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Interview de Gani Jakupi pour La dernière image

Interview réalisée par sbuoro en juillet 2012


Sceneario.com : Bonjour, et merci de nous accorder un peu de votre temps pour répondre à ces quelques questions !

On apprend dans votre postface que le reportage que vous étiez parti faire n’est finalement jamais paru. Mais votre voyage a bien eu lieu, et, parti à l’époque pour témoigner dès votre retour, vous saviez que vous alliez revenir en ayant des choses à présenter... Vous aviez donc la matière, de frais souvenirs, vous aviez vos notes de terrain, aussi, ainsi que les photos de celui que vous avez appelé Domingo dans la BD... Mais alors, comment se fait-il alors que cette bande dessinée soit sortie si longtemps après les faits ?


Gani Jakupi : Le mérite ne me revient pas. Ce livre n’aurait jamais vu le jour si Clotilde Vu, directrice de la collection Noctambule, ne s’était pas passionnée pour le sujet. Pour moi, il s’agissait d’une expérience personnelle, et je n’étais pas convaincu qu’elle concernerait grand-monde. Heureusement pour moi, Clotilde a la passion contagieuse, et une fois que je m’y suis mis, j’ai réalisé que mon "journal d’après-guerre" ouvrait la porte à un sujet plutôt vierge (du moins dans la BD), celui des pourvoyeurs d’information. Le sujet central de mon livre, ce sont les photographes, mais la réflexion englobe tous ceux qui nous informent.


Sceneario.com : Parce qu’il allait vous permettre de retrouver des membres de votre famille, vous avez rapidement accepté ce voyage lorsqu’il vous a été proposé. Or vous saviez à l’époque que le Kosovo sortait tout juste d’une guerre dont "certains feux étaient encore mal éteints"... Alors, partiez-vous avec l’idée que connaître les lieux (avant la guerre) allait être un atout pour surmonter la crainte de ce que vous alliez y découvrir, ou au contraire l’idée que vous alliez voir détruit ce que vous aviez connu bâti pouvait-elle vous démoraliser ?


Gani Jakupi : J’aurais du mal à vous décrire toutes mes craintes ! Il fallait vraiment que j’aie envie d’y aller. Dans des situations similaires, la connaissance des lieux ne vous rend que plus fragile. Mais, le désir de voir mes proches à part, je sentais surtout le besoin de voir par mes propres yeux. C’était l’événement le plus traumatisant de ma vie, et je n’allais pas me satisfaire de lectures. Je ne voulais pas qu’on me le raconte ni qu’on me l’interprète.


Sceneario.com : Ne seriez-vous pas allé aussi tôt au Kosovo pour y retrouver votre famille si le magazine ne vous avait pas offert la possibilité d’y aller ?


Gani Jakupi : Bien sûr que si ! D’ailleurs, à peine rentré du voyage comme journaliste, j’ai changé de casquette, et j’y suis retourné avec des ONG. Un festival de photojournalisme plus tard, j’y suis retourné avec ma femme et mon fils, né quelques semaines avant les bombardements. J’ai vécu l’après-guerre du Kosovo, dès le vide angoissant de la capitale transformée en ville-fantôme, et jusqu’à l’atmosphère de liesse pour les adieux à l’Armée de Libération du Kosovo (sa dissolution faisait partie des accords de paix). D’ailleurs, un autre roman BD avec toutes ces expériences est en cours de réalisation, sauf que, cette fois-ci, ce sera avec Jorgé Gonzalez (Bandonéon, Dupuis 2010) au dessin. Il y a trop de moments douloureux que je ne me sentirais pas en état de dessiner. Cet autre livre était une manière d’éviter que La dernière image devienne un fourre-tout, avec des anecdotes susceptibles de me dévier de l’objectif principal - parler de l’information. Comme les critiques l’ont souvent remarqué, dans La dernière image, la guerre n’est qu’une toile de fond.


Sceneario.com : Comment vous étiez-vous préparé au voyage, matériellement parlant ? Comme un enfant du pays qui pense qu’il va se débrouiller sur place sans problème, ou au contraire comme quelqu’un devenu étranger aux lieux et qui prépare donc sa valise sans savoir au juste de quoi il aura vraiment besoin ?!


Gani Jakupi : Vous avez raison de le dire, en quelque sorte, j’étais devenu étranger ! Trop d’années de vie dans des conditions différentes, et surtout : je n’avais vécu que par le truchement de l’information, et par les confidences des autres. Indépendamment de la douleur que ça ait pu me causer, il y avait une différence essentielle. Autrement, je ne savais pas de quoi j’aurais besoin, mais sous ma fine couche d’occidental par adoption, il y a toujours le Balkanique qui trouve et les problèmes et les solutions (pas toujours dans le bon ordre, mais c’est une autre histoire).


Sceneario.com : Et psychologiquement parlant ? Etait-ce votre premier reportage de guerre (même si c’était d’après-guerre) ? Et... saviez-vous avant votre départ qui de votre famille était encore en vie et qui était décédé, ou non ?


Gani Jakupi : Au moment même de partir, j’ai finalement eu des nouvelles, et je savais que mes parents étaient en vie. Mais pas plus que ça. Quoi qu’il en soit, je crois qu’on ne peut jamais être dûment préparé à une expérience pareille. Comment se prémunir contre l’empathie avec la souffrance extrême, contre la rage et le ressentiment ? Et pourtant, il fallait absolument éviter les deux. Non pas seulement par déontologie professionnelle, mais aussi par intégrité humaine et intellectuelle. Durant les longues années de la déliquescence de ce qui fut la Yougoslavie, j’ai vu sombrer dans le chauvinisme trop d’amis que j’appréciais énormément, pour savoir que l’impartialité est un sine qua non, pour ne pas s’y engouffrer.


Sceneario.com : L’exercice autobiographique a-t-il été plus difficile qu’un autre pour l’auteur de bandes dessinées que vous êtes ?


Gani Jakupi : Absolument. Ça m’ennuyait d’avoir à me mettre en image. Non que j’aie une dent contre moi-même, mais je n’avais pas envie de réaliser un livre d’autoportraits. Vous pouvez vérifiez : je ne me mets en image que lorsque la narration ne laisse pas d’autre choix. Côté histoire, à partir du moment que le protagoniste est devenu le reporter, je me sentais plus à l’aise. Je reculais vers le rôle du simple témoin, je relevais les compteurs. Cela dit, rien n’exempte de la responsabilité de chaque affirmation, car je cautionne la réflexion qui peut s’en déduire. Mais, comme j’ai travaillé longtemps comme journaliste, c’est une approche qui ne m’est pas étrangère.


Sceneario.com : N’avez-vous pas eu envie de tenir vous-même l’appareil photo, sur place, étant donnée l’image que vous vous êtes forgé de votre compagnon de route au fil du temps ?


Gani Jakupi : Vous mettez le doigt où ça fait mal ! Domingo était un excellent photographe, à un point qui m’intimidait, et j’ai commis l’imprudence (ou, disons-le carrément, la bêtise) de ne pas emporter d’appareil photo dans ce voyage que j’ai fait avec lui. Je me suis rattrapé dans les voyages suivants. Avec le recul, je suis même content de ne pas m’être encombré avec un appareil photo dans ces premiers jours. Je gardais ainsi tous mes sens en éveil, et je me suis profondément imbibé de tout ce que j’ai vécu, sans penser à la manière de mettre en boîte ce que je voyais.


Sceneario.com : Deux thèmes principaux se dégagent de votre bande dessinée : le thème de l’après-guerre et le monde du reportage de guerre... N’y en avait-il pas qu’un au début, à qui l’autre est ensuite venu prendre de la place ?


Gani Jakupi : À partir du moment où j’ai retroussé mes manches, c’était clair dans ma tête : les reporters ! Le contexte de l’après-guerre s’imposait, car c’était celui de mon expérience, et il s’agit de circonstances excessivement dramatiques pour qu’elles ne prennent pas le dessus par moment, mais pas plus que ça.


Sceneario.com : Vous avez choisi une palette de couleurs réduite pour réaliser votre bande dessinée La dernière image. Est-ce parce que le Kosovo que vous avez redécouvert vous a rendu sceptique sur le temps qu’il allait mettre à pouvoir redevenir synonyme de bien -être et le "vivre ensemble" ? Ou bien l’univers du journalisme tel que vous l’avez vécu là-bas a-t-il joué dans ce choix ?


Gani Jakupi : J’avoue que cette idée, sur la redécouverte du Kosovo dans les circonstances de l’époque ne m’a pas guidé dans mon choix des couleurs, mais je trouve qu’elle ne manque pas de sens... Il est certain que si aujourd’hui je devais dessiner une histoire qui se passe au Kosovo, la palette serait bien plus étendue ! Enfin, ma démarche a été bien plus pragmatique. Il suffit de feuilleter Le roi invisible ou Les Amants de Sylvia, pour comprendre que je m’inclinerai plus vers les fauves que vers les nabis dans mes préférences chromatiques. Mais ce sont des couleurs qui ne se mariaient pas avec cette histoire. Alors, j’ai puisé mon inspiration dans ma passion pour le café. Bien que je n’en boive pas, ma table à dessin est remplie de pots de différents types de cafés ! J’en use abondamment dans mes mises en couleur. Pour La dernière image, j’ai décidé de configurer ma palette autour des tonalités qu’offrent ces cafés, avec l’assistance occasionnelle des peintures acryliques.


Sceneario.com : Qu’est-ce qui est le plus important, d’après vous, dans un reportage : l’image ou le texte ? Et dans une bande dessinée ?!


Gani Jakupi : La réponse est la même dans les deux cas : ils sont complémentaires. Le texte nous aide à comprendre, nous rend le monde intelligible ; l’image met la main sur nos sentiments. Le cerveau ne sert que de "décodeur" des ondes optiques, mais n’a quasiment pas d’influence sur la manière de les vivre. Si ce n’est pas le cas, on a tout loupé. La cérébralisation du visuel, à mon entendement, est un contre-sens.


Sceneario.com : La BD La dernière image est-elle parue en langue espagnole avant d’exister en version française ? Comment s’est faite votre recherche d’éditeur en France ?


Gani Jakupi : Mon travail pour les éditeurs espagnols n’a été, en fait, qu’une parenthèse dans ma carrière professionnelle. J’ai commencé cette dernière en France (avec le scénario de Matador, dessiné par Hugues Labiano), et mon retour à la BD s’est effectué de manière tout à fait naturelle. Je crains que, vue la conjoncture actuelle, les éditeurs espagnols mettent un moment avant de se décider d’en acheter les droits. Je suis patient.


Sceneario.com : Retournez-vous au Kosovo de temps en temps ?


Gani Jakupi : Oui, j’y vais régulièrement. D’abord, c’était pour mes parents. Ma mère a succombé aux terreurs vécues durant la guerre, et elle s’est éteinte peu après. Mon père est décédé il y a deux ans. Dans les deux occasions, je n’arrêtais pas de voyager entre Barcelone et Prishtina. Et maintenant, aussi incroyable que ça puisse vous paraître, j’y vais pour me ressourcer dans une atmosphère particulièrement effervescente ! Vous savez, j’ai perdu tous mes amis d’enfance : soit ils ont fui le régime de Milosevic, soit ils ont disparu durant la guerre. À une exception près, toutes mes relations actuelles au Kosovo datent d’après la guerre. Mais les nouvelles générations me fascinent : loin du pathos d’antan, les jeunes créent et inventent avec une ferveur qui paraît incroyable quand on connaît les conditions dans lesquelles ils vivent. Pourriez-vous croire qu’un musicien de jazz à Prishtina facture plus que ses confrères à Barcelone ?! Et pourtant, c’est vrai. Le pays est pauvre, le chômage est incalculable, mais avec 70% de population qui a moins de 30 ans, la capitale du Kosovo est une marmite bouillonnante d’art et de spectacles !


Sceneario.com : Si vous aviez aujourd’hui un message à transmettre aux habitants des différents pays de l’Ex-Yougoslavie, quel serait-il ?


Gani Jakupi : À l’époque où l’on vivait ensemble, on a raté l’occasion de bien se connaître et de s’apprécier. Maintenant qu’on est voisins, il faudrait donner une chance à la curiosité !


Sceneario.com : Merci beaucoup.