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Liberty, par Warnauts et Raives

Interview réalisée par sbuoro en décembre 2009

Sceneario.com : Et un titre de plus de réalisé ensemble, un ! Ce n’est plus une surprise de vous voir collaborer, et, avec le temps, vous avez su marquer l’esprit des lecteurs qui savent désormais sur quels terrains vous aimez les emmener. Avec le recul, quel regard portez-vous sur l’évolution de votre travail à deux, et qu’est-ce qui a pu, selon vous, un jour, fixer les grandes lignes récurrentes de votre œuvre commune ?


RAIVES : Notre travail est de plus en plus complémentaire et en même temps, de plus en plus imbriqué. Nous sommes en recherche continuelle. Cela tient souvent à des détails mais, parfois, il y a des ruptures plus franches que nos lecteurs ne perçoivent pas toujours tant ils ont maintenant une certaine vision de notre création commune. Ainsi, dans notre nouvel album, je ne suis pas sûr que tous les lecteurs verront que le style graphique est moins réaliste que celui de l’album précédent.


WARNAUTS : Quant aux lignes récurrentes de notre travail, elles tiennent à notre souci de nous positionner dans le réel, d’inscrire notre récit dans un lieu et une époque clairement déterminés. Nous ne nous servons pas du conte pour aborder certains sujets sensibles tels que le rapport à l’autre, à la différence…Nous nommons les choses. Nous ne nous soucions pas d’être politiquement ou ( pire encore) culturellement corrects.

Sceneario.com : Il se dit que le Blanc aime la femme noire avant d’aimer l’Afrique... Si vous savez intégrer vos récits dans l’Histoire et ainsi leur conférer un esprit documenté et sérieux, il est clair que vous ne semblez pas vous lasser de mettre en scène de belles héroïnes de couleur et donc de nous raconter des histoires aux accents exotiques (même si certains de vos titres dérogent à cette règle). Qu’est-ce qui a été déclencheur pour démarrer le projet Liberty ? Le côté "people" apporté par James Brown, Mohamed Ali et Georges Forman ou plus simplement le côté social et une envie de raconter l’histoire d’une jeune héroïne dont les relations allaient peser sur sa vie ?


WARNAUTS : Il se dit en effet beaucoup de conneries ! Le rapport homme-femme est au cœur de notre création. La dichotomie évidente qu’il y a entre notre façon de penser, de ressentir et d’appréhender les choses en fonction de notre sexe sert souvent de moteur à nos récits… Pour ma part, je me sens parfaitement bien en Afrique ou aux Antilles où j’ai pu vivre quelques temps. De ces séjours, des rencontres et des liens tissés sont nées des histoires particulières. Tout comme l’album "L’Innocente" est née de mon enfance passée en Allemagne de l’Ouest. Le début de "Liberty", je le dois à une amie congolaise qui m’a fait part d’un souvenir d’adolescence. Ce souvenir, joint à d’autres souvenirs glanés auprès d’amis africains et afro-américains ont nourri le scénario. Très peu de choses ont été inventées. Mais rien ne s’est passé de la sorte.


RAIVES : C’est cela le vrai roman graphique ! Celui que nous avons appris en lisant puis en participant à l’aventure "A SUIVRE". En vivant notre vie et en la nourrissant de lecture, de rencontres, de voyages…

Sceneario.com : Par les parcours de certains personnages, vous rappelez différents faits qui ont eu de l’importance pour la communauté noire et pour la place que ses représentants revendiquent dans la société américaine. Par exemple, vous évoquez le parti des Black Panthers. Cependant on pourrait vous reprocher d’avoir au final noyé ces parenthèses aux vertus "informatives" dans les rebondissements de la vie des différents personnages que l’on suit. Pourquoi avoir choisi d’ouvrir ces pistes sans les explorer plus avant ? Est-ce simplement dans un souci de traduire la vitesse avec laquelle la communauté noire a légitimement eu envie d’affirmer son identité ?


RAIVES : Nous ne cherchons pas à faire une œuvre didactique ou militante. Nous ne voulons pas être lourdement signifiants. Nous disons ce que nous avons entendu ou vu, ce que nous en pensons. Nous posons des interrogations…


WARNAUTS : Le BPP a été fondé en 1966 et s’est scindé en 1971. Cinq années effectives pendant lesquelles il a été harcelé et combattu par le FBI de Hoover. Notre récit démarre en 1974 pour s’achever en 2008. Sur 64 pages, je pense que nous avons donné beaucoup de place aux Panthers…

Sceneario.com : On verra que Tshilanda aura été faible au moins une fois. Erreur ou tentation de jeunesse. Plus tard, elle nous est montrée au contraire comme une femme très décidée et très forte quand elle prend ses marques et réussit dans ses entreprises. Pourtant, lorsqu’elle sera menacée d’expulsion, c’est à son ami Edouard, un Blanc, et à son argent, sinon son amitié, qu’elle fera appel. Y aura-t-il toujours cette malédiction qui collera au Noir face au Blanc ? Quels regards portez-vous sur les conséquences de la colonisation ? Sur la place des immigrés en Europe ou aux USA ? Sur les dangers de débats comme celui très à la mode de l’identité nationale en France ?


WARNAUTS : Mais où se décide le sort économique du monde ?!? En Afrique ? Au Sud ?!? L’or, le diamant, le coltan sont au Sud, les banques au Nord…Il n’y a pas de malédiction. Il y a le poids de l’Histoire ! La vision que nos élites politiques ont en ce domaine est totalement sclérosée. Dans la tête de Sarkozy et de ses nègres, c’est toujours Tintin au Congo ! Mais allez à Douala et rencontrez les artistes camerounais musiciens, plasticiens, romanciers, poètes (cf opoto.org)… et vous vous rendrez-compte que ça bouillonne, ça "pulse" artistiquement ; loin des répétitions et recyclages du Nord.


Quant à l’identité française ?!?... Nous ne sommes pas français et donc... je vous laisse y réfléchir !

RAIVES : Etre belge, c’est, à coup sûr, être le produit d’une succession d’invasions, de passages, de brassages, d’échanges et de partages…Des armées espagnoles, françaises, hollandaises, allemandes aux vagues successives d’immigration, aujourd’hui de migration, nous avons été traversés de part en part. Des siècles de métissage… Alors l’Identité Nationale !?! Peut-être ce coté surréaliste et ce sens de l’autodérision…

Sceneario.com : Avec Liberty, vous faites plusieurs grands écarts. Géographiques, d’une part, entre Afrique et Amérique, mais aussi familiaux, en inscrivant l’histoire sur deux générations. Avez-vous hésité entre un scénario qui aurait fait rester Mike en Afrique et celui que l’on découvre dans votre album où Tshilanda part vivre aux Etats-Unis ? Car au final, l’Afrique et ses communautés d’expatriés blancs auraient très bien pu le disputer à l’Amérique et à son image de pays multiracial pour être le décor de Liberty.


RAIVES : Il y a toujours plusieurs façons d’appréhender un récit. Et en fin de réalisation, il est évident que des choix ont dû être faits. L’album comprend 64 pages dans lesquelles nous voulions laisser respirer le lecteur. A une autre époque éditoriale, peut-être aurions-nous pu aborder les choses autrement, avec plus de pages, plus de souffle…

Sceneario.com : On ne saura jamais si Tshilanda a gardé des contacts avec son père. C’est dommage. Car même s’il lui avait été caché (comme à l’intéressée, d’ailleurs, pendant longtemps) qui était le père de Liberty, il aurait été intéressant de voir les réactions d’un père voyant partir pour l’étranger (et avec un musicien, de surcroît) sa fille qu’il avait toujours voulu tenir éloignée des mauvaises intentions des hommes blancs... Avoir effacé le père était-il calculé dans ce récit où la famille, les racines, les amitiés et les attaches sont très importantes ?


WARNAUTS : Comme Guy vient de le dire, nous savions que nous avions un certain nombre de pages pour réaliser cet album. Le temps des 120 pages des "Lettres d’Outremer" est révolu ( du moins pour le traitement graphique en couleur qui est le nôtre). Mais vous avez raison pour le père, il y avait matière à traitement. Sa condition d’homme noir au service d’un patron blanc ; son enfance dans un pays colonisé ; les espoirs nés de l’Indépendance éliminés par les réalités d’un état dictatorial ; le grand écart entre tradition et modernité… Oui, il y avait matière.

Sceneario.com : On voit que de multiples possibilités s’offrent au scénariste qui voudrait s’amuser à explorer les déclinaisons ayant trait au mélange des races et donc au destin d’individus issus de familles métissées. Travailler sur un album vous a-t-il parfois conduit à poser les bases d’un autre justement parce qu’il ne vous permettait pas d’orienter votre récit vers quelque chose dont vous auriez quand même aimé parler ?


WARNAUTS : Pas vraiment, mais ça ouvre des pistes. Il est clair que dans la série "Les Suites Vénitiennes", nous n’avons pas par hasard quitté Venise pour l’ile de Goréé avant d’emmener le lecteur aux Antilles françaises. Cela nous a permis, par la bande, d’aborder la réalité du commerce triangulaire qui permit à l’Europe (tout comme la colonisation un siècle plus tard) de s’enrichir considérablement.

Sceneario.com : On voyait arriver le clin d’œil aux tours jumelles et à ces discours d’occasion du genre "nous sommes tous Américains" (sous entendus tous frères devant les épreuves extraordinaires qui font dépasser aux gens les clivages qui d’habitude les montent les uns contre les autres). Pour autant, et même si leur existence apparaît logique dans le contexte du récit, les dernières pages et la référence à Barack Obama étaient-elles prévues dès le début de l’écriture ?


RAIVES : Pour avoir des amis vivant à New-York et ayant vécu de près les attentats du 11 septembre, nous savions que nous ne pouvions évoquer des évènements postérieurs sans faire allusion à cette tragédie. Nous l’avons fait de manière soft, plus dans la suggestion que dans la visualisation.


WARNAUTS : Quant aux dernières pages et la référence à Obama, non, elles n’étaient pas prévues pour la bonne raison que le scénario était déjà écrit bien avant le résultat des élections (ce sujet, nous tournions autour depuis cinq ans !). Mais elles sont venues se greffer tout naturellement en conclusion de l’album.

Sceneario.com : Un petit mot sur l’élection d’Obama ?


RAIVES : Un espoir de changement après le double mandat de Georges W Bush et une page d’Histoire qui se tourne.


WARNAUTS : Un souffle nouveau. De par son vécu plus que par sa couleur de peau. Car avant d’être "noir", Barack Obama est américain…

Sceneario.com : Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement, seul ou en binôme ?


WARNAUTS : Nous travaillons à la réalisation d’un diptyque à paraître au Lombard dans la collection Signé. Deux frères empêtrés dans un trio amoureux que vient compliquer encore l’Histoire avec un grand H. Un récit qui commence en 1938 pour s’achever six ans plus tard avec les procès de l’épuration. Epoque aussi trouble que singulière comme la nature des sentiments qui relient les différents personnages de ces albums. Entre compromis, compromission et trahison. Un pour l’avant guerre, l’autre pour l’après guerre. Avec, au centre, constamment évoquée mais visuellement absente, l’occupation de la Belgique par l’armée du troisième reich…

Sceneario.com : Merci beaucoup pour avoir pris le temps de répondre à ces questions. Bonne continuation à tous les deux !