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POKER FACE T1

Interview d'Erik Arnoux et Jean-Louis Fonteneau pour Poker Face Tome 1 Bad Beat chez JUNGLE

Poker Face T1 couv

Sceneario.com : En ce mois de juin, sort chez Jungle le premier épisode de Poker Face, série pour le moins torride réalisée à huit mains. Comment est né ce projet devenu maintenant réalité ? Qui en a été l’initiateur et comment s’est opérée votre association ?


Erik ARNOUX : Alors pour ma part, j’ai reçu la proposition par l’intermédiaire de mon ami Olivier TaDuc, lequel a suggéré mon nom, d’autant plus facilement que pris par ses autres travaux BD en cours, il était incapable de pouvoir se lancer sur un projet supplémentaire. Mais ayant trouvé le scénario habile il m’a conseillé de me mettre sur l’affaire. Du coup, libre, j’ai pris contact avec le staff éditorial le jour même et réalisé dans la foulée une page d’essai qui a bien plu.


Jean-Louis FONTENEAU : Ce projet est né d’une discussion avec mon fils. C’est un passionné de poker, de statistiques et de stratégie ; lecteur de Pascal et de Sun Tsu. C’est lui qui m’a initié aux finesses du Texas Hold’hem, à sa culture et à l’épopée des joueurs de haut niveau. Nous avons réfléchi ensemble à une aventure qui passerait par ce jeu, si riche en tension dramatique avec les ingrédients des duels sans merci : calculs, tromperie, faux semblants, craqués, ego surdimensionnés, etc.

J’ai proposé le projet à Moïse Kissous, qui co-dirige les éditions Jungle, et c’est son équipe qui a mis en place le tandem de dessinateurs.

Sceneario.com : Pourquoi avoir choisi de traiter le thème de l'addiction au jeu sous la forme d'un thriller psychologiquement enfiévré ?


Erik ARNOUX : Là, je n’y suis pour rien, c’est le scénariste qui va en parler mieux que moi…


Jean-Louis FONTENEAU : Je n’ai pas choisi l’addiction comme un thème d’étude, mais ce trait s’est imposé comme fondamental dans le caractère du père du héros. Au tout début de l’histoire, Yan, reçoit un appel au secours d’un père qui disparaît dans un dénuement total. Il n’a plus rien, il n’est plus rien et il se tue. Le fils va devoir faire avec ça. Nous sommes dans une sorte de désert du grand ouest, au plan affectif. Un grand vide qui peut transparaitre sur le visage impassible de celui qui part dans une longue quête initiatique pour devenir Poker Face.


PF T1 extrait 1

Sceneario.com : Conformément au titre de la série, c’est le milieu du jeu de cartes mondialement connu du poker qui a reçu votre préférence pour asseoir votre récit et plus particulièrement celui qui se pratique clandestinement. Pourquoi un tel choix ?


Jean-Louis FONTENEAU : Ça ira mieux en le disant : il est clair que le poker un jeu de bon aloi, tout à fait honnête et humainement formateur. Pour le tirer sur le versant noir j’ai utilisé quelques clichés : joueurs addicts aux paris et à l’alcool, fous en liberté, vilains mafieux qui blanchissent leur argent. C’est la loi du thriller qui veut ça.

Sceneario.com : Ce premier épisode met en avant un personnage fort (Yan Duarte), socialement caractérisé, plutôt « blindé », qui se lance sur les traces d’un père « suicidé ». comment avez-vous construit la psychologie de celui-ci sachant qu’il a un passé et que son avenir est pour le moins incertain ? Quid des seconds rôles comme Sammy, Peggy et le flambeur détraqué Balzac ?


Erik ARNOUX : Là encore, c’est un choix d’écriture de Jean-­Louis qui ne me revient pas, même si évidemment je le cautionne et l’entérine pour faire mienne l’histoire, qu’il me faut m’accaparer pour la restituer au mieux. C’est ma vision qui apparaît puisque je dessine et c’est ce que perçoit le lecteur en premier... Pour avoir dans le passé pas mal écrit pour d’autres, je sais que c’est la logique des choses, un peu frustrante pour le scénariste.


Jean-Louis FONTENEAU : Oui, Yan a un vécu. Il a dû se mettre au vert pour échapper à des ennuis avec les douanes. Il a certaines aptitudes à la délinquance pour marcher dans les pas d’un père peu recommandable. C’est tout l’enjeu de la suite de l’histoire ; en remontant la piste du mystère de la mort de son père, fera-t-il les mêmes erreurs ? Jusqu’où plongera-t-il ?


Balzac est plus que détraqué, c’est un tueur en série. Il écrit sa comédie humaine dans le sang. Les personnages secondaires ont tous un côté dingue ; gentille déglinguée comme Peggy, véritable aventurier froid qui cache son jeu comme Sammy. Je suis toujours frustré par le format trop court des albums de 46 planches et j’aime mener les histoires tambour battant, c’est pourquoi je pousse mes personnages dans leur folie, parfois douce, parfois noire.


Extrait 2 PF T1

Sceneario.com : Considérant votre association (2 scénaristes, 2 dessinateurs), comment vous êtes-vous réparti le travail ? A ce titre, n’est-il pas difficile de travailler aussi nombreux?


Erik ARNOUX : Pour l’écriture, je crois que Jean-­Louis a écrit l’histoire et que son fils qui connaît bien le poker a davantage servi de consultant sur l’aspect jeu poker. Il l’expliquera mieux que moi. Pour la partie dessin, Chrys Millien et moi nous connaissons depuis longtemps et avions réalisé ensemble auparavant trois albums pour Soleil, la série Witness 4, que j’ai écrite et qu’il a dessinée.


Pour des raisons d’efficacité, de délais et de ne pas vivre l’angoisse de la feuille blanche, je lui ai demandé de travailler avec moi sur PokerFace. Plutôt que d’être deux chacun à se bagarrer de notre côté dans un éditorial BD complexe, autant rassurer l’éditeur et s’unir pour produire de bonnes pages, « façon studio », en se souvenant au passage que la signature Hergé regroupait une bonne demi-­douzaine de dessinateurs, par exemple. Et précisons que Chrys et moi n’avons pas de problème d’égo surdimensionné…


Ainsi, grâce à internet, on travaille à quatre main sur les pages que je storyboarde, qu’il met en place au crayon, que je finalise, recadre, repositionne, encre, et lettre avant qu’il ne réalise la mise en couleur, chaque étape étant l’objet de discussions en écran partagé sur Skype pour aller dans le même sens.


Lui et moi avons des styles très proches, mais je garde la main mise sur le tout, sans hiérarchiser la chose, il me fait confiance quand je découpe et si je lui «refuse» un dessin, il sait que ce n’est que pour aller vers le meilleur de notre travail commun et en aucun cas pour dire que je suis «plus fort» que lui. Ce qui d’ailleurs est faux. Par contre je suis exigeant et je crois que j’ai un regard graphique pointilleux et un sens du cadrage que je mets plus en avant.


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Sceneario.com : Considérant l’addiction ambiante très inquiétante, le récit laisse transpirer des termes de puristes, des répliques de joueurs pour le moins avertis. Est-ce le fruit d’une recherche documentaire conséquente ou l’expression d’une pratique personnelle?


Jean-Louis FONTENEAU : J’ai travaillé avec mon fils sur l’élaboration de la série puis sur la mise au point des parties de poker. Nous avons livré des scénarios bouclés et définitifs. Puis les dessinateurs ont remonté leurs manches. Nous n’avons pas trop travaillé ensemble.

Sceneario.com : Avez-­‐vous bénéficier de conseils de professionnels du poker ? Quelles ont été vos sources d'inspirations (cinématographiques, faits divers, témoignages personnels) ? Comment s’est fait le choix de l'apparence des protagonistes (volonté des scénaristes, libre choix des dessinateurs) ?


Erik ARNOUX : Là, c’est mon libre arbitre. Le scénario donne des indications, mais peu à peu, en fonction de ce qu’on ressent, Chrys et moi avons déterminé les personnages BD, à notre aune. Je sais que parfois le scénariste grince un peu, c’est normal, moi aussi dans mes expériences d’écriture j’ai parfois eu la sensation que mes personnages n’étaient pas vraiment comme je les avais imaginés… « La dernière fée du Pays d’Arvor » chez Glénat est un des exemples les plus frappant, indépendamment du talent de Michaud, qui a dessiné les trois tomes, je n’ai jamais vraiment reconnu mes personnages que j’aurais souhaité voir se «loiselliser» alors qu’ils ont «bourgeonné». C’est comme ça.


Jean-Louis FONTENEAU : Je ne suis pas du tout joueur. Mon co scénariste est un joueur averti et c’est lui qui a fait office de conseiller. C’est par sa pratique, ses lectures permanentes de livres de poker et par son regard que la série reste dans le cadre réaliste du jeu avec un ton propre. Je me suis penché sur le côté fictionnel, les péripéties et la psychologie des personnages. J’ai avalé une bonne dose de films sur le jeu, par sécurité : « Le Kid de Cincinnati », « Lucky You », « Maverick »...Mais ce qui m’a le plus marqué et qui fait que notre histoire n’est pas une pure fantaisie c’est le livre « Joueur né », la biographie de Stu Ungar : un héros de l’épopée du jeu qui présente le côté sombre de l’addiction. Cette folie du pari qui est une confrontation permanente à la mort, un défi insolent et sans mesure au Destin. Ce livre est un témoignage passionnant et dramatique.


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Sceneario.com : D’après le blog de Jungle, le deuxième opus serait en route. Quand paraîtra-t-il effectivement ? Avez-vous arrêté le nombre de tomes liés à cette série ?


Erik ARNOUX : À ce jour, on a dessiné les douze premières pages du tome 2 qui doit sortir en janvier. Le nombre de tomes dépend des ventes, dans un monde BD qui n’est pas tendre avec les nouvelles séries et le nombre affolant de sorties d’albums… On verra, c’est un truc qui nous échappe un peu, je le crains. De toute manière, pour le moment, c’est clairement un diptyque qui se termine à la fin du 2.

Sceneario.com : Avez-vous d'autres projets en parallèle ? En commun ou séparément ?


Jean-Louis FONTENEAU : J’ai une série en cours chez Glénat. Un premier tome terminé qui devrait sortir début 2012, le tome II démarre au dessin en septembre. Deux autres projets en lecture chez Glénat et chez Jungle. Rien avec Erik. Comme tous les scénaristes, je cherche toujours des dessinateurs car j’ai des tonnes de projets qui attendent de voir le jour.


Erik ARNOUX : Avec Jean-­Louis, Poker Face 2 et un 3 si on nous le demande, évidemment. En solo et toujours avec Chrys au dessin, plusieurs projets en parallèle avec divers scénaristes, mais qui pour le moment sont encore au stade des discussions. Il est bien évident qu’on a des choses à montrer en BD encore, après plusieurs années d’écriture, le dessin me démange. Et notre association est très positive pour produire une dizaine de pages par mois au minimum, une fois bien lancés… On a réalisé le 1 en un peu moins de six mois, ce qui est plutôt rapide, on a commencé le 2 à la mi-­mai, et il doit être bouclé mi novembre, ce sont des délais courts, que l’association de deux entités graphiques permet de surmonter, là où un dessinateur seul pourrait flancher. D’autant que la rapidité d’exécution ne se fait pas au détriment de la qualité, évidemment…

Sceneario.com : Toute l'équipe de Sceneario.com vous remercie vivement pour vos réponses et vous souhaite la meilleure main possible !


Erik ARNOUX et Jean-Louis FONTENEAU : Merci à vous.