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Pascal CROCI

Interview réalisée par Marie et Tito en Décembre 2003
Les albums de Pascal Croci

SCENEARIO.COM : Pascal Croci, bonjour, et merci de vous prêter au jeu de nos questions pour sceneario.com.
Vous êtes principalement connu pour l’album « Auschwitz » mais votre actualité, c’est "Lady Tara Cornwall" et l’affiche que vous venez de réaliser pour le festival de Creil
Auschwitz .. C’est la première bd, elle a beaucoup fait parler d’elle, deux albums plus tard, qu’en reste t-il ?


Pascal CROCI : Auschwitz : Quand un déporté vous raconte sa vie dans un camp d’extermination, vous, l’auditeur, vous gravez sur ses mots des images, mais des images fausses ! Vous vous fabriquez une fiction de sa réalité…
Dans ma démarche, ce qui est intéressant, est que, en dessinant ces images, je peux ensuite les faire partager avec mon témoin, lui, et lui seul peut me dire si je suis dans le vrai ou non…
On appelle ça, tout bonnement, une reconstitution des faits par un système graphique, en l’occurrence, la Bande dessinée…
Le moindre fait peut être corrigé grâce à ce témoignage. A l’exemple de la police judiciaire, qui parfois, se rend sur les lieux du crime pour une reconstitution filmée… Parfois on se sert de maquette en volume, on « rejoue » la scène pour saisir peut-être un détail jusqu’alors inconnu…

SCENEARIO.COM : Lady Tara Cornwall est la dernière bd… le contraste entre les deux genres est-il voulu ou est-ce un hasard ?

Pascal CROCI : Auschwitz et Gloriande de Thémines sont des albums historiques… Lady Tara Cornwall une pure fiction. Mais, de quoi sommes-nous certains…

SCENEARIO.COM : Les deux bandes dessinées qui ont suivi se passent au 17ème et au 15ème siècle, comment choisissez-vous les périodes historiques ?

Pascal CROCI : Le troisième album, Vlad Tepes, se situera en 1462. D’année en année, on remonte le temps. Bientôt, on atteindra la préhistoire…
Au sujet de Vlad Tepes, album retraçant la vie du voïvode, nous envisageons de nous appuyer sur certaines scènes de l’Invitée de Dracula, roman rédigé par Françoise-Sylvie, chez Denoël, sur lequel nous avons travaillé tous deux. Nous avons récemment proposé à notre éditeur, Emmanuel Proust, de présenter cette future BD, sous forme d’un coffret unissant et la BD, et le livre initial, ceci au format classique BD. Emmanuel Proust vise essentiellement à unir dessinateurs et romanciers et nous supposons que ce type de proposition, inédite dans ce milieu, recevra un bon accueil.

SCENEARIO.COM : En plus du cadre historique, vous choisissez de peindre les pierres et le Sud.. D’ailleurs vous y vivez, est-ce un atout pour laisser libre cours à la peinture ?

Pascal CROCI : Certains artistes sont fous de Paris !
Ou ils le deviennent ?… Fous.
Beaucoup trop de lumière, de paillettes, je préfère Whitby ! (Angleterre). Dans l’Aveyron, il y a des tas de châteaux encore en ruines…
A propos, nous cherchons une maison ancienne, non rénovée, dans la région…

SCENEARIO.COM : Vous êtes proche de votre scénariste.. à propos du dessin, de la couleur, vous laisse-t-elle la totale liberté de mouvement ?

Pascal CROCI : Notre liberté, c’est de pouvoir changer le scénario et les dialogues tout en gardant les mêmes dessins. Comme pour "Lady Tara Cornwall"…

SCENEARIO.COM : Le ton est souvent dur, noir, quelle est la raison de ces ambiances ?

Pascal CROCI : Le clair-obscur ! Au cinéma, en peinture, c’est ce que je préfère ! Voir sans vraiment voir ! A propos, dans une église, près de la mairie du 1er arrondissement de Paris, je me rappelle d’une vieille fresque dans la pénombre, il fallait deviner la scène… Plus tard, elle fut restaurée, tout était redevenu net, plus lisible, les personnages, les objets… Le mystère était brisé…
Avant, il fallait forcer sa vue pour atteindre la scène sur la fresque, jusqu’au malaise de la rendre vivante…

SCENEARIO.COM : Il existe un spectacle son et lumière à Sèverac, est-ce à propos de Gloriande ?

Pascal CROCI : Non, pas du tout ! Il y a un spectacle son et lumière retraçant l’histoire de Séverac et de son château tous les étés… Par contre, tous les 8 avril, la nuit, le fantôme de Gloriande hante les rues de la vieille ville.

SCENEARIO.COM : Quel est votre rapport à l'Histoire ? Avez-vous des connaissances générales que vous approfondissez ponctuellement en fonction des époques et des thèmes choisis, ou enrichissez-vous vos connaissances historiques indépendamment de votre écriture, en suivant par exemple la recherche Historique ?

Pascal CROCI : Je me rappelle d’un livre, plutôt un journal tenu par Samuel Pepys. Il a vécu et raconte différents instants de sa vie, notamment pendant l’incendie de Londres en 1666…
Ce journal, mieux qu’un livre d’histoire est un témoignage direct, une contraction du temps…
C’est ce que j’ai ressenti, avec Charles Baron (survivant des camps), lorsque je suis allé avec lui à Auschwitz, et qu’il me raconte…
Je me suis aperçu, aussi, que les regards sont différents : si vous êtes visiteur, votre regard reste touristique, eux, les survivants, ont un regard panoramique. Les scènes redéfilent dans leurs yeux, on pourrait presque les toucher à notre tour…

SCENEARIO.COM : Pour l’instant, 3 albums ont été édités, tous des « one shot », Avez-vous l'intention d'écrire une série historique, soit sous forme de saga comme les Maîtres de l'Orge, ou sous forme de fil rouge comme le Décalogue ?

Pascal CROCI : Je n’aime guère les suites…
Polanski, au cinéma, change de thème à chaque fois, je fais de même…

SCENEARIO.COM : Quelles sont vos sources d’inspiration ? De quels auteurs vous sentez-vous proches ?

Pascal CROCI : En général le cinéma, je ne lis jamais, sauf par nécessité, ou par curiosité pour mon travail… Je n’ai aucun plaisir à lire, ce n’est pas naturel chez moi, au bout de trois pages, j’ai envie de dormir, c’est physique, cela a un effet hypnotique, et, au pire, si le livre me plaît, il me faudrait le finir dans la journée…
A l’âge de 12 ans, j’avais vu un film en catimini, au Ciné Club « la marque du Vampire ». Le lendemain, avec ma libraire (qui faisait papeterie !), nous avions échangé des propos sur ce film et elle m’a présenté un livre, collection marabout, un pavé à lire : Dracula (de Bram Stoker). Ce livre, je l’ai lu plus de sept fois au cours de ma vie, j’aurais voulu l’apprendre par cœur… Quand je suis retourné voir ma libraire, je lui ai demandé un livre dans le même genre, une suite… Elle m’a répondu que ce livre était unique !
Depuis, j’ai toujours cherché cette suite espérée…
Et, un jour, avec Françoise-Sylvie, après le crayonné d’Auschwitz, nous avons décidé ensemble, pour nous faire plaisir de réaliser notre rêve avec L’Invitée de Dracula.

SCENEARIO.COM : Comment organisez-vous votre travail ? Et combien de temps mettez-vous pour réaliser un album ?

Pascal CROCI : Le crayonné d’une page : 1 journée
La couleur : 2 journées.
Le scénario : J’écris les scènes que je désire dessiner. D’après une chronologie historique, ensuite, je rajoute à cela des scènes personnelles avec dialogues, ensuite, F.S. Pauly intervient, crée de nouveaux dialogues, voir de nouvelles scènes. Nous voyons ensemble ce que nous pouvons rajouter de mieux.
Ensuite, je réalise tout le crayonné. A la fin de celui-ci, Françoise et moi visionnons et modifions les dialogues et, si besoin est, la chronologie des scènes, au pire, des changements de dessin. A l’exemple, dans Gloriande, où la duchesse avait deux servantes et le duc deux serviteurs, comme il n’y avait pas assez de chassés croisés entre tout ce petit monde, j’ai décidé que le duc et la duchesse n’auraient qu’un serviteur chacun.
Quand la charpente est terminée, il n’y a plus qu’à décorer… Je fais des photocopies (format A3) de mes crayonnés et, sur celles-ci, je répands la couleur…

SCENEARIO.COM : Les personnages sont un élément principal de votre travail en part égale avec l’ambiance… Vous inspirez-vous de personnages réels ? Vous permettent-ils de vous rapprocher de vos lecteurs ?

Pascal CROCI : On s’inspire toujours de tout ce qui nous entoure, consciemment ou inconsciemment. A l’écriture du scénario, notre inspiration vient, bien sûr avec la documentation directement pour le sujet, mais aussi avec les différents moments de la vie, les actualités, les documentaires, les films, les débats entre amis ou ennemis…

SCENEARIO.COM : Parmi vos projets, peut-on envisager de lire un jour du Croci dans un contexte contemporain voire de science fiction ?

Pascal CROCI : Sans doute aucun ! A l’ère du zapping, comme tous nous aimons le changement, traverser l’espace temps, d’un album à un autre, c’est comment voyager dans la machine à remonter (ou avancer) dans le temps… Tout en restant à sa table.
Par ailleurs, ma conviction profonde est que, tout ce que nous réalisons est, obligatoirement contemporain, que nous dissertions sur le passé ou l’avenir.

SCENEARIO.COM : Vous ne travaillez qu’avec un seul éditeur, encore un peu intimiste en matière de diffusion, un contrat chez Dupuis par exemple, pourrait-être possible ?

Pascal CROCI : Intimiste, intimiste ? Est-ce qu’il a une tête d’intimiste ?
Je ne travaille pas avec un seul éditeur, je travaille avec mon éditeur…
Il a su me suivre lui ! Pour le projet de l’album Auschwitz. Je suis fier de notre travail.

SCENEARIO.COM : Quel est votre rêve ?

Pascal CROCI : Il est réalisé, peut-on dire…
Mon rêve : avoir toujours de l’Espoir.

SCENEARIO.COM : Aimez-vous les voyages et faites-vous des carnets de voyages que nous pourrions voir publiés un jour ?

Pascal CROCI : Je possède deux carnets, mais ce sont plutôt des notes, des sketchs… J’ai réalisé nombreux dessins humoristiques au format A4 et en couleur, (plus de 500), mais que je garde en stock. Je pense les publier dans quelques temps… Peut-être sous forme de carnets de voyage…

SCENEARIO.COM : Quelles sont vos autres passions ?

Pascal CROCI : A l’âge de 14 ans, au retour des colonies (de vacances), mes sacs pleins d’indiens et de cow-boys avaient disparu. Ni de la part de mon père, ni de celle de mon père, je n’eus de réponse satisfaisante.
Certainement, mon père avait dû poser des journaux sur les deux sacs, et, ma mère les aurait jetés à la poubelle.
A deux, c’est plus facile pour commettre ce genre d’erreur !
J’ai souvent recherché ces deux sacs de figurines au cours des années suivantes. Ca me prenait de temps en temps…
Juste après cette épreuve, je me suis fabriqué un jeu de foot (voir article journal), et depuis, et toujours aujourd’hui, je continue à jouer, seul et sans tricher !
En 1992, après avoir assisté à cinq reprises au concert de la tournée de Michaël Jackson (Dangerous Tour), j’ai voulu reconstituer ce que j’avais vu, avec tous les détails. Une maquette à l’échelle 1/72ème. La ville de Sedan m’a alors demandé de réaliser un cahier des charges pour un futur musée ou on exposerait et fabriquerait des maquettes sur des sujets variés… Autres que des dioramas de guerres, bateaux, trains, avions… des maquettes privilégiant l’atmosphère et la mise en scène plutôt que la technique pure…
Pour le concert (Michaël Jackson), il m’a fallut une année de travail…
J’ai réalisé quelques séquences en film de cette maquette, à la fois avec le travelling de la caméra, la musique, et les différents éclairages de scène permettant de faire disparaître l’effet statique de la maquette…

SCENEARIO.COM : Vous n’êtes pas encore un grand adepte d’Internet, pourtant cette interview va être diffusée sur le net… qu’en pensez vous ? Est-ce que ça pourrait vous donner envie de surfer un peu ?

Pascal CROCI : Le Net ! C’est une secte ? J’ai peur de ces choses-là ! Je ne maîtrise par la technique, je ne conduis pas, je n’ai pas de caméra ni d’appareil photo, je ne comprends rien aux modes d’emploi, sauf s’il y a juste à éteindre ou allumer. « Off » et « On », ça je sais faire…

SCENEARIO.COM : Merci beaucoup à vous et à Françoise-Sylvie Pauly votre scénariste.