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Un entretien avec Yan Lindingre

Dans la battle entre Spirou et Fluide Glacial

sceneario.com : Depuis quelques mois, les lecteurs ont pu suivre la tension monter entre Fluide Glacial et le journal Spirou mais sans en aller jusqu’aux mains, un match d’improvisation plutôt théâtral est organisé. Qui a eu l’idée de créer ce concept inédit ?

Yan Lindingre : Il y avait eu un antécédent chez Fluide Glacial, un hors-série (parution en 2014) que je voulais faire autour de Gotlib, notre créateur. Je me suis aperçu alors que nous n’avions que la moitié de son œuvre et que l’autre moitié était chez Dargaud.

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J’ai proposé à Dargaud d’exhumer le titre Pilote, dont ils se servent de temps en temps pour un hors-série, en leur demandant de faire 50/50, c’est à dire 50 pages Dargaud et 50 pages Fluide suivi par un numéro de Fluide Glacial.
C’était comme une première car non seulement les lecteurs ont envie de lire un grand hors-série sur Gotlib, mais surtout cela les a complètement surpris de voir deux grands titres qu’on imagine toujours concurrents, se retrouver sur la même couverture.
Je savais, en allant voir le journal Spirou, que cela ferait de l’effet de voir deux grands journaux se rapprocher. Avec l’expérience, j’ai compris que dans la tête des gens, nous étions concurrents. Je me suis dit qu’il fallait jouer sur cette, supposée, concurrence pour mieux se rapprocher. Ce n’est pas du marketing mais je dirais plutôt un canular, évidemment pour vendre des journaux.
Tout cela vient du constat que nous avons beaucoup de points communs avec le journal Spirou. L’âge des lecteurs, beaucoup d’auteurs en commun, une manière de fonctionner extrêmement proche. Ils sont hebdomadaires et nous mensuels, mais nous sommes des journaux qui produisons par ailleurs des bandes dessinées en album, nous vivons sur deux économies. Depuis la première fois où Franquin est passé de Spirou à Fluide Glacial pour faire des choses plus adultes, les deux journaux n’ont cessé d’avoir des auteurs transfuges. Se rapprocher a donc été très bien reçu lorsque j’ai proposé, l’an dernier, l’idée à Florence Mixhel (Rédactrice du journal Spirou), à Julien Papelier (Directeur général de Dupuis) et à Olivier Sulpice.

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Nous nous sommes réunis tous les quatre pour piloter le projet en nous donnant pile un an, nous voulions être prêts pour la fête de la BD à Bruxelles.
Thierry Tinlot, qui a été rédacteur en chef pour les deux journaux et qui travaillait sur les animations de la fête de la BD à Bruxelles nous avait dit : « Si vous faîtes ça, j’en ferai l’évènement central de la fête de la BD ».
Que de bons augures et que de bonnes réactions. Nous en avons rapidement fait un petit secret où tout était organisé. En avril on commençait, l’un et l’autre, à s’écharper sous des prétextes fallacieux. Pour nous, il était question de critiquer le journal Spirou sur la manière dont ils avaient rendu hommage à son éponyme pour ses 80 ans, eux devaient nous traiter de ringards. En retour, nous avons déclaré la guerre et ils ont tâché notre couverture (n°506). On pouvait se douter que c’était un canular.

sceneario.com : En effet, j’ai pu relever en avril en bas de page de ton édito, des phrases assassines que je trouvais inhabituelles et inédites. Cmise qui anime la curiosité et incite pour le coup à acheter le prochain numéro.
Yan Lindingre : Ce qui est intéressant c’est que Thierry Tinlot avait déjà mené des canulars lorsqu’il était rédacteur en chef de Spirou en faisant croire que le journal allait s’appeler Cauvin magazine. C’était aller assez loin dans le canular.
J’aime les canulars car je trouve que c’est une arme que l’on peut maîtriser sur les réseaux sociaux. Ce sont des armes de guérilla, des armes de pauvre. Au lieu de faire appel à une agence marketing, on arrive, avec trois fois rien, à faire mousser une affaire.
Évidemment nous sommes restés sur le thème de la guerre même si tout le monde a maintenant compris que nous travaillerons main dans la main. Nous avons fait le bilan que pas mal d’auteurs collaboraient avec les deux journaux sur des séries ados ou adultes. Nous avons décidé de faire des cross-over pour surprendre les lecteurs avec des roman-photo qui peuvent se lire dans un sens ou dans l’autre. Cela nous a poussé assez loin dans les contraintes puisqu’il ne fallait pas obliger les lecteurs à lire l’autre magazine, il fallait pouvoir les lire de manière indépendante ou les deux ensemble.
On a découvert que les fluidosores, Hugo, Jean Solé, Edika, Daniel Goosens, avaient eu le plaisir de faire un encarta chez Spirou, alors qu’ils font de la BD adulte. Je crois qu’on leur a fait un beau cadeau en leur permettant une première publication dans un journal qu’ils lisaient depuis longtemps.

scenario.com : Ça fait bientôt 6 ans que tu es rédacteur en chef à Fluide Glacial, alors heureux ?
Yan Lindingre : Le bonheur est une notion assez floue mais je suis heureux que le journal existe encore. Quand je suis arrivé, j’étais dessinateur et pas forcément une star de la BD. Il y avait une crise et je suis arrivé parce-que le groupe était en train d’être racheté, que de grands auteurs partaient à la concurrence, c’était chaud.
Je suis content d’avoir aidé le journal à passer les grosses vagues sans chavirer et à entamer l’avenir de manière un peu plus sereine, même si nous subissons une crise de la presse.
On travaille d’arrache-pied pour trouver des idées, cette battle avec Spirou fait partie des idées qu’on essaie de trouver pour maintenir un lectorat.
Côté album, nous avons une nouvelle diffusion qui vend mieux nos livres, donc on sait qu’on a de beaux jours devant nous.

sceneario.com : Est-ce que Fluide Glacial attire de plus en plus les lecteurs et plus particulièrement les jeunes ?
Yan Lindingre : On a pas mal de jeunes qui viennent nous voir en dédicace. Les festivals sont vraiment un moment où je rencontre les lecteurs.
Les jeunes nous lisent mais ne nous achètent pas forcément. Ils appartiennent à la culture Youtube, ils ne poussent pas la porte du marchand de journaux. Ils ont pour habitude de rire, mais pas de payer pour ça.

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Le Fluide Glacial on le lit plutôt chez tonton ou chez papa et c’est comme ça qu’il se transmet. Ce n’est pas la première génération qui vit cela, d’ailleurs j’ai découvert le fluide chez mon oncle, mes parents ne l’achetaient pas.
La presse écrite est un modèle qui, sans péricliter, perd 8% de chiffre d’affaire tous les ans alors que celui de la bande dessinée progresse continuellement. Nous sommes entre les deux, entre une économie qui descend irrémédiablement et une autre qui monte, donc ça crée un équilibre.

sceneario.com : En dehors du travail, est-ce que tu as encore du temps pour lire de la BD pour le plaisir ?
Yan Lindingre : Assez peu pour être franc, je consomme tellement de BD dans le boulot que le soir je lis de la littérature. Je pense qu’il faut planter ses racines ailleurs, dans la vie.
J’ai besoin de vraies histoires avec de vrais gens, j’ai besoin de lire parce-que c’est une autre manière de communiquer. Il n’y a pas d’images donc, on doit les fabriquer soi-même.
Ça me donne envie de faire régulièrement des adaptations et parfois j’en fais à Fluide Glacial, mais j’ai perdu l’habitude d’aller au cinéma, de regarder des films.
Je suis un humoriste, je bosse pour Groland, pour le Canard Enchaîné, Siné Mensuel, j’aime écrire et mon rapport à Fluide Glacial, c’est d’abord l’humour. Il y a plusieurs espèces dans nos métiers, certains sont des puits de science, des encyclopédies de la BD comme Franky Baloney, Lefred-Thouron et quelques autres que je respecte énormément.
Quand je discute avec des auteurs qui me parlent de Vaillant, de Tintin ou des années 70, je cale et je me renseigne, donc ça me permet d’apprendre. J’ai commencé à apprendre les langues et à lire après le bac, j’ai un rapport à la culture assez décousu.

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sceneario.com : L’avantage quand on dessine ou que l’on écrit c’est que l’on peut apporter des références que les autres n’ont pas toujours alors les horizons s’ouvrent quand on a une culture diversifiée.
Yan Lindingre : Voilà ! J’ai une culture de bric et de broc. Comme Jean-Christophe Menu, mes parents m’ont pas mis un Spirou dans les mains à l’âge de 5 ans pour avoir la paix sans savoir que j’allais tomber dedans.
C’est d’ailleurs génial de parler avec lui. Il a le même rapport avec la musique, c’est à dire que c’est quelqu’un qui crée et qui consomme énormément et avec une joie terrible.

sceneario.com : Ça se sent d’ailleurs dans Chroquettes (chez Fluide Glacial, 2016). J’aime bien.
Yan Lindingre : Merci beaucoup, c’est un livre que j’ai eu beaucoup de plaisir à publier et qui n’est pas facile à lire. Avec Menu on a eu plein de discussions sur la vie, l’amour, l’alcool, la musique. Si on va le chercher sur le terrain des publications obscures de Tintin ou de Métal Hurlant, il connaît tout, il a tout lu et j’admire ça.

sceneario.com : Ce mois-ci tu sors un nouvel album toujours chez Fluide, De quoi parle La vie en rouge?
Yan Lindingre : La vie en rouge est parti d’un hasard complet. J’écris tout le temps, je ne suis pas graphomane mais j’écris toutes mes idées. C’est une habitude que j’ai prise car j’ai beaucoup écrit pour d’autres dessinateurs.
J’écris pour Groland, j’écris pour Siné et j’observe en permanence. Après je range ces idées par petits dossiers, ensuite j’en fais des pages complètes, je vois si je peux en faire des BD ou si je propose les scénarios à la télé. J’ai des idées parce-que j’adore Alphonse Boudard, Audiard, Blondin, enfin les gens qui écrivent en argot et qui expliquent que l’argot s’invente en permanence. Il n’y a pas de dictionnaire d’argot gravé dans le marbre.
J’avais fait une page avec une centaine de façons d’écrire « je m’saoule la gueule », c’était un exercice de style, des mots d’expression nouvelle mais ça n’avait pour vocation que de faire une page et c’est tout. Je n’ai jamais eu la prétention de faire un bouquin avec ça.
Mon copain Houssin, pour qui j’écris des gags, s’intéresse au pinard comme pas mal de gens à Fluide Glacial mais lui s’y intéresse vraiment. Il m’a dit qu’on pourrait vraiment faire un projet avec ça. Je ne pensais pas qu’il y aurait matière à faire un bouquin mais il l’a fait jusqu’au bout.

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Finalement notre actionnaire Bamboo qui fait pas mal de livres sur le pinard et vend direct’ aux cavistes, m’a dit qu’il saurait le vendre… alors que je n’avais pas envie de le proposer à Fluide. Ce n’est pas du tout l’album caprice du rédac’ chef. C’est un livre d’illustration avec une expression et un dessin par page, un livre un peu coquet avec des dessins un peu horribles.

sceneario.com : Quel est ton coup de cœur bd?
Yan Lindingre : J’ai récemment découvert un auteur qui est mort depuis longtemps, il s’agit de Harry Crews originaire de Georgie dans le sud des États-Unis, un peu dans la veine de Bukowski. Sa vie est faite de plein de petits boulots, de littérature, d’alcoolisme, et de riens.
C’est vraiment fascinant et dense. Je lis tous ses bouquins en ce moment.
Le dernier que je viens de lire c’est La foire aux serpents (chez Gallimard).
J’ai des envies d’adaptations et j’aurais rêvé d’adapter La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole) mais malheureusement ce n’est pas facile de s’adresser aux américains car ils nous parlent comme si on était des boîtes de cinéma. J’ai des amis français qui sont de superbes écrivains comme Pierre Pelot, dont on a fait l’adaptation de L’été en pente douce (Chez Fluide Glacial en 2013, avec Jean-Christophe Chauzy au dessin) et on travaille sur un nouveau projet avec lui.

sceneario.com : Tu préfères écrire un scénario pour une BD ou plutôt pour la télévision?
Yan Lindingre : J’ai travaillé pour une adaptation de Tintine au théâtre. J’ai découvert des contraintes très différentes. Il faut rythmer pour la bande-dessinée, il faut que ça avance vite pour ne pas laisser le lecteur voir des têtes qui parlent alors que dans un sketch on peut miser sur un travail d’acteur ou de clown faisant évoluer le texte et la tonalité. Ce sont des choses que l’on s’interdit en bande-dessinée donc on change de manière d’écrire, c’est à dire qu’une idée reste une idée pour un gag mais elle va complètement être adaptée au niveau de l’écriture.