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Rencontre avec Charles Berberian

"Je suis ce que je dessine". Interview réalisée par Camille Amtouti en juin 2018

Sceneario.com: Vous avez une longue expérience en tant que dessinateur de BD, ce qui vous a amené à recevoir le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2008 ainsi que le Inkpot Award aux USA, depuis cette vague de succès comment vous définissez-vous aujourd’hui?
Charles Berberian:Cela correspond à une époque où je travaillais avec Philippe Dupuis et donc c’est autre vie,  je m’y projette de temps en temps pour retrouver des repères.
Cela fait partie de moi et alors les prix... je ne peux pas dire que je m’en moque car je suis fier de ce que nous avons accompli tous les deux. Je me réinvente, comme Philippe.
L’avantage de passer la cinquantaine c’est que c’est comme un second départ, une redéfinition de soi.

J’ai retrouvé des tas de choses qui dataient d’avant mon association avec Philippe, comme la manière d’aborder la BD, dont un fanzine où je changeais de style à chaque page, ce que j’ai reproduit dans Le Bonheur Occidental et qui correspond à une démarche où je me cherchais, où j’expérimentais.

Donc comment je me définis? Je suis ce que je dessine, c’est moi!
C’est mon trait, si vous voulez savoir ce que je suis, regardez mon trait et la manière dont le trait vibre. Sans aller dans la psychologie mais quand je dessine bien ça veut dire que je sais où je suis et ce qui me définit.
Le dessin est pour moi très important, je le place au dessus de tout.
La musique a été une manière de me redéfinir en y accordant plus de place mais le dessin est le chemin que j’ai choisi à l’adolescence.
Le dessin avant tout! Je pratique la musique en tant que dessinateur. Ma manière de dessiner m’aide à envisager ma manière de jouer de la musique donc aujourd’hui je me définis en fonction de tout ça.

Et l’autre versant qui me définit ce sont les gens qui sont autour de moi, donc les auteurs de BD avec qui je partage un espace de travail, comme Florent Ruppert et Jérôme Mulot, Aude Picault, Lisa Mandel, Jérémy Piningre. Des gens qui comme par exemple Jérémy ont des racines dans ce qui plaisait dans les années 80 à travers le travail de Poussin ou de Petit-Roulet, je retrouve des repères. Je regarde autours de moi et leur manière d’être me plaît, je me dis que je dois avoir une fonctionnement qui n’est pas trop mauvais (Rires)

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Sceneario.com: Être bien entouré vous aide à être créatif?
Charles Berberian:Oui bien sûr, dans le cas de l’atelier, c'est une émulation et une manière d’envisager la bande-dessinée chez les autres qui me plaît tellement que ça me donne envie de correspondre à ça.
Sceneario.com: Vous êtes aujourd’hui à Berlin, quelles sont les raisons de votre venue?
Charles Berberian: L’invitation de Reprodukt. C’est toujours excitant de savoir qu’aujourd’hui des livres sont traduits, qu’il y a des lecteurs aussi qui découvrent des choses. Là, il n’y a pas de nouveautés chez cette maison d’édition allemande mais une autre vie est possible pour certains ouvrages.
Dans le cas de Reprodukt, Cinérama est plus ou moins sacrifié par l’éditeur d’origine, pas de manière volontaire mais c’était juste une mauvaise période pour Fluide Glacial, donc le livre est un peu mal foutu, bancal et le fait que Reprodukt lui redonne vie et veuille traduire le livre, pour moi ça valide aussi la présence de l’album dans ma démarche alors que j’en doutais forcément.
Ça me fait plaisir, d’autant plus que je crois qu’ils sont les seuls à l’avoir traduit donc quand ils m’invitent, je viens mais direct! (Rires)
Je trouve que le livre est plus réussi dans sa nouvelle version, dans son format et dans sa présentation.J’aimerais bien parler en allemand pour pouvoir le lire dans cette langue mais c’est compliqué.


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sceneario.com: Comment s’est effectué la rencontre avec la maison d’édition allemande Reprodukt?
Charles Berberian: C’est Dirk Rehm qui m’avait contacté et il était le lettreur de Monsieur Jean dans la version DRAWN & QUARTERLY. On s’est croisés il y a longtemps et on avait sympathisé.
Reprodukt développe un catalogue qui n’est pas très éloigné de toute cette bande dessinée émergeante des années 90 et tout ce qui en découle, donc il y a une communauté d’esprit.
C’est le fait d’avoir des livres édités par ce genre de personne qui ont un tel catalogue qui me fait envie et donc ce genre de cohérence me plaît bien. 


sceneario.com: Quel regard portez vous sur le développement de la BD en Allemagne?
Charles Berberian: Je ne vois pas grand chose parce-qu’il n’y a pas de librairie allemande ou alors je n’en connais pas. Je vois ce qui sort en Allemagne quand je viens en festival mais autrement je vois que Reprodukt tient le coup après toutes ces années, ça veut dire qu’ils ont réussi à fidéliser les lecteurs, à dessiner un paysage de la bande dessinée.
Mais ça commence toujours comme ça, à Beyrouth j’ai vu la communauté d’auteurs de bande dessinée qui a été influencée par la démarche d’auto-production puis un rapport de la bande dessinée qui est à la fois artistique et auto-biographique, en tout cas plus impliquée et pas juste là pour amuser la galerie car même au bout du compte il y a des BD plutôt drôles et prenante qui sortent.
L’avantage de la bande-dessinée c’est qu’au bout d’un moment il faut raconter une histoire et je pense que la fonction du récit est importante dans la connaissance de soi-même et des villes qui vivent une aventure de transformation.
Ce n’est pas un hasard si elles voient émerger des metteurs en scène ou des auteurs qui parlent de la vie de tous les jours.
Un éditeur comme Reprodukt se retrouve au centre de cette préoccupation là puisque c’est la vocation de ces styles de BD, de raconter soit sa vie, soit la vie des gens autours ou la vie telle qu’on la perçoit.

Sceneario.com: Petit retour en France à présent, cette année l’album collectif Fluide Glacial au Louvre est sortie en mars, vous y avez participé, quelle a été votre manière de travailler, avez-vous travailler en collectivité?
Charles Berberian : Nous n'avons pas travaillé en groupe et il n’y a pas eu de brain storming.
J’ai tout de suite su que j’allais faire un truc sur la Mésopotamie car j’en avais envie et d’ailleurs quand on a visité le Louvre ensemble, on a pas eu le temps de visité la salle de la Mésopotamie alors j’y suis retourné plus tard.
Je n’ai pas du tout traité mon approche de manière parodique ou alors pas volontairement.
Je voulais raconter la vrai légende de Gilgamesh, évidemment c’est impossible en 5 pages mais j’ai l’intention de continuer. Je ne sais pas si je le ferai.
Je traite de moins en moins les collectifs comme des collectifs où je dois m’astreindre à quelque chose, c’est à dire que je fais les choses en prenant en compte mes préoccupations et parfois il y des points de rencontre, par exemple Fluide m’a proposé de participer au série-or N° 82 Paris-Province et il se trouve que dans mes carnets j’ai des tas de dessins sur Fréjus et St Raphaël dans le Var et j’avais dit oui parce-que je voulais raconter quelque chose sur ces deux villes là mais sinon je n’aurai jamais fait l’effort de m’astreindre à un tel exercice si cela ne partait pas de moi.
Gilgamesh m’intéresse parce-qu’il fait parti des racines de la Mésopotamie, de l’Irak et qu’il est une figure mythique.
Quand j’en ai parlé à Fluide Glacial on m’a donné carte blanche, il n’y avait pas de liste au préalable, établie par Yan Lindingre en nous disant ce qu’il fallait traiter.
Sceneario.com:  Actuellement vous avez des projets, sur quoi travaillez vous?
Charles Berberian: Je fais mon petit marché, c’est comme se balader dans une ville et ramener des objets, au bout d’un moment j’entasse des éléments et puis ils finissent par s’agglomérer et devenir quelque chose.
Depuis quelques années je fais de la BD dans Grazia, qui a donné lieu à l’album Afterz j’ai continué mais depuis quelques semaines je suis passé à une page qui s’est transformée en un dessin.

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Sceneario.com: Quand j’ai lu Afterz j’ai senti plus de liberté dans les traits, plus de douceur due aux couleurs de l’aquarelle, vous disiez que vos traits, c’est vous. Vous vous laissez porter quand vous dessinez ou savez vous déjà ce vous allez faire?
Charles Berberian: Je me laisse plutôt porter et ça a commencé avec Afterz et là, ça continue dans cette nouvelle série.
Pendant une période je faisais des aquarelles sans savoir comment j’allais les utiliser, juste parce-que ça me détendait et que ça me plaisait et j’ai fini par les utiliser en fond pour les histoires Afterz mais également pour le Bonheur occidental, notamment avec une double page où je rendais hommage à Claire Brétéché. J’avais dessiné deux types en train de fumer un pétard et derrière eux on voyait des volutes de couleurs.

Et là, j’ai passé le cap de dessiner sans trop savoir, maintenant je fais parfois des décors en sachant qu’ils pourront servir. Pour Afterz j’ai arrêté de penser à l’histoire en premier, je dessine d’abord et je trouve l’histoire après.
Je me suis rendu compte que Terreur Graphique fait ça maintenant comme beaucoup de gens et je crois que pour son dernier album, Fabcaro l’a aussi fait, c’est drôle au passage, il est parti d’un roman photo puis il rajoute les dialogues qui lui viennent à l’esprit.

Je pars du principe qu’un dessin raconte quelque chose. Parfois je dessine des personnages en train de marcher ou dans une soirée, je les regarde et je me demande ce qu’ils sont en train de dire et je vois leurs expressions, leurs gestes, et ça se concrétise par un dialogue. En fait, j’aime bien fonctionner comme ça.

Sceneario.com: Est-ce difficile pour vous de passer d’un projet à un autre?
Charles Berberian: Non, j’ai toujours plein de projets en même temps.
Je travaille sur des textes qui peuvent devenir des chansons ou parfois des phrases qui deviennent des dialogues.
Ce que j’aime c’est d’abord travailler pour moi sans savoir quelle forme ça va prendre, c’est aussi le seul moyen d’être totalement libre et de ne pas avoir un regard pesant dans le dos.
Je ne parle pas du tout de ce qui se passait quand je travaillais avec Philippe mais quand nous commencions à avoir du succès avec Monsieur Jean, c’était compliqué parce-que les lecteurs attendaient une suite et qu’il fallait qu’on apporte un album de Monsieur Jean, il fallait que ça corresponde à quelque chose qu’on avait déjà développé, en même temps si c’était trop proche il y avait une attente décevante et si c’était trop différent, ce pouvait être aussi décevant.
J’ai résolu le problème en travaillant de manière plus empirique ce qui se traduit par moins de succès.
C’est toujours frustrant de sortir un livre qui finalement ne réveille pas un grand écho mais l’avantage d’avoir travaillé sur ce bouquin c’était la liberté énorme et puis tant qu’il n’y a pas de problème financier, c’est pas grave si on a pas assez de lecteurs.
J’ai la chance de pouvoir gagner ma vie en faisant des illustrations, et de pouvoir travailler en toute liberté.
En passant à une page chez Grazia, ça validait toutes les directions que j’ai pu prendre.
Maintenant les gens viennent me chercher pour ce que j’aime faire.

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Sceneario.com: Parce-que vous avez acquis une certaine expérience avec le temps.
Charles Berberian: Oui, j’ai même fait des illustrations pour couvrir la bâche de la Samaritaine et là aussi j’avais carte blanche et j’ai fait ce que j’avais envie de faire!
J’ai fait 4 bandes: la première bande, c’était les ouvriers en train de travailler, j’avais envie de les dessiner puisqu’en visitant le chantier je trouvais que les gravas, les pelleteuses etc...étaient très graphiques. Ensuite, c’était l’histoire de la Samaritaine, puis les clients du magasin et pour la dernière bande c’était une vue de Paris. A la base, je n’étais pas emballé par l’idée mais on m’a montré une esquisse de la table panoramique qui se trouve sur le toit de la Samaritaine, c’est une aquarelle qui se déroule sur 3 mètres environ, elle date du début du XXe siècle et donc j’ai fait une vue de Paris en survolant la ville d’après Google Maps!

On me donne un terrain de jeux où je n’ai pas l’impression de m’astreindre à faire des choses que je n’ai pas envie de faire. Je doute toujours.
Je ne savais pas comment tourner le truc pour demander à la rédaction de Grazia d'avoir une page.

sceneario.com: Du coup ça a fonctionné
Charles Berberian: Mais j’ai même pas eu besoin de demander, c’est ça qui est dingue!
Un jour je reçois un message qui disait “dis donc, ça te dirait de passer à une page?!” (Rires) ou alors j’envois des messages télépathiques pour qu’ils m’entendent

sceneario.com:Parfois les choses se font naturellement, non?
Charles Berberian: C'est aussi le privilège de l’âge, je pense qu’en effet quand on sait ce qu’on est et qu’on sait ce qu’on fait, alors on trouve sa place naturellement.
Quand je passe le plus clair de mon temps à la maison, à m’extraire du flow collectif, mon inspiration c’est les gens et je suis content de me remettre dans le bain.
Le dessin c’est se mettre à l’écart de la vitesse.

La fonction du dessinateur à changé, dans les années 70 on sortait pas beaucoup de nos quatre murs, là le dessinateur se promène énormément donc ça a changé. J’ai un iPad, je peux dessiner dans le train, je bosse n’importe où.
Dans une ville, je ne bouge pas comme un photographe, alors je m’assois, j’observe, je me mets un petit peu à l’écart mais la fonction du dessinateur est de renvoyer une image que les autres n’ont pas forcement le temps de voir.

Sempé est quelqu’un qui a probablement le mieux rendu son époque. Ce que je trouve charmant c’est à la fois une époque présente et en même temps une époque du passé que lui seul peut voir avec une mélancolie du temps qui est entrain de s’effilocher et qui correspond à son âge, ce que je trouve très poétique.
Ma mère lisait beaucoup Paris Match donc je voyais à quel point c’était bien et je me suis mis à feuilleter les Paris Match juste pour voir les dessins de Sempé, qui sont fabuleux.
C’est un privilège de se définir par ce que l’on fait.

Sceneario.com: C’est une sorte d’aboutissement de soi-même?
Charles Berberian: Je ne sais pas. L’accomplissement c’est le dernier souffle mais cette continuité est d’abord un privilège comme quelqu’un qui va se lever pour arroser ses plantes. Aujourd’hui j’arrose mes plantes donc c’est une bonne raison de se lever.
Nous (dessinateurs) arrosons avec notre encre, les pages comme un musicien nourrit les oreilles des gens. Le dessin est une sismographie, on dessine les tremblements, les vibrations.

sceneario.com: vous aimez voir les planches originales un peu gribouillées?
Charles Berberian:J’adore! J’ai une planche de Jijé où on voit le crayon, les repentirs...ça me fait rêver. Avoir les originaux c’est bien mais les fac-similés c’est génial.
Comme un œnologue qui respire un bon vin, cela m’évoque plein de choses.

sceneario.com: Quand on voit votre bibliographie, on remarque que vous êtes un auteur productif. Vous arrive t-il parfois d’être frustré de ne pas pouvoir dessiner tout ce qui vous passe par la tête?
Charles Berberian:Oui, d'ailleurs j’ai abandonné des scénarios que j’avais écris, j’avais travaillé autours d’un projet de Gustave Courbet.
J’ai écrit un scénario que Fred Beltran est en train de dessiner pour une histoire qui date d’il y a pas mal d’années.
Les grandes histoires sont plutôt dessinées par d’autres comme Christophe Gaultier pour Tombé du ciel, donc ça faisait un moment que je n’avais pas fait de grande histoire.


sceneario.com: Avant de se quitter, deux dernières questions, quels sont vos coups de cœur BD et que lisez-vous actuellement?
Berberian:La saga de Grimr de Jérémie Moreau. Je trouve que tout est bien dans ce livre. Je trouve incroyable que même hors bande dessinée, il n’y ai pas un film qui mérite plus que ce bouquin, j’adore.
Et quand je lis les BD de Ruppert et Mulot ou de Bastien Vivés, je trouve que la bande dessinée est l’endroit où les esprits les plus inventifs se trouvent, peut-être parce-qu’on leur donne un espace pour s’exprimer. La bande dessinée actuelle est 10x plus intéressante que celle des époques précédentes. En ce moment je lis Steven King et Giono.