interview bande-dessinée, interview auteurs bande-dessinée, Otto T. met l'Histoire sur orbite

Otto T. met l'Histoire sur orbite

par Legoffe en avril 2009

A 36 ans, Otto T. a déjà une riche carrière derrière lui. Outre une jolie production littéraire, notamment avec son complice Grégory Jarry, cet « alter éditorialiste » a fondé avec Grégory Jarry une maison d’édition, ouvert une librairie et anime des ateliers scolaires. Un modèle qui marche !

[Portrait Otto T]

Sceneario.com : Comment êtes vous entré dans le monde de l’illustration ?

Otto T : Tout a commencé alors que j’étais encore étudiant. Nous étions un groupe de jeunes auteurs, qui publiions le fanzine Flblb. A un moment donné on a eu envie d’aller plus loin, mais nous souhaitions rester ensemble, pas aller chez des éditeurs. Contrairement à des auteurs qui travaillent seuls, nous formions un groupe et nous nous entendions bien, avec un vrai esprit commun. En allant bosser chez un autre éditeur, nous risquions de perdre cet esprit. Nous avions quelque chose à dire de particulier, même si ce n’était pas forcément conscient au départ.

C’était un projet ambitieux. Avez-vous pu le monter facilement ?

Otto T : Quand on est plusieurs, c’est plus facile. Cela a commencé en 1996 sous la forme d'un fanzine photocopié, pour déconner avec les copains. C’est devenu plus sérieux à partir de 1999. On avait un petit atelier, en association. On a ensuite créé un emploi jeune et, fin 2000, notre fanzine est devenu une belle revue diffusée en librairie. Tout s’est fait de fil en aiguille jusqu’en 2002 où nous avons publié nos premiers livres.

Où en est l’entreprise aujourd’hui ?

Otto T : En premier lieu, nous aimons les livres qui nous font rire. Grégory Jarry et moi, qui avons créé la maison d'édition, avons notamment un goût commun pour Hara Kiri et toutes les publications des éditions du Square. Ca se sent particulièrement dans les livres que nous faisons ensemble. Ensuite, nous ne tenons pas à publier uniquement de la bande dessinée, nous aimons toutes les formes qui mélangent l'image et le texte sous la forme d'un livre : bande dessinée, roman-photo, flip-book, carnet de voyage,... Nous aimons aussi les expériences de vie. C’est le cas de livres comme ceux de Ullrich Scheel, qui a vécu en Allemagne de l’Est. Nous avons aussi publié le journal d’une institutrice en Haïti. Je peux aussi citer Oh Yeong Jin ce chef de chantier qui part travailler en Corée du Nord et qui raconte son histoire dans Le visiteur du Sud. Le catalogue est divisé en fictions, documentaires, images, un peu comme au cinéma. On reçoit beaucoup de manuscrits mais il est rare qu’on publie des choses qu’on reçoit. Nous sommes plus sur des coups de cœur à travers des rencontres avec des gens. Il faut qu’on se sente sur la même longueur d'onde afin que l’on ait envie de travailler avec eux. Il y a un vrai côté humain à la ligne éditoriale. Notre ensemble de livres fait que notre maison d’édition se maintient, mais nous n’avons pas pour l’instant de titre vraiment rentable. On fait donc aussi pas mal d’ateliers en milieu scolaire, avec des projets sur une année qui donnent lieu à la création d’un livre. Cela permet de financer en partie notre maison d’édition. Nous avons aussi une librairie à Poitiers, le « Feu Rouge ». Nous proposons aussi du travail de graphisme et d’illustration, par exemple pour des affiches. Nous avons aussi des aides ponctuelles des institutions locales et régionales. Globalement, nous parvenons à l’autofinancement de la structure et tout va plutôt bien. Les subventions nous permettent plutôt de travailler à la promotion de nos livres, ce qui serait impossible autrement, surtout face aux moyens considérables des grosses maisons d’éditions. Nous ne sommes plus sous forme d’association mais de coopérative (SCOP).

La plupart de vos livres, vous les écrivez avec Grégory Jarry. La complicité paraît totale !

Otto T : Oui, il y a une vraie émulation entre Gregory et moi. Nous allons relativement vite pour écrire un livre. Je ne compte pas, bien sûr, la partie « documentation » mais, en dehors de ça, il nous faut seulement trois à quatre mois pour réaliser un livre.

Comment travaillez vous ?

Otto T : Le premier livre que l’on a fait, Le savant qui fabriquait des voitures transparentes, était un tout petit bouquin. Avant cela, j’avais plutôt un style semi-réaliste. Je me cherchais. Et puis j’avais des pages de brouillons avec des personnages assez simples. Il n’y avait pas du tout d’histoire mais Grégory s’est mis à travailler sur les croquis et ça a donné ce livre. J’ai tout de même retravaillé ensuite mes dessins. C’est la seule fois où nous avons fonctionné en commençant par les dessins. Depuis, le principe est que c’est toujours le dessin qui répond aux textes. Nous avons également fait beaucoup d’essais dans notre revue, tous les deux ou avec Rémi Lucas. On bossait un peu en aveugle. Ca n’avait parfois ni queue ni tête mais cela nous a permis d’apprendre à travailler ensemble. Finalement, cela a donné naissance à un modèle à part. Nous ne fonctionnons pas comme le font habituellement le dessinateur et le scénariste. Pour nous, il y en a un qui fait le texte, l’autre le dessin, et le scénario, finalement, c’est ce qui se passe entre les deux. Mais il y a quand même une trame dans ce que fait Grégory. Il raconte vraiment quelque chose. Moi, je m’occupe davantage de la mise en scène. On essaie de ne pas être sur le simple mode illustratif. Il y a parfois un traitement très décalé du texte lorsque je passe au dessin. Le fait de travailler ainsi crée une vraie émulation et motive beaucoup.

Grégory et vous êtes, je crois, de la même région. C’est ainsi que vous vous êtes connus ?

Otto T : Je suis né à Niort. Grégory est aussi des Deux Sèvres mais c’est à Poitiers, lorsque nous étions étudiants, que nous nous sommes rencontrés, grâce… au cinéma. Nous étions tous deux membres d’un jury étudiant pour un festival de cinéma. Les quatre membres fondateurs du départ sont tous des cinéphiles. L'un de nous travaille d’ailleurs dans le cinéma maintenant. On sent également dans le travail de Rémi Lucas sa culture cinématographique. IL y a aussi beaucoup de références au cinéma dans ce que Grégory et moi faisons. Nous avions des goûts communs pour Daniel Goossens, par exemple, et tout ce qui a été fait par l'équipe d'Hara Kiri. Nous aimons beaucoup les écrits de François Cavanna et cela se ressent dans nos livres pour tout le côté historique. A l’époque, il n’avait pas encore écrit les Fausses Carolines, mais nous avions lu les Aventures de Napoléon, Les aventures de Dieu et du Petit Jésus. Des trucs bêtes et méchants qui étaient des références pour nous.

Bêtes et méchants, mais souvent bien documentés. Comme vos livres d’ailleurs…

Otto T : Grégory se documente beaucoup et de différentes manières. Il s’intéresse beaucoup à l’Histoire, recherchant les écrits des historiens récents avec une tendance critique car l’Histoire est mouvante. Celle qui est enseignée aujourd’hui change un peu par rapport au regard qu’on pouvait en avoir quelques décennies avant. On peut d’ailleurs noter qu’au moment où nous démarrions notre série sur les colonies françaises, il y a eu ce fameux débat sur l’image de la colonisation telle qu’il fallait la donner à l’école. Ca veut dire que l’Histoire qui est enseignée est tout de même soumise à l’idéologie du pouvoir en place. Il est important de faire passer ce message aux adolescents à qui on enseigne l’Histoire, sans pour autant avoir une cible particulière en tête. Ca, c’est insupportable. Le but est que chacun arrive simplement à avoir du recul. Il y a cette idée-là d’ailleurs dans notre manière de lier textes et dessins. J’espère que cette confrontation texte-dessin peut amener à plus d’esprit critique. Notre volonté c'est de vulgariser l'Histoire, de la rendre accessible au plus grand nombre, que chacun ait envie d'aller voir plus loin que ce qu'on apprend à l'école.

En prenant d’ailleurs parfois vous même une certaine liberté avec l’Histoire…

Otto T : Oui, cela fait aussi partie du jeu. J’espère que ça donne envie aux lecteurs de se dirent « non là, c’est pas possible », qu’ils sentent qu’ils glissent sur une peau de banane et que cela les pousse à se documenter par eux-mêmes afin d’apprendre la réalité des faits. Bon, pour la Conquête de Mars, c’est un peu différent. On part sur les débuts de la conquête de l’espace pour ensuite totalement dévier sur un vrai récit de science-fiction. Nous ne sommes pas les seuls à être partis sur la thématique de la conquête spatiale par les nazis. D’ailleurs, il y a un film suédois qui va sortir sur le sujet, Iron Sky, où l’on voit les hommes d’Hitler partir dans les étoiles et revenir en 2018 pour prendre leur revanche. Tout ça pour dire que c’est une idée qui a déjà été évoquée à plusieurs reprises.

Vous y avez trouvé plus de liberté que pour l’histoire des colonies ?

Otto T : Oui. L’histoire des colonies, c’était une contrainte car on ne choisit pas ce qu’on va raconter. On choisit une certaine ligne mais il y a la réalité historique. Nous avions envie d’un peu de fantaisie. On s’intéresse à tout ce qui est politique. Cela nous intéressait de parler de sujets sérieux, mais à travers la science-fiction. Le rôle de la SF c’est d’ailleurs souvent ça : parler du présent à travers une extrapolation dans le futur. Ainsi, nous avons fait des clins d’oeil à l’actualité récente. Le Président américain du livre est d’origine chinoise alors qu’Obama faisait campagne dans la réalité. Mais, si vous faites bien attention, ce président sino-américain peut aussi faire penser à… Sarkozy ! C’était l’occasion de parler de l’actualité américaine : comment faire peur aux gens en parlant de terrorisme pour faire passer les lois les plus « démocraticides » ? C’est ce qu’on vit en ce moment. Et quand c’est pas les terroristes ou les narco-trafiquants, on fait peur avec la crise. Un système largement appuyé par les médias. C’est aussi un des sujets que l’on aborde dans le livre. Il ne faut pas généraliser - bien sûr - car le mot « média » est vaste. Vous êtes un média, nous en sommes aussi un mais il y a des médias dominants. Le comble c’est que l’on a l’impression que ce n’est pas conscient de leur part. Bourdieu, dans son livre « sur la télévision » (éditions Raisons d'Agir), fait une analyse très scientifique sur le sujet. Les journalistes vont dans les mêmes écoles que les politiques, par exemple, créant une connivence entre ces milieux. Nous nous sentons vraiment concernés par ces sujets.

Couverture La conquete de Mars

Vous avez de nouveaux projets en tête ?

Otto T : Nous aimons toucher à tout. Je fais aussi du collage, Grégory fait du roman-photo. Il en a édité deux et nous allons en éditer un nouveau bientôt. C’est un mode d’expression que nous aimons bien même si nous trouvons qu’il est toujours sous-exploité. Notre prochain livre sera le tome 3 des Colonies. Grégory avait aussi l’idée de faire un livre pour enfants. Sinon, on aimerait faire chacun un travail en solo. Grégory va réaliser un polar en roman photo. J’ai un projet en gestation mais pour le moment je le garde pour moi.