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Nicolas Journoud, auteur de Ex-Patria

Interview réalisée par sbuoro en décembre 2009.

Sceneario.com : Bonjour Nicolas Journoud ! Avant tout, pourriez-vous vous présenter en quelques mots et nous rappeler votre parcours artistique ?


Nicolas Journoud : Bonjour. Mon parcours artistique est un peu chaotique, mais en gros il suit mon parcours géographique. C'est-à-dire quelques mois aux Beaux-Arts de Saint-Etienne, premiers dessins de presse à Lyon, et premiers carnets de voyages dans les Alpes. D’autres carnets ensuite au Cambodge, au Japon au Viêtnam et en Bolivie. Premières commandes de BD pour un éditeur au Canada, et depuis 2006 le Kazakhstan, où j’ai bossé comme graphiste, prof de BD et D.A. avant de commencer à dessiner Ex-patria.


Sceneario.com : Depuis 2006, vous vivez à Almaty, au Kazakhstan. Pas étonnant donc que l’artiste voyageur en vous ait fini par mettre en images cette expérience d’expatriation, cette nouvelle vie pleine de surprises à partager ! Alors, dites-nous... Cet ouvrage était-il quelque part « prémédité » avant de vous envoler pour la première fois vers Almaty ? Et, si oui, devait-il forcément, dans les premières idées que vous vous en faisiez, paraître sous la forme d’une bande dessinée, plutôt que sous la forme par exemple d’un carnet d’illustrations ou d’un album de photos ?


Nicolas Journoud : Complètement prémédité, mais j’ai des circonstances atténuantes... Un ou deux ans avant mon départ, à force de dessiner des carnets de voyage et de lire ceux des autres j’ai fini par avoir l’impression de voir se répeter toujours la même histoire avec les mêmes systèmes de narration et les mêmes galeries de personnages. Même si les styles changent d’un auteur à l’autre on retrouve très souvent le même regard, assez complaisant, et conformiste. Du coup je me suis dit qu’il serait peut-être plus intéressant de montrer les gens qui voyagent plutôt que l’inverse. Un des dangers du carnet de voyage est qu’on cherche à vivre des rencontres extraordinaires à voir des paysages magnifiques dans un minimum de temps, donc on a souvent tendance à forcer le trait, ou à sur-jouer. Alors que les voyages qu’on ne cherche pas à raconter ou à vendre sont plus passifs et plus simples, donc forcément plus sincères et touchants. Dès le départ il était clair que le sujet ne serait pas le Kazakhstan, mais plutôt Thida et moi. D’ailleurs on aurait dû partir au Kirghizstan ou en Thaïlande. Le Kazakhstan a été un accident plutôt heureux mais imprévu. Il faut rappeler aussi que je suis arrivé à Almaty un an avant la sortie du film Borat, et qu’à l’époque, les gens se foutaient complètement du Kazakhstan.

Pourquoi une bande dessinée et pas un carnet d’illustration ou un album photo ? D’abord parce que j’avais envie de dessiner et d’écrire une histoire, avec des dialogues - en russe on utilise le verbe «écrire » dès qu’il s’agit d’une production artistique, qu’elle soit littéraire, musicale ou picturale, et ça convient assez bien à ce projet . Et puis la bande dessinée est un genre très efficace pour explorer et visualiser ce qui se passe dans la tête des personnages.


Sceneario.com : Avez-vous commencé à réaliser les premières planches dès votre arrivée là-bas ou bien a-t-il fallu prendre un peu de recul pour trouver la formule narrative qui porterait le mieux ce que vous aviez à raconter ?


Nicolas Journoud : J’ai dessiné quatre ou cinq fois le premier chapitre et au moins deux fois les soixante premières pages… Le problème n’était pas vraiment de trouver la formule narrative, j’avais déjà en tête la structure et le style de l’album, mais plutôt de savoir ce qui serait intéressant de raconter. Au fur et à mesure que l’écriture avançait, que les pages et les chapitres s’accumulaient, et que mon voyage au Kazakhstan prenait une tournure imprévue, l’album a pris sa forme définitive. Disons que je savais comment j’allais raconter mon histoire, mais je ne savais pas encore quelle histoire j’allais raconter. Comme j’avais décidé que ce voyage serait le sujet d’un album, j’ai pris des notes et j’ai fait des croquis dès les premiers jours à Almaty. Certaines planches sont restées inchangées, d’autres ont été complètement redessinées et une bonne vingtaine ont disparu.


Sceneario.com : Dans l’absolu, quel est le risque de faire des généralités à propos d’un pays ? Car en proposant sa vision des choses, un auteur ne fait-il pas de facto - pour les gens qui ne connaissent pas le pays en question - un ouvrage de référence ?


Nicolas Journoud : Comme le sujet de l’histoire n’est pas le Kazakhstan, à mon avis l’album évite ce problème. Le pays n’apparaît qu’en arrière plan, et les rares fois où il est en évidence, c’est en qualité de pays étranger, ou une caricature de pays de l’ex-URSS, avec un regard subjectif clairement revendiqué.


Sceneario.com : Ex-Patria surprend, avec un virage entre l’humoristico-culturel et la chronique plus personnelle, voire intimiste. Comment avez-vous su gérer ce changement de cap alors même que les choix que vous avez faits au Kazakhstan pourraient vous valoir de l’incompréhension, ne serait-ce que dans le cercle de vos proches ?


Nicolas Journoud : Je n’ai pas vraiment eu le choix, il a fallu que je gère et il y a une grosse part de chance dans le fait que Ex-patria soit aujourd’hui publié. Juste après le « virage » j’ai travaillé comme professeur de bande dessinée à l’école des Beaux Arts d’Almaty et j’ai rangé les planches de l’album en pensant ne plus jamais y retoucher. Sauf que six mois après l’éditeur que j’avais rencontré en France m’a envoyé une copie du contrat de publication et une date de rendu… Du coup j’ai ressorti les planches déjà dessinées et les crayonnés de la seconde partie de l’album. J’avais devant moi deux histoires complètement différentes, presque incompatibles, mais qui constituaient finalement le meilleur exemple de ce que je voulais raconter depuis le début : les véritables voyages sont ceux qui prennent un tour imprévu et qui nous font changer. Le plus amusant, a posteriori, c’est que j’avais commencé Ex-patria avec pas mal d’assurance, en pensant être capable à présent d’analyser toutes les étapes du voyage, de A à Z et au final, une fois de plus, je n’avais absolument rien contrôlé. Ne serait-ce que pour ça, et même si je n’avais pas forcément envie de revenir sur ces souvenirs, l’album méritait d’être terminé. C’est à ce moment-là que les quelques mois de recul m’ont été utiles : j’ai pu voir tout ce que j’avais oublié de raconter dans les premiers chapitres, tout ce que j’avais passé sous silence ou déformé. J’ai donc repris toutes les planches depuis le début, en sachant cette fois comment finirait ce premier tome. Le fait que je me trouve au Kazakhstan, et non pas en France m’a aussi aidé à finir l’album sereinement. Au moment de l’écriture il s’était créé une vraie barrière sentimentale et morale entre ce que je raconte dans mon album et ce que j’ai vécu. Les souvenirs étaient devenus un matériau que je considérais simplement sous l’angle dramatique et avec sans doute aussi un brin d’égoïsme. Ce n’est que pendant le bouclage cet été – quand je suis revenu en France – que je me suis retrouvé face à ces souvenirs et que j’ai eu du mal à terminer les dernières planches.

Pour ce qui est du second tome, je suis aujourd’hui à peu près dans la même situation et je préfère attendre de connaître la fin de l’histoire pour décider si elle vaut ou non la peine d’être racontée.


Sceneario.com : Quel regard porte Thida sur votre travail ? (A quel moment de votre vie kazakhe avez-vous abordé en dessin les passages qui commencent à insister sur les raisons de votre nouveau choix de vie ?) N’y a-t-il pas une certaine lâcheté dans cette démarche d’écriture qui consiste à rendre sympathiques pour le public des lecteurs des événements qui, vus de la fenêtre de Thida, doivent être ressentis de manière complètement différente ?


Nicolas Journoud : Je ne suis pas sûr que les évènements soient vraiment sympathiques. Et le personnage principal non plus, au contraire. Au mieux ils peuvent être attachants ou attirer un peu de compassion. Mais c’est d’abord parce que je pense avoir raconté ce voyage avec honnêteté, et parce que le personnage lui aussi essaye enfin d’être honnête avec lui-même et avec les autres. Peut-être aussi parce que beaucoup de personnes peuvent se retrouver dans cette histoire. Après, évidemment, il s’agit du point de vue d’une seule personne, et Thida ne partage pas exactement la même analyse que moi. Mais dans l’ensemble elle a plutôt bien accueilli l’album.


Sceneario.com : Dessinez-vous désormais exclusivement à Almaty ou bien faites-vous des passages assez réguliers/fréquents/longs en France pour exercer votre art aussi en France ?


Nicolas Journoud : Pendant trois années j’ai surtout dessiné au Kazakhstan, en passant d’un boulot à l’autre, mais depuis l’été dernier je travaille à nouveau en free lance pour les deux pays. J’ai mis du temps à trouver la bonne recette et celle-ci a l’air de pas mal fonctionner : d’un côté la France pour la bande dessinée, la presse et l’édition, et de l’autre le Kazakhstan où j’ai la chance de m’essayer à la pub et à la com’, ce qui serait un peu compliqué pour moi ici.


Sceneario.com : Comment s’est faite votre recherche d’éditeur ?


Nicolas Journoud : Je l’ai plus trouvé que cherché. A l’époque où je commençais Ex-patria, j’ai été contacté par les organisateurs du Festival du livre de la Plagne qui avaient choisi de consacrer leur prochaine édition au voyage et à la BD. Je leur ai annoncé que j’avais un projet d’album sur le Kazakhstan qui pourrait les intéresser et comme ils avaient vu de leur côté que j’avais publié quelques mangas chez un éditeur canadien, ils ont cru que j’arriverai en juillet avec un album sous le bras. Sauf qu’à la place je me suis retrouvé au festival « in » avec des photocopies des premières planches accrochées aux grilles de mon stand, juste en face de la scène où étaient installés Baudoin, Thiriet et Delisle. Comme je pouvais difficilement me sentir plus ridicule je suis allé présenter le manuscrit au stand de l’éditeur qui était à côté de moi. Les planches que j’ai montrées à l’époque ne correspondaient vraiment pas à ce qu’est aujourd’hui l’album, mais le projet leur a plu et il a fait doucement son chemin jusqu’au jour béni où j’ai signé mon contrat et où il a fallu commencer à bosser pour de bon. JP – le graphiste de 6 pieds – que j’ai rencontré quelques mois avant le bouclage, a joué un rôle important. C’est quelqu’un qui a une énorme expérience et un regard très juste mais qui réussit en même temps à vous faire progresser dans votre projet tout en restant en retrait, presque respectueusement... C’est comme ça que j’ai pu dénouer à peu près tous les fils qui étaient encore emmêlés dans l’histoire, que ce soit dans le dessin ou le scénario.


Sceneario.com : Quels sont vos autres projets en cours, s’il y en a, et... dans combien de temps pouvons-nous espérer dévorer la suite de votre autobiographie kazakhe ?


Nicolas Journoud : J’avais prévu d’écrire 3 tomes pour les trois grandes étapes du voyage: le départ , la vie sur place et le retour. Mais à l’époque je pensais que les personnages resteraient les mêmes et que le séjour au Kazakhstan durerait un an. A mon avis l’intérêt de l’album tient surtout au fait que, comme vous l’avez dit, il mélange à la fois la chronique de voyage et le récit intimiste. Des auteurs comme Guy Delisle ont déjà très bien raconté le quotidien d’un expatrié que ce soit dans Pyong Yang, Shenzen et surtout dans les Chroniques birmanes, et je ne vois pas ce que je pourrais ajouter de plus si je ne racontais que ça. Par contre, raconter comment on se déconstruit et se reconstruit à l’étranger, comment à 30 ans passés on peut revivre son adolescence, se créer un voire plusieurs nouveaux personnages et vivre dans l’illusion de la renaissance et de l’éternelle jeunesse, ce processus-là est vraiment intéressant. Ensuite, fiction ou autobiographie, je ne sais pas encore... Si tout va bien je devrais commencer à bosser dessus au mois de mars, mais à force, et surtout au Kazakhstan j’ai pris l’habitude de ne plus me fixer de dates !!!


Sceneario.com : Merci beaucoup pour avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions ! Et encore une fois, félicitations pour ce superbe Ex-Patria !


Nicolas Journoud : Merci à vous.