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Rencontre avec Ted Naifeh

Un entretien avec Ted Naifeh à l'occasion de la sortie du dernier tome de la série Courtney Crumrin.

Couverture

Sceneario.com : Bonjour Ted Nefaih, votre Série Courtney Crumrin est maintenant terminée, quel regard portez-vous désormais sur cette oeuvre?


Ted Naifeh : Je pense que les histoires peuvent être définies par la manière dont elles finissent. Une histoire n’en est pas une avant d’avoir une fin, dans les comics, il est tout à fait courant qu’une série se poursuivent sur des années et des années sans atteindre de conclusion. Une des choses que je me suis dites lorsque j’ai créé le premier volume de Courtney, c’est que je voulais proposer au lecteur chaque tome de manière indépendante. A l’origine, les quatre premiers tomes ont été publiés de manière séparée, et je voulais que les lecteurs puissent prendre n’importe lequel de ces livres et y trouver une histoire complète. Plus tard, je voulais écrire des histoires au format plus long, et bien sûr les deux derniers volumes sont en fait une seule et même histoire.

Arriver à la conclusion satisfaisante d’une histoire est un plaisir rare, c’est ce que je souhaitais offrir au lecteur.


Sceneario.com : Dès le départ, saviez-vous quelle fin vous alliez donner à Courtney Crumrin?


Ted Naifeh : Non, je ne connaissais pas encore la fin lorsque j’ai commencé à écrire, mais lorsque je l’ai trouvée, j’ai eu vraiment hâte de l’écrire. Lorsque mon éditeur américain m’a demandé de faire deux volumes supplémentaires, j’ai accepté, à la condition que ceux-ci constituent la fin véritable de la série.

J’ai réalisé que, s’il devait y avoir un antagoniste dans l’histoire, ce devait être l’oncle Aloysius. Courtney Crumrin est quelque part l’histoire d’amour familiale entre ces deux êtres si seuls, qui essayent de se retrouver.
Ainsi, les mettre dans un rapport conflictuel met en exergue cette idée d’isolation et d’abandon, ce qui me paraissant très important.


Sceneario.com : Pourquoi avez-vous choisi une petite fille comme personnage principal?


Ted Naifeh : On me pose souvent cette question, je n’ai pas vraiment la bonne réponse ! Il n’y a pas suffisamment d’histoires où des petites filles ont des aventures qui comptent vraiment, où elles peuvent grandir. C’est l’histoire de Courtney, elle grandit et devient plus sûre d’elle. Ainsi, il y avait cette matière qui avait été peu utilisée, et j’ai saisi l’opportunité d’explorer ces sujets. Il est toujours intéressant de se poser la question : et si ce personnage archétypal masculin était en fait une femme? Car cela bouleverserait totalement l’histoire, l’inverse est également vrai. Cela conduit à s’interroger sur la perception de l’écrivain des différences entre hommes et femmes.

Tout ceci, l’aliénation, ce sentiment de solitude et de rejet, la rupture de Courtney avec ses parents, ce sont des thèmes pertinents pour un personnage de cet âge. Souvent, les gens me disent que ces années sont les plus difficiles, cette période entre être un enfant et être un adolescent.

En ce qui concerne Courtney, j’ai réalisé qui elle était vraiment lorsqu’elle capture le goblin et se sort d’une situation dangereuse. Elle se rend alors compte qu’elle détient un vrai pouvoir, et elle décide qu’en faire. C’est le moment où Courtney s’est révélée, et pour le meilleur et pour les pire, toutes ses décisions découlent de ce moment précis.


Sceneario.com : La série décrit-elle alors une quête identitaire?


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Ted Naifeh : En effet, le moment où cette jeune personne découvre la part d’ombre qui sommeille en elle, c’est tout à fait fondateur.
C’est une bonne façon de décrire l’oeuvre, Courtney n’évolue pas vraiment physiquement, c’est à l’intérieur que les changements les plus drastiques prennent place.


Sceneario.com : Les parents de Courtney sont assez inexistants, quelle idée de la famille avez-vous transmise dans cette série?


Ted Naifeh : Les parents de Courtney ne sont pas mauvais, mais ils ne sont pas présents pour elle. Ils ne la comprennent pas, ils ne comprennent pas même leur propre vie. C’est pour cela qu’ils sont si tristes, ils ne comprennent pas que toute l’énergie et le temps qu’ils consacrent à essayer de se rendre heureux avec des possessions matérielles, alors qu’ils sont fauchés, est une quête inutile. A l’intérieur, ils sont vides d’émotion. Ils se comportent comme des enfants qui essayent de se rendre intéressants.


Sceneario.com : Le dessin particulier permet de faire passer beaucoup d’émotions, quels procédés avez-vous utilisés?


Ted Naifeh : J’ai essayé de trouver des codes visuels, mais sans trop y penser. Les regards par exemple sont chargés d’émotion, et peuvent s’assombrir ou au contraire s’éclaircir selon ce que j’essaye de transmettre.
C’est ensuite le rôle du lecteur de s’approprier ces codes et de les interpréter à sa manière. Je ne peux pas forcer le lecteur à voir certaines choses, je ne peux que les suggérer.

En dessinant, je n’ai pas voulu utiliser une règle pour créer des traits bien droits, je n’ai pas utilisé une perspective mathématique, j’ai créé cette sorte de monde tordu, penché, et je me suis aperçu que, plus je faisais d’erreurs dans ce sens, et plus le dessin était réussi.


Sceneario.com : L’idée de justice est proéminente dans la série, quel est le rôle de Courtney dans une telle société?


Ted Naifeh : Pour les enfants, la justice - ce qui est juste ou non - est un concept essentiel. Rapidement, ils se rendent compte que l’équité ou la justice ne sont pas des valeurs absolues, parfois le monde est simplement cruellement injuste. C’est ce que l’on réalise en grandissant. Ce rêve de justice est tellement important, et chargé de sens pour les enfants - et pour nous tous - et c’est extrêmement triste de grandir et de découvrir que la justice idéale est un rêve impossible.


Sceneario.com : Comment vous est venue l’inspiration pour créer cette histoire fantastique?


Ted Naifeh : Il y a cette scène dans le premier tome qui est très forte, où Courtney se réveille et voit au pied de son lit cette créature effrayante. J’ai fait cette même expérience, je me suis réveillé une nuit, et il avait quelque chose assis sur mon lit, et alors que je tâtonnais pour allumer la lumière, cette chose a disparu dans la nuit. Il n’y avait bien sur rien sur mon lit, j’étais encore dans un rêve, mais cela m’est arrivé plusieurs fois.

C’est ainsi que j’ai pensé aux «choses de la nuit», ces choses qui flottent dans ce monde entre le sommeil et l’éveil. Je me suis alors dit, et si j’écrivais une histoire à propos de quelqu’un qui voit cette «chose», que se passerait-il ensuite? C’est ainsi qu’est née toute l’histoire de Courtney Crumrin.


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Sceneario.com : Courtney Crumrin est étiqueté «pour enfants», cependant les adultes apprécient énormément cette oeuvre, comment avez-vous créé quelque chose de si prenant et universel?


Ted Naifeh : Un livre pour enfants n’est pas vraiment un bon livre si les adultes ne peuvent pas l’apprécier également. Il a beaucoup de livres pour enfants que je lis et que j’adore, et au contraire, il y en a qui sont franchement ennuyeux car ils n’ont aucune profondeur, aucune âme. Cela n’a jamais été mon intention d’écrire un de ces livres qu’on lit puis qu’on oublie.


Sceneario.com : Ecrire et créer permettent-ils d’apprendre?


Ted Naifeh : Je pense que c’est une bonne façon d’apprendre la sagesse. La sagesse n’est pas d’offrir des réponses, cela consiste à poser des questions. Les histoires doivent poser des questions qui n’ont pas de réponses évidentes, et présenter différentes réponses qui peuvent être vraies ou non. Les histoires sont une quête pour la vérité, mais elles ne l’offrent pas toujours.


Sceneario.com : Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez, et que les lecteurs français pourront bientôt découvrir?


Ted Naifeh : Mon prochain prochain a pour nom «Princess Ugg», et raconte l’histoire d’une princesse barbare qui doit aller à l’école privée des princesses. Cette oeuvre devrait être publiée l’année prochaine.

J’ai également discuté d’un projet de film pour Courtney Crumrin, mais rien n’est sûr !


Sceneario.com : Ted Naifeh, merci beaucoup de nous avoir accordé cette entrevue.


Ted Naifeh : Merci à vous.