interview bande-dessinée, interview auteurs bande-dessinée, Interview de BEC à l'occasion de la sortie de BUNKER...

Interview de BEC à l'occasion de la sortie de BUNKER...

...et de ses futurs projets...

SCENEARIO : Bonjour Christophe Bec. Tu as une actualité chargée en cette année 2006, et plus particulièrement en ce mois de Septembre. Commençons par parler de ta nouvelle série BUNKER qui paraît le 4 octobre chez Dupuis. Peux tu nous conter la genèse de ce récit?
BEC :
Bunker est un projet que j’ai en chantier depuis pas mal de temps, je crois que la première version a été écrite en 2003. Au départ, c’était juste un concept assez simple : une haute montagne, une frontière, des hélicoptères, un bunker et un dieu invisible et destructeur. Stéphane Betbeder m’a aidé à développer l’univers, à l’enrichir et à essayer de bâtir une histoire dense, ambitieuse et solide à partir de ce point de départ basique.
Puis on est allé faire des repérages sur la Ligne Maginot, pour s’immerger dans l’atmosphère des bunkers et ressentir les choses : l’humidité, l’enfermement, les odeurs de métal... Je sais pas si tout ça se ressent dans notre album. On a fait des centaines de photos, on les exploitera peut-être un jour dans un album spécial ou un supplément à la série.

SCENEARIO : D'où vient cette influence pour les noms des pays, des personnages ? Cela rappelle un peu les pays de l'est ?
BEC :
Oui, c’est cela, en grande partie. Pour nous le Velikiistok est une métaphore du bloc Russe.
Et l’affrontement entre le Velikiistok et les Ieretiks, sans doute une évocation du conflit israélo-palestinien. Mais tout ça est au second plan, on est dans une fiction pure.

SCENEARIO : L'ambiance, l'atmosphère rappelle un peu la série SANCTUAIRE. N'as-tu pas peur de faire une série proche de Sanctuaire ?
BEC :
Non, car ça n’a rien à voir!
Je me doute que certains chercheront à y voir des rapprochements, un succès comme Sanctuaire me collera longtemps à la peau, mais les univers et les thématiques sont très différentes, voire même quasi opposées. Ici, on suit un personnage principal : Aleksi Stassik, contrairement à Sanctuaire où il y avait plusieurs héros, on aura un point de vue unique, là où dans Sanctuaire les points de vue étaient multiples, donc rien à voir.
Dans Sanctuaire on était sous l’eau dans les grandes profondeurs, ici on est en haute altitude, là non plus rien à voir en dehors du fait que l’on est dans des situations extrêmes. Mais ça, c’est ma marque de fabrique. Non, les deux séries ne marchent pas du tout sur le même mode, ce n’est pas le même type de Fantastique ni de dramaturgie. Mais bon, je suis aux manettes et il est normal que l’on soit en terrain connu, qu’il y ait quelques points communs, je ne vais pas me renier et renier mes influences.
Mais si rapprochements il y a, ils seront forcément simplistes et résultant d’une analyse paresseuse ou de mauvaise foi. Je m’attends donc à ce qu’il y en ait…

SCENEARIO : Comment se déroule le travail avec Betbeder ?
BEC :
Très simplement, on essaie de se laisser le maximum de liberté, on se fait confiance surtout, on se connaît depuis longtemps, quinze ans. Les choses sont compartimentées, on travaille dans les parties où l’on est les meilleurs : lui les dialogues, moi le rythme et la narration. Les duos où chacun intervient à tous les niveaux fonctionnent rarement car ils aboutissent forcément à une sorte de consensus mou.

SCENEARIO : Avez-vous, Betbeder et toi, déjà tout écrit concernant BUNKER? Où vous ne savez pas encore comment cela va se terminer ?
BEC :
Oui, tout est écrit. C’est important dans ce type de récit avec un univers complexe, on doit savoir où l’on va précisément pour pouvoir implanter les informations de façon nette et pertinente, et pas se laisser noyer dans un univers fatalement branlant s’ il n’est pas assez travaillé. Bunker, ce n’est pas du feuilleton, c’est une série ambitieuse et construite qui a nécessité des tas de versions différentes et un travail d’écriture étalé sur plusieurs années. Il y aura 5 tomes de Bunker et peut-être une préquelle en un tome unique qui s’intéressera à l’enfance de notre héros.
Donc, si vous comptez bien, ça devrait faire six tomes en tout. Cet été on a loué une maison à la campagne et on a bossé toute une semaine sur le synopsis du tome 2, entre deux parties acharnées de Freesbee dans la piscine (rires). Oui, les auteurs de BD ont pour la plupart une vie trépidante et la piscine, c’était pour s’immerger dans l’univers de Bunker (rires). Faut dire que lorsqu’on s’était tapé une semaine de repérages dans les forts et les blockhaus, on s’était dit qu’on ne referait plus jamais ça ! A la fin, on était déprimés.
D’ailleurs on a un autre projet ensemble qui se passera en Toscane dans le milieu de la mode et du mannequinât. Là, les repérages devraient être plus sympas ! (rires)

SCENEARIO : Comment organises- tu ton temps de travail par rapport à toutes ces séries que tu scénarises, que tu dessines ?
BEC :
Dur à dire, il y a eu pas mal de chamboulements dans ma vie personnelle et professionnelle ces derniers temps, alors je m’organise comme je peux, au jour le jour. J’essaie de ne pas remettre au lendemain ce que je peux faire le jour même, de ne pas me laisser envahir.

SCENEARIO : Au fait, pourquoi BUNKER est-il publié chez Dupuis et non chez les Humanoïdes Associés par exemple ? 
BEC :
Eh bien, Dupuis est une boîte où j’ai toujours rêvé de travailler (je lisais Spirou gamin) et puis je ne vais pas être hypocrite, c’est eux qui nous ont proposé le plus d’argent et qui étaient le plus motivés sur le projet, notamment sur les développements marketing et commerciaux. Mais j’avais signé avant le rachat par Dargaud.

SCENEARIO : Parlons maintenant de ta nouvelle série publié chez Les Humanoïdes Associés LE TEMPS DES LOUPS. Ce premier tome qui m'a beaucoup plu d'ailleurs me fait penser à un western fantastique. Un étranger qui arrive dans un village éloigné. Sauf que la BMW remplace le cheval ici. D'ailleurs, je ne sais pas si ce sont les paysages, l'ambiance mais cela me fait penser aux films de Clint Eastwood : « L'homme des hautes plaines » et « Pale Rider ». D'où te vient l'envie, l'inspiration pour nous conter ce récit ? D'ailleurs, tu fais tout pour cette série.
BEC :
Là, il y a plusieurs questions en une. Oui, l’inspiration vient de ces westerns, effectivement, tu as raison, mais aussi des films fantastiques ou d’horreur des années 80 : John Carpenter, Dario Argento, etc. A propos de l’ambiance, j’ai lu une critique stupide où l’on me reprochait que mon village ne faisait pas assez américain. Je tiens juste à préciser qu’il y a tout de même une indication géographique de taille dans l’album (même si on se fout de l’endroit où cela se passe, en définitive…), on y parle de la ville d’ Argentera et du massif d’Argentera, et si le critique en question avait un peu de culture géographique ou avait seulement pris la peine de regarder un atlas avant d’écrire de telles inepties, il se serait vite aperçu que l’histoire se situe en Italie, ce qui explique la physionomie du village.
Effectivement, j’ai réalisé le scénario, le dessin et les couleurs de cet album, pour la première fois « auteur complet » ! je ne suis plus un moignon… Ouaaaais ! (rires) Et justement, j’ai choisi pour cela un pur divertissement. C’est vrai que pour mon premier album en solo j’aurais pu choisir un récit plus ambitieux, j’y ai pensé, mais je ne me sentais pas encore capable d’assumer totalement cela. Je me sentirais beaucoup plus prêt aujourd’hui, et c’est pour cela que j’ai confié la suite à un autre dessinateur.
Le Temps des Loups, c’est la BD que j’aurais aimé lire à 14 ans ! Là aussi, j’ai lu un avis acerbe qui disait que je ne rendais justement pas hommage à tous ces auteurs cités plus haut, mais je ne laisse personne décider de cela, je leur rend hommage car je retranscris dans Le Temps des Loups en partie, à mon niveau, ce qui m’a touché justement dans leurs films, et je ne laisserai personne d’autre que moi en décider, ça m’appartient. Il faudrait réaliser que les livres n’appartiennent pas aux lecteurs mais aux auteurs. Je crois qu’ Angot exprime souvent ça dans ses bouquins, je suis parfaitement d’accord avec elle sur ce point. Et sur d’autres choses aussi d’ailleurs…

SCENEARIO : Ce premier tome est riche en suspense. Là aussi, as-tu déjà écrit l'histoire ou bien, tu vois au fur et à mesure ?
BEC :
Tout est écrit jusqu’à la fin du tome 3, qui correspondra soit à la fin de la série, soit à la fin du premier cycle, cela dépendra des ventes… mais comme il est très dur aujourd’hui avec la crise que nous commençons à vivre de vendre des tomes 1, rien n’est moins sûr… S’il y a un second cycle, après le thème des loups-garous, je m’attaquerai aux zombies, et ce dans un univers urbain cette fois-ci, en opposition avec le premier cycle. C’est marrant, cette question qui revient sur le « as-tu déjà tout écrit ? », sans doute parce qu’aujourd’hui plus personne ne le fait.
Le problème c’est que la plupart des scénaristes n’ont plus aujourd’hui la technique suffisante pour faire du bon feuilleton (comme un Charlier) et en plus n’écrivent pas leur histoire jusqu’à la fin… il ne faut pas s’étonner après si les trucs sont branlants et mal foutus. Moi j’ai pas de technique en scénario, j’ai tout appris dans les livres, la BD et les films, contrairement au dessin et à l’encrage (où j’en ai sans doute trop d’ailleurs pour faire passer de réelles émotions), alors je bosse et j’écris mes scénarios du début à la fin ! Ou après l’autre alternative est d’avoir un univers fort, une vision et se laisser porter, mais ça c’est rare et il faut avoir du talent, beaucoup de talent.

SCENEARIO : Encore une nouveauté en ce mois de septembre, CARÊME tome 3, qui clôt la série et qui est illustré par Mottura. Que retiens tu de ta première expérience en tant que scénariste ? Et de cette aventure ?
BEC :
Honnêtement, que du positif ! Paolo Mottura est un auteur génial et c’est un plaisir de travailler avec lui. Même si les ventes de sont pas « top » il y a un réel enthousiasme autour de la série, notamment critique. Evidemment, certains passent à côté, mais c’est pas grave, l’essentiel est que cela ait touché profondément quelques personnes, et j’en ai très souvent le témoignage.
J’espère que la fin de la série sera à la hauteur des attentes, moi je savais où j’allais, et je suis très fier de ce dernier tome, quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise, je suis allé au bout de ma démarche. 

SCENEARIO : Cette année 2006 a vu aussi la réédition chez Soleil des trois tomes de ZERO ABSOLU, qui est aussi une sacré histoire et qui se rapproche aussi un peu de l'ambiance de SANCTUAIRE. Mais qui est un récit fort surprenant .
BEC :
Non, Sanctuaire peut éventuellement se rapprocher de Zéro Absolu, mais pas l’inverse ! C’est une série que j’ai réalisée avant Sanctuaire, donc ça ne peut être que dans ce sens-là. Pour le reste, je ne sais pas, l’aventure Zéro Absolu me laisse un goût amer, je crois que je me suis perdu en cours de route et j’ai assez mal vécu le fait que la série ait été descendue en flèche par beaucoup de monde et une partie de la profession. Mais bon, ce n’était pas immérité, je ne m’en plains pas, c’était juste pas évident de rebondir derrière, il m’a fallu beaucoup de ressources morales pour ne pas tout laisser tomber ; je l’ai fait avec Sanctuaire et Anna, une série à succès et un bouquin d’auteur sans concession.
Dans Zéro Absolu, j’ai essayé de faire les deux à la fois et je me suis planté, j’espère que Sanctuaire et Anna sont meilleurs. Mais bon, ce dernier ne s’est vendu qu’à quelques centaines d’exemplaires, tout cela est injuste, la qualité n’a décidément rien à voir avec les ventes et les exigences du public et de la profession me dépassent. A mon avis, on s’enflamme trop vite sur des albums qui s’avèrent souvent médiocres, des chefs d’œuvre passent à la trappe et la BD bas de gamme envahit les rayons et les classements de vente…
Je ne comprends plus rien à ce qui se passe, il me semble que dans les années 80, à l’époque où j’ai commencé à vraiment lire beaucoup de bande-dessinées, les choses étaient plus claires, plus logiques, le talent et le travail étaient récompensés, mais c’est peut-être une illusion… c’est sans doute une illusion ! C’était mon regard d’adolescent. Et puis il n’y avait pas ces forums sur Internet où parfois des individus - se croyant plus intelligents que tout le monde et pensant avoir un avis pertinent sur tout - et des petits auteurs - frustrés de ne pas être édités ou avoir des carrières de merde - déversent leur petite haine ordinaire en toute impunité.
Je n’ai jamais eu cet état d’esprit-là. Je suis peut-être un peu idéaliste, mais je crois que je savais juste ce que représentaient l’investissement et les sacrifices d’une carrière de dessinateur de BD. Je dévie, mais dernièrement, j’ai lu une attaque dégueulasse sur un forum que je ne citerai pas, une attaque raciste sur l’auteur Séra, ça m’a vraiment dégoûté, comment des gérants d’un site peuvent laisser passer de tels propos ? Je crois qu’il va falloir que certains auteurs se décident à attaquer en justice ces forums dans ces cas-là, lorsque c’est aussi grave, pour que ce genre de dérives n’existent plus. Les choses vont trop loin.
Je peux paraître aigri envers les forums et la BD en général au travers de ces mots, mais je trouve juste anormal que cela passe et ne soit pas relevé. C’est de la responsabilité des modérateurs. Sinon, je reste passionné par la BD, j’en lis beaucoup et admire énormément de confrères, d’excellents albums sortent, mais ce qui se passe actuellement avec la surproduction, les parts de marché du manga de plus en plus fortes, la crise, les ventes du fond et des tomes 1 qui baissent chaque jour, ce n’est pas bon pour la BD franco-belge. Il faut que tout le monde soit plus raisonnable, surtout du côté des éditeurs.
Je crois qu’une partie du public est dégoûtée par tout ça, il ont trop souvent été déçus. Il était un temps où réaliser un premier album était une véritable consécration, aujourd’hui, c’est banalisé. N’importe quel jeune dessinateur avec un à peu près bon coup de crayon peut être publié en album, même avec de grosses lacunes. C’est pas normal. Moi-même, au départ ( et sans doute même toujours aujourd’hui ) je n’aurais pas dû être publié, ce que je faisais était vraiment trop mauvais. Mais ça, c’est la conséquence de la disparition des supports presse. C’est ça le vrai drame. Et pour moi, la crise aujourd’hui n’est pas une crise de la surproduction – ou en partie seulement – c’est un crise de la qualité avant tout.
Il y aura de toutes façons toujours un grand malentendu entre les auteurs et les lecteurs, un fossé d’incompréhension. Par exemple, aujourd’hui, si j’avais fait un truc proche de Sanctuaire, on me l’aurait reproché, et en faisant Le Temps des Loups on me reproche déjà d’avoir fait autre chose que du Sanctuaire. J’espère que Bunker comblera les fans de Sanctuaire tout en amenant un nouveau public plus exigeant, mais ça ne me préoccupe pas plus que ça, je sais que j’ai donné le meilleur sur Bunker à ce moment-là et c’est ça qui compte. Après, tant mieux si ça plaît au plus grand nombre et si ça se vend. Je fais les choses par passion, pas pour l’argent. Il se trouve que pour l’instant des éditeurs me suivent, j’ai cette chance là, ils ont peut-être tort - ils ont sans doute tort - mais moi tout ça me passionne, alors je fonce.
J’ai même des albums qui se sont vendus, alors ça ouvre des portes. Je ne force personne à lire mes bouquins et encore moins à les acheter. Ce concept d’en vouloir à un auteur parce que l’on a pas aimé son bouquin me dépasse. Je peux comprendre qu’il y ait de la déception, mais au-delà, non, pour moi c’est incompréhensible. Parfois on croirait qu’on fout un flingue sur la tempe des types pour qu’ils nous achètent nos albums. Il doit y avoir beaucoup de névrose et de transfert dans tout ça.

SCENEARIO :Que te rappelles l’ aventure Zéro Absolu ? 
BEC :
On a démarré cette histoire avec Richard Marazano au Sanzot, en 96 si je me souviens bien, alors ce sont ces souvenirs-là qui sont liés à Zéro Absolu, la vie en atelier… il y avait Denis Bajram à l’époque et je fréquentais Fabrice Neaud, on formait un petit clan assez soudé et on se soutenait tous mutuellement, on s’influençait aussi sans doute.
C’était enrichissant, c’était une chouette période, on ne vivait vraiment que pour notre travail (en dehors des virées en boîte de nuit, on s’est tous fait une seconde crise d’ adolescence à cette période…) mais cette époque a été charnière pour nous tous, de là sont nées de grandes envies et parfois de grandes œuvres comme pour Denis ou Fabrice. J’ai toujours des contacts avec Denis Bajram, encore un peu avec Fabrice Neaud, mais plus du tout avec Richard Marazano. C’est dommage… C’est la vie.

SCENEARIO : J'ai lu aussi que tu dessinerai moins par la suite. BUNKER et LE TEMPS DES LOUPS auront un nouveau dessinateur. Le choix est déjà fait ?
BEC :
A cause de tous les chamboulements dans ma vie que j’ai précédemment évoqués, j’ai décidé de moins dessiner, de ne me concentrer que sur des choses qui me tenaient vraiment à cœur, pour réserver les choses plus légères essentiellement du côté du scénario. Attention, j’ai aussi en terme de scénario des choses très ambitieuses à venir… mais j’ai besoin des deux, de cette alternance, aborder des sujets graves et de temps en temps avoir des récréations avec des choses plus distrayantes et plus fun à écrire. Les repreneurs de Bunker et du Temps des Loups sont trouvés, il s’agit de deux dessinateur italiens très talentueux. J’ai beaucoup d’affinités avec le classicisme italien, il n’y a plus que dans ce pays où l’on trouve de bons dessinateurs réalistes. C’est dans leur culture, grâce aux fumetti.
La « Nouvelle Bande Dessinée » (comme on l’appelle…) m’emmerde en dehors de Guibert, alors travailler avec ces auteurs-là est naturel pour moi, ils ont gardé ce classicisme, cette solidité et cette rigueur dans le dessin que j’aime bien. Et tant mieux si comme Paolo Mottura ou Stefano Raffaele ils ont un truc en plus de cela et sont capables de véhiculer de véritables sentiments.
Si j’ai décidé de moins dessiner aussi c’est suite à une remise en question de mon travail, je ne suis pas un très bon dessinateur et je masque le tout avec ma technique d’encrage notamment. L’utilisation de la photo me permet d’échapper aux codes graphiques trop utilisés en BD, mais ce n’est pas une solution à long terme. Le dessin, ce n’est pas cela, c’est autre chose. De toutes façons, aujourd’hui tout le monde se fout de l’encrage et plus personne n’est capable de distinguer un bon encrage d’un mauvais. Pourtant, la BD pour moi, c’est le trait ! Je déteste les BD en couleur directe et les BD avec le trait au crayon scanné et rehaussé au noir. Pour moi, l’idéal reste Hergé, alors vous voyez j’en suis très loin et ce n’est franchement pas ce que je vise, j’en serais bien incapable. Alors je re-gribouille en ce moment, juste pour moi, sans penser à être édité, j’essaie d’être plus libre avec mon dessin, mais j’ai du mal… tout ça est un peu pathétique, mais faut que je fasse avec.
Le dessin est viscéral chez moi, j’ai arrêté pendant 5 mois complètement et j’en souffrais, j’étais en manque (rires). Ce qui me gonfle, c’est de lire dernièrement que j’ai bâclé Le Temps des Loups ou ce genre de choses, quand je pense comment je trime sur le dessin pour arriver à obtenir quelque chose de vaguement potable, j’ai du mal à accepter cela. Faudrait que j’arrive à faire abstraction des avis et des critiques sur mon travail mais c’est très dur, il y a toujours quelqu’un pour venir te dire « T’as lu ce qui a été écrit sur tel ou tel forum ? » « Tiens, lis cette critique ! ». Je comprends les auteurs comme Bajram ou Uderzo qui ne veulent plus les lire.
Je devrais faire pareil. Je vais faire pareil. Je vais imposer ça.

SCENEARIO : Tes oeuvres me font penser à deux films récents pour ce coté fantastique, d'ambiance à faire peur : « La tranchée » et « le bunker ». Les as-tu vu?
BEC :
J’ai vu La Tranchée, c’est un bon petit film, mais pas une influence pour moi. Pour Bunker les influences sont à chercher chez HP Lovecraft, John Carpenter et Werner Herzog ; son Aguirre est un de mes films favoris, un pur chef d’œuvre. Un chef d’œuvre c’est ça ! Une vision, pas juste un truc bien foutu comme savaient le faire les américains dans les années 50. Moi, il me faut plus, il faut qu’il y ait les tripes avant le cerveau dans une œuvre.

SCENEARIO : Tu as aussi d'autres projets à venir. Tu es très prolixe, non? 
Je crois que tu prévois un « western cannibale » si je ne me trompe pas, d'après une histoire vrai survenu au XIXème siècle aux U.S.A. ? Ce projet me rappelles un peu le film d'Antonia Bird avec Guy Pearce et Robert Carlyle « Vorace (Ravenous) ». Est-ce ce film qui t'a inspiré ? 
BEC :
Mon histoire devrait s’appeler MARY et n’est pas du tout inspirée par Vorace. D’ailleurs, cette manie très journalistique de toujours référencer les choses est un peu agaçante, comme si un auteur n’était jamais capable d’aller à la source des choses pour trouver ses sujets, après dans le développement on est forcément influencés, volontairement ou pas, mais je ne me dis jamais, « Tiens ! je vais faire un truc comme Vorace ou un truc comme La Tranchée », ou je sais pas quoi d’autre…
Ceux qui font ça sont condamnés d’emblée à faire des œuvres mineures, je ne dis pas que si on ne fait pas ça on fera forcément un chef d’œuvre, ce serait trop simple. Pour revenir à Mary et Vorace, les deux récits sont en réalité issus de l’histoire du Donner Party, cette histoire véridique de pionniers coincés dans la Sierra Nevada et obligés d’avoir recours au cannibalisme pour survivre. C’est même enseigné aux Etats-Unis dans les manuels scolaires d’Histoire. Mais Vorace ne faisait que l’évoquer.
De toutes façons ce scénario n’est qu’au stade de projet, il s’agira en théorie d’un one-shot et je cherche actuellement un dessinateur et un éditeur, mais ça ne veut pas dire que je vais les trouver… Ce n’est pas un sujet facile et les éditeurs sont plus frileux que jamais. Mon récit se concentrera sur un personnage féminin très étonnant, très en avance sur son temps, une femme très forte qui a brisé le tabou du cannibalisme et qui a réellement existée, ce récit contrairement à Vorace sera en grande partie basé sur des faits réels.
Mes autres projets en cours sont Pandémonium avec Stéfano Raffaele au dessin, là aussi une histoire d’après des faits authentiques, qui se déroule dans les années 50 au Kentucky, dans un hôpital qui était sensé soigner la tuberculose et où un véritable génocide a eu lieu. Si je devais retenir une de mes œuvres parmi toutes les autres, ce serait celle-là. C’est la plus forte, celle dans laquelle je m’investit le plus émotionnellement. C’est comme ça, c’est inexplicable. J’espère qu’elle trouvera son public. Mais même si tous les faits sont authentiques, j’en ai fait en réalité une sorte de thriller fantastique.
J’écris également Deus avec Stéphane Betbeder (Bunker) pour Paolo Mottura (Carême), un chouette récit qui aura pour cadre Venise en pleine épidémie de peste. Il y a aussi Carthago avec Eric Henninot au dessin, un thriller écologique, de la grande aventure avec plein de mystères, une série grand public, enfin en théorie, le public justement décidera… le nombre de séries grand public qui ne se sont jamais vendues ! (rires) Et j’ai deux autres projets de scénarios en cours, mais pas encore signés.

SCENEARIO : Je crois aussi qu'en prévision, il y aura un SANCTUAIRE 0 ou un prequel à l'aventure. D'ailleurs, dans le magazine « SHOGUN » qui va bientôt sortir en librairie, on peut y trouver dans les pages SANCTUAIRE EVOLUTION écrit par Betbeder et illustré par Crosa. Peux- tu nous en parler un peu?
BEC :
Alors ce sont deux choses à part et qui n’ont rien à voir. Sanctuaire Evolution est un remake format manga de la trilogie Sanctuaire. Les Humanos et Xavier Dorison me l’ont proposé et j’ai accepté à la seule condition que ce soit une vraie adaptation intelligente et forte, c’est pour cela que j’ai proposé Stéphane Betbeder à Xavier Dorison, ce dernier lui a laissé carte blanche à partir du moment où il respectait l’esprit de la série. Ce qu’ils sont en train de faire est très ambitieux et me ravit.
On n’empêchera pas certains de penser qu’il s’agit là d’un « piège à con » ou d’un truc commercial, mais ceux-là se plantent royalement et j’espère qu’ils seront vite convaincus du contraire à la lecture du travail de Stéphane et Riccardo. Sanctuaire 0 par contre est la préquelle de la série mère et a été écrite par Xavier Dorison, mais je n’ai à ce jour qu’un synopsis (très chouette au demeurant) mais Xavier a un emploi du temps surchargé et n’en fait pas une priorité, d’autant que je ne souhaite plus la dessiner faute de temps, d’envie et de moyens, ce projet a donc très peu de chances d’aboutir un jour, d’autant que les énergies ne sont vraiment pas réunies actuellement. Les choses bougeront peut-être à l’avenir.
Cette préquelle me fait un petit peu penser à l’adaptation cinéma de Sanctuaire : il y un script écrit, mais du vide derrière. Mais tout cela est normal, si les choses ne se font pas d’elles mêmes, c’est qu’elles ne doivent pas se faire. Enfin, je trouve plus rassurant de penser comme ça.

SCENEARIO : Ton dernier coup de cœur cinéma ? 
BEC :
Je ne vais plus au cinéma, les bouffeurs de pop-corn m’en ont dégoûté à vie et je n’ai rien vu qui m’ait marqué en DVD ces derniers temps. Alors puisque j’en ai parlé, voir ou revoir Aguirre de Werner Herzog.

SCENEARIO : Ton dernier coup de cœur en bandes dessinées ? 
BEC :
Strangehaven de Gary Spencer Millidge, un petit bijou d’intelligence et une leçon d’investissement dans une œuvre. Sinon, Le Marquis d’Anaon, JKJ Bloche ou Bobo !

SCENEARIO :Ton dernier coup de cœur en littérature ? 
BEC :
Je n’ai pas le temps de lire en dehors de la documentation pour mes scénarios. Alors là aussi, pourquoi pas lire Christine Angot, puisque je l’ai cité, mais je n’ai pas encore lu son dernier roman.

SCENEARIO : Ton dernier coup de cœur musical ? 
BEC :
Je n’écoute plus de musique, comme je travaille tout le temps et que j’écoute la radio en travaillant, je n’écoute plus que la radio. Alors j’écoute la musique qui passe à la radio, un peu de classique et de la « variétoche ». Côté variété, rien à signaler.

SCENEARIO : Merci Christophe pour ce temps passé avec nous. Et à bientôt.