des besoins ; Il a fallu imaginer comment la ville fonctionnait, comment les gens y logent, y mangent, comment ils y font la fête, dans quel type d’endroit, comment ils y viennent, puisqu’il n’y a plus personnes sur Terre à part cette cité vouée aux plaisirs et aux vacances, dans quel cadre social la ville s’est constituée. Il a fallu trouver la façon dont la justice y est rendue, comment la police gère les petits délits pas assez spectaculaires pour donner lieu à une diffusion télé… en fait, c’est mille et une questions qui je l’espère en trouvant leurs réponses, donne sa cohérence à la cité et donne l’impression que tout cela est crédible au-delà de l’aspect un peu fou des lieux et de l’attitude des gens.


Sceneario.com : Pourquoi as-tu fais ce choix de placer tranquillement (si je puis dire) l’intrigue de ce récit ?


Luc Brunschwig : Parce que j’avais l’expérience de ce tome d’Urban Games qui n’a pas eu de suite, où j’ai voulu tout faire comprendre aux lecteurs tout de suite, sans prendre le temps. Il était évident que si au bout du tome 1, j’avais réussi à faire comprendre le fonctionnement de la ville, l’impossibilité de prendre le temps de s’attacher à des personnages grevait grandement l’envie de poursuivre le récit… en un mot, ça allait très vite, c’était clinquant, mais on s’en fichait royalement de ce qui se passait. Tout ce que je déteste. Donc, quand j’ai eu l’opportunité de tout reprendre à zéro, j’ai vraiment tout fait pour qu’on découvre la ville dans le regard, les émotions d’un des personnages aux pas desquels on s’attache. Je tiens à ce que les personnages et leurs psychologies restent le moteur de mon récit.


Sceneario.com : Lorsque tu dis que tu as l’opportunité de tout reprendre à zéro. Comment fonctionnes tu ? Tu réecris tout ce que tu as déjà fait ? Tu ne regardes plus ton premier pitch ??


Luc Brunschwig : En gros, c’est ça, oui… j’avais la trame du récit tel que je l’avais imaginé il y a longtemps (je suis reparti des notes que j’avais prises pour expliquer la globalité de l’histoire aux Humanos il y a maintenant 14 ans) et j’ai tout réécrit en portant mon attention sur tous les aspects qui m’intéressent lorsque j’écris aujourd’hui un scénario : la psychologie, les logiques sociales, la crédibilité des rapports entre les personnages, les backgrounds forts, un réalisme un peu sombre… Si je devais donner un exemple qui va peut-être parler à certains, c’est un peu la différence qu’on peut trouver dans la série TV Battlestar Galactica… sur un pitch de départ commun, tu aboutis en 1978 à un space-opéra vaguement neuneu… alors que le remake en 2003 propose un chef d’œuvre de densité scénaristique, d’interrogations sur la société, la religion, la politique, les choix à faire en temps de survie…


Sceneario.com : Quel est ta mécanique de travail pour ce « remake » (si je puis me permettre) ?


Luc Brunschwig : Il n’y a pas de mécanique particulière… J’ai vraiment vidé de mon esprit tout ce qui me rattachait à la première version pour ne plus écouter que la logique de l’univers et des personnages que j’ai installé dans ce nouveau récit… le monde et la trame restent la même, certes, mais Urban Games ne racontait qu’un tout petit morceau du récit complet. Il y a énormément de choses à découvrir encore… à commencer par la personnalité des différents personnages et la ville de Monplaisir… tous deux se sont considérablement enrichis.


Sceneario.com : comment as-tu choisi Roberto Ricci pour ce projet ?


Luc Brunschwig : Je te l’ai dit, trouver un dessinateur pour Urban n’a pas été une sinécure. En près de 20 ans, j’ai travaillé avec plus d’une vingtaine de dessinateurs qui se sont plus ou moins intéressés au projet. Mais aucun n’est arrivé à donner une unité forte, une vision à ce monde et aux gens qui se déplaçaient dedans. Et puis un jour, Roberto, avec lequel j’étais en contact depuis quelque temps parce qu’il m’avait fait parvenir un dossier graphique pour Futuropolis (où j’étais directeur de collection) m’a demandé si je n’avais pas un projet au fond d’un tiroir. Il avait des soucis avec son projet MOSHKA chez Robert Laffont et il avait besoin de trouver très vite un nouveau projet. En recevant son dossier, j’avais été impressionné par la façon dont Roberto dessinait les villes… mais, c’est à peu près tout… vraiment, je n’étais pas convaincu plus que ça, d’autant que je n’étais pas du tout fan de sa façon de dessiner les gens… mais bon, je me suis dit pourquoi pas… si il n’y arrive pas, ce sera une façon élégante de lui dire « non ! Et puis, il a commencé par dessiner Zach et sa vision du personnage était tellement différente de tout ce que les autres m’avait proposé et en même temps, elle était tellement juste et touchante… et puis, les choses se sont enchaînées, il m’a fait d’autres propositions pour les autres personnages et à chaque fois il tapait totalement juste… idem une fois qu’il s’est attaqué aux architectures… puis aux éléments robotiques… j’étais complètement subjugué… honnêtement, c’est la chose la plus impressionnante qu’il m’ait été donné de voir en 20 ans de carrière… la façon dont ce garçon a relevé tous les défis que je lui lançais et que les autres avant lui n’ont jamais su totalement relever. Pour moi, cet album est une des sensations graphiques les plus fortes de ces 10 dernières années.


Sceneario.com : comment travailles tu avec lui ? L’as-tu aidé à choisir l’ambiance, l’atmosphère particulière de Monplaisir ? Ou l’as-tu laissé « maître » de ses choix ?


Luc Brunschwig : On a beaucoup philosophé avec Roberto sur l’univers de la série, mais je l’ai toujours laissé être à l’origine des propositions. Je ne lui ai rien imposé, je crois… j’ai toujours essayé de rebondir sur ce qu’il me montrait afin de me laisser surprendre par ses premières orientations, auxquelles je n’aurai souvent jamais pensé.


Sceneario.com : Petit quizz polar/SF : Soleil Vert ?


Luc Brunschwig : Grosse baffe. L’idée de fin est démente… une des meilleures fins de l’histoire du cinéma… un film à l’origine de ma passion pour les scénarios paranoïaques.


Sceneario.com : Blade Runner ?


Luc Brunschwig : Grosse impression visuelle. J’aime aussi le rythme lent et posé de ce film qui est inédit dans ce type de production SF, pourtant, il y a toujours eu un truc qui fait que je n’adhère pas aux personnages… une fausse profondeur, un côté un peu toc, poseur, qui ne me touche pas.


Sceneario.com : Valerian et Laureline ?


Luc Brunschwig : Quelques grands moments de SF, un ton très particulier que Christin tient sur quelques albums magnifiques, une imagination dans les univers, une faillibilité chez le personnage principal qui m’intéressait plus que l’invincibilité de bien des héros. Et puis, c’est vrai que les femmes sont plus fortes que nous.


Sceneario.com : Que nous prévois tu pour la suite d’Urban ?


Luc Brunschwig : On va continuer de découvrir l’univers de cette ville, les raisons pour lesquelles les gens ont tellement à cœur de venir s’encanailler dans cette cité pourtant pas si avenante que ça. On va surtout voir la mécanique bien huilée de ce Disneyland du futur se gripper et Zach affirmer sa volonté de devenir un vrai flic à l’ancienne, un flic qui continue d’enquêter sur les meurtriers au-delà du temps qui lui est imparti.


Sceneario.com : Peut-on dire quelque part que ce futur peut être le nôtre ?


Luc Brunschwig : On travaille toujours les sujets d’anticipation en extrapolant sur ce qu’on connaît de notre monde… par exemple, pour Urban, sur ce sentiment très fort aujourd’hui qu’on va droit dans le mur… et que la Terre ne va plus très longtemps pouvoir nous supporter… disons que j’espère sincèrement que ce futur ne sera pas le nôtre… Cependant, il y a fortement l’idée de génération sacrifiée dans la société qui sous-tend cette histoire. Une génération entière doit rebâtir un monde viable dans l’espace. Une génération qui ne connaîtra sans doute que le labeur de cette reconstruction et qui doit accomplir ce sacrifice pour permettre aux générations suivantes de connaître ce qu’ils ne connaîtront pas… une vraie vie, une paix…


Sceneario.com : Quels sont tes projets à venir ?


Luc Brunschwig : Pour l’heure, j’ai simplement le projet de poursuivre les nombreuses histoires que j’ai commencé en donnant une suite à Lloyd Singer, Holmes, la Mémoire dans les Poches, Les Enfants de Jessica, Car l’Enfer est Ici et Urban. J’aimerai aussi trouver le temps d’écrire le XIII Mystery dont on m’a confié les rênes et dont les personnages principaux seront Jonathan et Jason Fly.


Sceneario.com : Un XIII MYSTERY ? Voilà une belle surprise ! Es tu un fan de la série de Van Hamme ?


Luc Brunschwig : Quand j’ai fait lire les premières moutures du Pouvoir des Innocents, tout le monde m’a dit : « Toi, tu dois être un fan de XIII ! ». Ce n’était pas le cas, mais, curieux de comprendre le rapprochement entre mon travail et celui de Vance et Van Hamme, j’ai acheté et lu, les 7 tomes qui constituaient alors la saga de XIII (sans aucun doute la meilleure période). Je me souviens que le tome 7 est sorti l’année où Laurent et moi avons signé le Pouvoir chez Delcourt… le tome 7 : la Nuit du 5 Août… le hasard ou la providence, veut que ce soit précisément sur cette histoire que mon propre scénario pour XIII Mystery va revenir.


Sceneario.com : Qu’est ce qui te séduit dans le fait de pouvoir travailler sur cette série ?


Luc Brunschwig : C’est l’occasion pour moi de faire un one shot… je sais, ça peut paraître drôle, mais je n’ai jamais réussi à écrire un one-shot… Or là, le fait d’apporter une pierre unique a un édifice déjà complexe me le permet… de plus l’édifice est devenu légendaire, c’est une mission un peu effrayante, un défi stimulant, qu’il serait idiot de ne pas relever. Cependant, mon principal intérêt tient dans les deux personnages qu’on m’a confié, à savoir Jonathan et Jason Fly, un père et son fils… les relations entre père et fils m’ont toujours passionné (voir la Mémoire dans les Poches) d’autant plus depuis que je suis moi-même papa… J’avais une idée très clair des relations d’incompréhension qui pouvaient exister entre le petit Jason et son père journaliste, un homme qui a entièrement voué sa vie à la vérité au point d’en sacrifier ses proches. J’avais envie de mettre ce conflit au cœur du récit.


Sceneario.com : Encore merci Luc pour ce temps passé avec nous.