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Un entretien avec Julie Maroh

A l'occasion de la sortie de son nouvel album Skandalon

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Sceneario.com : Bonjour Julie Maroh, merci beaucoup de nous accorder cette interview à l’occasion de la sortie de votre nouvel album, Skandalon.

Skandalon retrace la chute d’une star du rock français, Tazane, pourquoi avoir choisi d’aborder notre société sous cet angle?


Julie Maroh : Cela m’est venu de manière instinctive, pas vraiment rationnelle. Au milieu de l’écriture, je me suis aperçue que la structure narrative que j’essayais de mettre en place avait rattrapé celle de la tragédie greco-romaine. J’ai alors potassé autant d’ouvrages d'anthropologie et de sociologie que je pouvais pour essayer de coller à ce schéma le plus possible. Cela m’est venu comme ça, et j’ai trouvé fascinant de pouvoir le traiter de cette façon, mais il n’y avait pas un choix délibéré.


Prendre un chanteur de rock, qui plus est français, est un peu une solution de facilité, je suis française, je ne me suis pas posé la question. Tazane aurait très bien pu être un politicien, un acteur, ou une autre forme d’idole, de personne très visible médiatiquement.
Ce qui m’intéressait, c’était de trouver un type d’idole qui puisse rappeler les déités de la mythologie.
J’ai essayé de rendre Tazane aussi grec que possible, afin de me conformer à ces structures que j’essayais de mettre en place, mais c’était un prétexte, ce qui m'intéressait, c’était de traiter une fable sociologique.

Sceneario.com : On ne connait jamais Tazane en tant que Cédric, (son vrai nom), Cédric est-il perdu? Existe-t-il encore?


Julie Maroh : Cédric est perdu. En tout cas, il est tellement dans la provocation, dans une déshumanisation de lui-même qu’il s’est complètement perdu. Il est dans une véritable perte identitaire.


Sceneario.com : Peut-on alors parler de dédoublement de la personnalité chez Tazane / Cédric?


Julie Maroh : Comme il est idole, il est l’objet de la sacralisation de la part des autres, il est déjà multiple de cette manière là. C’est également dans ce qu’il décide de montrer de lui, ou bien de garder pour lui. Il y a forcément un dédoublement, et c’est à ce moment que débute la perte.

Quand j’ai fait cette double page où on a l’impression qu’il se bat avec lui-même, avec des idées, et il finit à quatre pattes, il y a ce renversement entre lui et les autres. C’est un peu comme ça que j’ai essayé de construire le livre, entre ces deux personnages : lui et les autres, lui et la foule.


Sceneario.com : Peut-on alors parler de nouveaux mythes dans notre société moderne?


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Julie Maroh : La fonction d’un mythe est une organisation du savoir, un scénario qui sert de prétexte pour maintenir les interdits en société. Ce que présentent les mythes continue de se produire, toutes civilisations et époques confondues. C’est que j’essaye de raconter dans la post-face justement, dans la démarche de ce que j’ai lu de René Girard quant au sacrifice du bouc-émissaire en société, et de la société qui se retourne contre une seule entité à sacrifier pour le bien commun à restaurer, toutes ces choses sont autant antiques qu’actuelles.
D’être consciente de ça justement quand j’étais en train de peindre entre 2011 et cet été, d’écouter l’actualité, est très intriguant et fascinant car ça continue de se produire sous différentes formes partout, et en France aussi.
Tazane est plutôt connecté à Dionysos que j’ai d’ailleurs représenté sur la couverture, c’est ce dieu lynché qui bouleverse puis restaure l’ordre par son sacrifice. Il y a cette ambivalence que j’ai essayé de traiter ici.


Sceneario.com : Le scandale est-il ainsi un chaos «maitrisé» que l’on introduit dans la société?


Julie Maroh : Ce chaos n’est pas maitrisé, Skandalon désigne littéralement quelqu’un ou quelque chose qui pousse au péché dans la tradition biblique et hébraïque. C’est le désordre en société. Le collectif va lui même tomber dans un cercle vicieux de violence pour se laver de la violence qu’a créé symboliquement une entité en particulier. C’est une sorte d’acte satanique, car dans le cercle, satan expulse satan, et on ne sort pas de la violence.

La purification que doit amener ce type de résolution cathartique justement ne fonctionne pas, car on le fait par le biais de la violence.

 


Sceneario.com : Il y a dans l’album une palette chromatique très tranchée, ces changements marquent-ils des différences entre les passages du récit?


Julie Maroh : Le choix est toujours fait en fonction de l’information à communiquer, du type de sensation à donner au lecteur. J’ai un papier coloré différent pour chaque séquence, cela me sert déjà par transparence à amener des ambiances spécifiques. L’idée de départ était d’avoir une espèce de théâtre en huis-clos ou il n’y a pas de respiration, on se sent asphyxié et il y a une tension permanente. C’est pour ça que j’ai réalisé l’album sur papier coloré à l’acrylique, en général, je ne sais pas trop à l’avance quel type de papier je vais utiliser, j’ouvre mon tiroir, j’ai la scène en tête et je regarde un peu ce que j’ai, comme une palette.


Sceneario.com : Le texte n’est pas toujours au centre du récit, souvent le dessin se suffit à lui-même, pourquoi ce choix?


Julie Maroh : L’album aurait pu très vite devenir très bavard, généralement quand je suis dans un processus de création, je me demande si telle chose est utile ou non. Il y avait d’autres séquences prévues, des scènes de concert, des chansons, ce genre de choses, mais cela n’amenait à rien pour la compréhension ou l’action, donc j’ai abandonné ces idées. Je travaille toujours dans un souci d’utilité.
J’ai cependant gardé certaines scènes clefs, comme celle durant laquelle Tazane se donne en scène avec cette chanson complètement torturée, auto-flagellatoire que tout le monde adore, car cela apportait des éléments au récit.


Sceneario.com : Comment la chute de Tazane est-elle orchestrée?


Julie Maroh : Il y a des choses que lui-même provoque, je pense que cela tient surtout à ça car les événements n’ont pas beaucoup de prise sur lui, il est tout-puissant. C’est plutôt selon ce que lui décide de faire finalement. Il a probablement été un enfant et un adolescent comme les autres, et à un moment sa vie a basculé vers quelque chose d’extrême. Ainsi, de montrer qu’il fait des choix, c’est amener la question : qu’aurait-on fait à sa place?
Lui est déterminé à essayer de prouver aux autres que ce qui se passe est démesuré, qu’il ne devrait pas être aussi puissant et que c’est une situation absurde, mais il n’y arrive pas du tout car il n’a que du mépris pour les autres. Il ne cherche qu’à salir ce qui est beau, il rate son coup complètement.


Sceneario.com : Tazane n’est pas réellement condamné par la justice suite aux scandales qui le touchent, joue-t-il alors son rôle en tant que bouc-émissaire jusqu’au bout?


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Julie Maroh : La catharsis n’est en fait pas complète, et même si la justice avait fonctionné, c’est un procédé toujours temporaire, et c’est ce que René Girard explique, justement si il y a un ordre qui revient, il est seulement temporaire.
Là en l'occurrence ça ne fonctionne pas du tout, pas plus que la vengeance individuelle.
Je me suis posé la question lorsque je potassais tout ça il y a deux ans, je ne trouvais pas un seul exemple où l’entité sacrifiée ne meurt pas. On a l’impression qu’une décision de justice ou un exil forcé ne sont pas suffisants, il faut à chaque fois un déchainement de violence et que l’entité soit réellement sacrifiée. C’est un cycle très violent.


Sceneario.com : Peut-on dire que le scandale est moteur de notre société?


Julie Maroh : C’est un processus récurrent, la mythologie nous le rappelle. C’est un fonctionnement dans le désir mimétique, l’envie mimétique créé la violence, les aliénations en société, et c’est ce qui mène au sacrifice d’une certaine entité pour se purger des scandales.
Qu’est-ce qu’un scandale en réalité? C’est la transgression de l’ordre moral, et la société interdit cela complètement, puisque nous sommes passés d’un état de nature à un état de culture par l’établissement de normes et d’interdits. La première loi faite par les hommes est un interdit. Le scandale continue de se produire n’importe où, n’importe quand, il y a toujours des transgressions.


Sceneario.com : Y-a-t-il une leçon à tirer de Skandalon?


Julie Maroh : J'espère qu’il n’y en a pas qu’une ! Je ne la connais pas, souvent je la sens à l’interprétation des gens, je ne suis pas là pour donner des solutions, je préfère poser des questions. Ma démarche est plutôt de montrer du doigt certains phénomènes. La post-face amène plus de clefs sur le récit, mais on peut comprendre Skandalon sans ça. J’inciterais davantage les gens à aller lire les ouvrages que j’ai voulu vulgariser, et qui sont dans la bibliographie.


Sceneario.com : Merci beaucoup Julie Maroh de nous avoir accordé cette entrevue.


Julie Maroh : Merci à vous.