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Jean-Louis THOUARD

Jean-Louis THOUARD pour LES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES D'EDGAR POE, La Mort Rouge.

SCENEARIO.COM : Bonjour, Jean-Louis . Comment ça va depuis notre dernier entretien qui fut à l’occasion du tome 1 de la série Histoires Extraordinaires d’Edgar Poe ?

Jean-Louis THOUARD: Bonjour, ça va très bien ! La fréquentation assidue et quasie permanente de l’œuvre de Poe, pendant trois ans convient parfaitement à mon équilibre psychique ! ;)

SCENEARIO.COM : Tu reviens donc avec cette Mort Rouge qui va envahir les librairies de France et de Navarre au mois de juin. Faudra t-il être vacciné pour ouvrir ce livre et ne pas risquer d’être infecté ?

Jean-Louis THOUARD: Hehehe ! J’espère bien que le virus de lecture va être terriblement efficace avec cet album là ! Roger s’est à nouveau surpassé dans une intrigue halletante, vicieuse et abyssale digne des grands maîtres du genre. A nouveau il est parvenu à créer une histoire cohérente et complètement originale en utilisant 3 nouvelles de Poe : Le Masque de la Mort Rouge, Le Roi Peste et Le Chat Noir. Trois nouvelles magistrales de Poe qui, tout en tranchant avec l’aspect très gothique du tome 2, continuent les aventures de nos héros dans cet univers urbain inquiétant. Je dirai que cet album oscille entre la psychologie de Docteur Jekyll et Mr Hyde et La cour des Miracles de Victor Hugo. Encore des références littéraires me direz vous ? Et bien oui, et vous aurez raison. J’ai été pétri par ces récits et par l’imagerie qu’ils véhiculent. C’est comme ça ! Mais ça me permet aussi de m’intéresser à beaucoup d’autres genres différents.


SCENEARIO .COM : On sent que tu as encore fait progresser ton trait, ton style sur ce tome. Travailles-tu toujours de la même façon ? Aujourd’hui, comment cela se passe avec ton scénariste ? Te laisses t’il plus de libertés ?

Jean-Louis THOUARD: Oui je travaille de la même façon depuis le début. Avec une mise en couleur directe sur mes originaux, qui sont assez grands il est vrai (format raisin). C’est comme ça que je m’amuse. Je n’ai pas le même plaisir à dessiner en petit, dans des cases. Ça a un côté contraignant qui ne me convient pas. Et je ne pourrai pas dépenser toute l’énergie nécessaire à la création de ces albums si je n’y prends pas un réel plaisir, qui je l’espère transparaît. Sans doute, un plus grand format d’album aurait mis mon travail graphique plus en valeur. Mais là ce sont les contraintes de la collection Ligne Rouge. En ce qui concerne la collaboration avec Roger, à partir du moment où la narration est respectée, je suis très libre. Je n’hésite pas à ouvrir des cases sur des éléments forts qui imprègnent le récit et lui donnent une teinte particulière. Je reprends ainsi ces propositions de découpage, et je les mets en scène à ma manière. Bien entendu il y a une concertation entre nous. Mais cela va très vite car nous tombons toujours d’accord, même si Roger est souvent surpris pas mes partis pris, il finit toujours par dire que « finalement, ça marche drôlement bien comme ça aussi ! ».

SCENEARIO.COM : Cette Mort Rouge s’inspire du Masque de la Mort Rouge, du Chat noir et Le Roi Peste. Tu les as rererelu pour t’en inspirer ?

Jean-Louis THOUARD: Oui, j’ai relu ces nouvelles qui ont déjà bercé mon enfance de lecteur. Elles sont très cohérentes, très fortes, extrèmement bien rythmées, minutieusement réglées même. Il y a un timing implacable, un crescendo vers l’horreur impitoyable dans ces 3 récits. Même si le Roi Peste va puiser dans une veine nettement plus drôlatique, voire burlesque. Je suis fondamentalement convaincu que Poe, ce grand poète, ce grand maître de l’intrigue, était un déconneur de première ! Et que, avec une fulgurance d’esprit propre au génie, il parvenait toujours à pouvoir rire de tout. Il y avait du Coluche dans Poe. Et de l’Einstein aussi, c’est certain.

SCENEARIO.COM : T’es tu inspiré aussi du Baltimore de l’époque ou as-tu laissé plus de place à l’imagination ? J’ai trouvé que certaines architectures et bâtiments sont vraiment impressionnant.

Jean-Louis THOUARD: J’ai regardé d’anciennes photos du vieux Baltimore. C’était déjà une ville immense à l’époque. Certes moins connue que NY City mais qui, du coup me permettait beaucoup de liberté. Le fait que le cœur de la vieille ville (le quartier contaminé de la mort rouge) soit coupé du reste de la cité par une immense enceinte faite de bric et de broc nous plonge déjà dans l’imaginaire, non ? J’ai donc joué de ce contraste puisque le récit nous balade du monde upper-class où évoluent nos héros (les grands hotels, les belles avenues, les théâtres etc..) puis nous plonge dans l’univers sordide du low-side de Baltimore, de ces bordels glauques, et de ce quartier interdit, en putréfaction et coupé du reste de la ville. Un véritable univers de rêve pour moi ! Puisque tu parles d’architecture, un assez bon exemple auquel je songe est le palais de Prospero. C’est là que le souverrain malade règne sur son monde interlope. J’ai fait en sorte que ce palais ressemble à une vaste église gothique, très grande, majestueuse… mais complètement rongée par la putréfaction du lieu, par les appendices d’une modernité bricolée qui pointe son nez dans ce milieu du 19ème siècle. Ce qui confère à l’esthétique du lieu une certaine touche steampunk. J’aime ça.

SCENEARIO.COM : Au fait, y a-t-il un personnage qui te plait le plus dans cette série ?

Jean-Louis THOUARD: J’aime bien la relation du couple Ponnonner dans cet album. Je la trouve particulièrement venimeuse. Et pourtant très juste. Je suis certain que beaucoup de couples ont leur « phase Ponnonner ». Sans pour autant aller jusqu’au meurtre, j’imagine. Mais l’espèce de relation à trois qui s’instaure avec le chat est vraiment jubilatoire. En terme d’intrigue, j’entends bien ! J’aime beaucoup aussi le fait que l’inspecteur Brannan soit une sorte de double maléfique de William Wilson. Cela fait référence à la nouvelle de Poe que je préfère. L’aspect Doppelganger me fascine vraiment. J’aimerai développer ça encore beaucoup plus profondément. C’est en germe dans cet album.

SCENEARIO.COM : Sais tu ce que sera la prochaine aventure ?

Jean-Louis THOUARD: Pas pour l’instant. Ce tome 3 doit conclure ce qui sera donc une trilogie.

SCENEARIO.COM : As-tu d’autres projets en cours ?

Jean-Louis THOUARD:Bien sûr. Je travaille sur plein d’autres projets. Tous assez différents et à des niveaux d’avancement divers. Il est sans doute prématuré d’en parler à l’heure actuelle. Mais je peux tout de même préciser que Casterman m’a proposé de travailler pour la collection Rivages Noirs BD. Belle collection où des titres remarquables ont été publiés et où, surtout, des textes mythiques du polar contemporain sont adaptables !

SCENEARIO.COM : Continues tu a faire de l’illustration ? 

Jean-Louis THOUARD: Oui. J’adore la complémentarité entre bd et illustration. Souvent les gens confondent albums jeunesse et bd. Pourtant, l’approche de la narration y est très différente. Le texte et l’image ne dialoguent pas de la même manière dans les deux. Le langage de la bd est très proche de l’image. L’album illustré rythme de manière plus lente, plus distancié, l’écrit et le visuel. Cela donne des images qui peuvent jouer avec cette notion de temps dans le récit, le moment que l’on va choisir pour donner à voir et non plus à lire. Du coup l’image peut parfois surprendre et être complémentaire à l’histoire voire en contraste avec elle.

SCENEARIO.COM : Ton dernier coup de cœur pour une BD ? 

Jean-Louis THOUARD: J’ai beaucoup aimé « Le couteau chien » de Joel Cimarron. Son imaginaire visuel, son dessin léger, libre et son univers coloré m’ont beaucoup plu. En plus ça a l’air d’être un artiste fort sympathique et ouvert, ce qui ne gâte rien.

SCENEARIO.COM : Ton dernier coup de cœur pour un roman ? 

Jean-Louis THOUARD: « L’Epouvantail » de Ronald Hugh Morrieson.

SCENEARIO.COM : Ton dernier coup de cœur pour un film ? 

Jean-Louis THOUARD: « Gomorra » de Matteo Garrone.

SCENEARIO.COM : Pour une musique ? 

Jean-Louis THOUARD: J’aime beaucoup l’univers sonore du groupe Vuneny. Ils n’ont fait que 2 ou 3 albums à ma connaissance mais ça foisonne d’atmosphères sombres et étranges. Coup de coeur également pour le travail de Vincent Shrink. Superbes morceaux electros dont l’un d’eux pose parfaitement l’ambiance de mon album dont la bande-annonce est visible sur YouTube : ICI

SCENEARIO.COM : Merci d’être passé par ici et de nous avoir consacré un peu de temps. On se donne rendez vous pour le tome 5 ? 

Jean-Louis THOUARD: OK, on se remet ça dans 2 ans alors. On n’a pas le temps de se lasser comme ça, c’est cool !