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Interview de Béatrice Tillier

à l’occasion de la sortie du Bois des Vierges tome 2

Sceneario.com : Bonjour, Béatrice. Le mois dernier est sorti le deuxième tome du Bois des vierges sur un scénario de Jean Dufaux. Peux tu présenter ton parcours, comment as-tu eu envie d’en venir à la bande dessinée ?


Béatrice Tillier : Bonjour. Aussi loin que mes souvenirs remontent, j’ai toujours dessiné. Je me souviens parfaitement d’une journée, à la maternelle, où une fillette avait réalisé un dessin et suscitait l’admiration des autres enfants. J’ai décidé alors de faire pareil. Transmettre une émotion, un message, pourquoi pas, à travers ma représentation de la réalité. Dés lors je n’ai jamais lâché mon crayon. On pouvait me tenir tranquille des journées entières avec juste une feuille et un stylo. L’image est une chose fascinante, et ayant trop d’imagination pour pouvoir me concentrer sur des romans, je me suis très vite tournée vers la B.D., me nourrissant à la fois des illustrations et des histoires. Comme j’en dévorais beaucoup, j’ai eu naturellement envie d’en réaliser moi même. Les récits s’élaboraient entre deux cours (parfois pendant, je l’avoue) et mes premiers lecteurs étaient mes camarades de classe ! Mais le vrai déclic, celui qui m’a conforté dans le fait que la B.D. pouvait devenir un métier pour moi, c’est à la lecture des «compagnons du crépuscule» de François Bourgeon. Enfin une B.D. où l’on ressentait la passion du dessinateur pour ses personnages, «ses enfants», la méticulosité dans chaque détails, la documentation pour rendre son récit tangible, et les couleurs, de vraies couleurs avec des modelés, des volumes, des ambiances...

Sceneario.com : Quels ont été tes influences graphiques, tes inspirations ?


Béatrice Tillier : Tout est bon à prendre, même ce qui nous parait le plus éloigné de nous. Avec un certain penchant tout de même pour le réalisme. J’ai beaucoup lu Arno, Moebius, Bilal, Bourgeon, Leloup, Adamov, Rossi, Yslaire, Vicomte, mais aussi Gotlib, Franquin !!

Sceneario.com : Ton actualité est donc la sortie du tome 2 du Bois des Vierges. Comment es tu arrivé sur cette série ? Comment Jean Dufaux t’a-t-il choisi ?


Béatrice Tillier : une rencontre sur un salon en Belgique, je venais d’avoir un «prix» qui m’a mis sur le devant de la scène à un moment donné. Cela a piqué la curiosité de Jean qui est aussitôt allé voir ce que pouvait bien dessiner la demoiselle. Mon univers graphique l’a apparemment replongé dans des souvenirs d’enfances de contes. Il a fait renaitre en lui une envie de fable dans l’esprit de la Belle et la Bête de Cocteau. Il m’a abordée en me proposant d’attendre une quinzaine de jours avant de recevoir quelques pages sur un projet qui me siérait à merveille. Il a tenu sa promesse. Jean sait détecter le potentiel d’un dessinateur, il a le flair, comme un 6ème sens pour dénicher l’histoire qui va aller comme un gant à celui qui va la mettre en image. D’où l’osmose parfaite entre Jean et ses auteurs. Comme un fin chimiste, il va en faire sortir l’essence, le mettre en lumière et le faire «exploser» aux yeux des lecteurs.

Sceneario.com : D’ailleurs, comment travailles tu avec Jean Dufaux ? Te laisse t’il t’exprimer sur le scénario ? Lui donnes tu des idées ?


Béatrice Tillier : l’histoire appartient à Jean. Quand il me la présente, elle existe déjà en entier dans sa tête. Par contre, j’ai toute sa confiance pour la mettre en scène à ma manière. Je ne reviens jamais sur le fond, je choisi la forme et c’est déjà une grande liberté. C’est là que je pose mes idées.

Sceneario.com : Comment est né graphiquement l’univers du Bois des Vierges ? T’es tu crée une carte de cet univers, as-tu au départ fait une bible sur les personnages et autres créatures de ce monde ?


Béatrice Tillier : par chance, tous les personnages arrivent les uns après les autres. Cela me laisse du temps pour les faire murir. Je me fixe des principes, des règles sur lesquels sont construits les univers (que ce soit pour les personnages, les costumes ou le choix des couleurs). Puis il suffit de broder autour. Je ne fais pas de bible graphique. Tout se développe dans ma tête, tous les jours, tout le temps. Je met de coté de la doc, je note... Et quand je sens que le personnage est prêt à vivre, que j’ai fait suffisamment connaissance avec lui, je lui donne la vie en le couchant sur le papier.

Sceneario.com : Comment imagine t’on des centaures, des loups, des faunes sans que cela ressemble vraiment à ce qui a déjà été fait ?


Béatrice Tillier : en compulsant tout ce qui déjà été fait...afin de ne pas refaire pareil !! Je me sert de mes «principes» cités ci-dessus pour établir ce bestiaire fantastique : le principe de base étant qu’il y a d’un coté les bêtes de haute-Taille (les grands prédateurs, en haut de la chaine alimentaire, loups, ours... ) les basse-Tailles (les animaux domestiqués, au service de l’homme) et les indépendants, que les haute-Taille considèrent comme des basse-Tailles mais qui sont pourtant des haute-Taille (les renards par exemple). De l’autre coté, nous avons les hommes, les humains, soit-disant civilisés, mais avec de vieux instincts bestiaux. Et au milieu il y a... Les deux ! Des créatures mi-hommes, mi-bêtes, mais sous forme d’hybrides et non pas un «collage» d’un morceau avec un autre.

Sceneario.com : Tes loups sont vraiment superbes d’ailleurs. As-tu mis longtemps pour imaginer leur « look » ou c’est venu de suite ?


Béatrice Tillier : Je ne me suis pas vraiment posé la question. Comme il leur fallait une certaine prestance, une noblesse, j’ai considéré qu’ils étaient juste des hommes très poilus avec une tête de loup, des personnages qui devaient eux aussi transmettre des émotions, et surtout faire oublier leur apparence pour que l’histoire tienne la route sans trop choquer le lecteur. Quoi de plus ridicule qu’un animal attifé de vêtements ? (les chiens-chiens en capeline, avec une casquette, des slips...des noeuds dans les poils...)

Sceneario.com : Quel est donc ta méthode de travail ?


Béatrice Tillier : la lecture du scénario, bien installée (la plupart du temps dans mon lit ou dans mon bain, si, si !!) afin de voir défiler le film dans ma tête. Puis je laisse mûrir longtemps pendant que je cherche ma doc, que je fais des prises de vues sur le terrain, que je termine l’album d’avant... Et quand je sens que tout veut sortir, les mains prennent le relais. Je commence par les roughs, le découpage graphique (toute la mise en scène qui va faire en sorte que chaque page sera un plaisir à dessiner), souvent pendant les vacances (enfin, je veux dire par là, du temps passé en dehors de chez moi, que ce soit le train, l’étranger...) pour m’imprégner aussi d’une autre ambiance. Si Jean est en accord avec mes propositions, alors la machine se met en route et je travaille par lot de 6 pages, afin d’avoir toujours des vis à vis pour que la composition tienne la route et que les couleurs s’accordent d’une scène à l’autre. J’agrandi mes roughs, je crayonne dessus, j’encre et enfin je met en couleur. Puis le cycle recommence.

Sceneario.com : Comment as-tu choisi le visage de tes personnages principaux ? T’inspires tu de gens existants ? D’acteurs ?


Béatrice Tillier : oui, afin d’éviter toute forme d’automatisme et de répétition. Et aussi parce que j’ai besoin de ressentir des émotions par rapport à mes personnages : les aimer, les haïr, en tomber amoureuse, en avoir pitié... L’entourage est donc mis à contribution, des acteurs, car c’est une base de données facile à trouver. Ils servent de base, comme un casting pour un film, puis je les remodèle à ma façon.

Sceneario.com : Que nous préparez vous, Jean Dufaux et toi, pour le prochain tome ? Par la suite, verrons nous un nouveau cycle sur ce monde là ?


Béatrice Tillier : je n’ai pas encore la fin du scénario, donc difficile d’en parler. Encore des rebondissements, des retrouvailles et des drames. L’univers est très riche, il n’est donc pas exclu de l’exploiter à nouveau, mais ce ne sera plus «le bois des vierges», ce sera une autre histoire !

Sceneario.com : As-tu d’autres projets dans tes cartons ?


Béatrice Tillier : toujours !! Il en faut pour tenir debout ! Peut-être un jour mes propres histoires, mais je considère que je suis encore en phase d’apprentissage...mais j’ai un bon professeur !!

Sceneario.com : Lis tu d’autres bandes dessinées ? Quel a été ton dernier coup de cœur pour une BD ?


Béatrice Tillier : j’en ai lu beaucoup, mais en ce moment, j’en achète plus que j’en lis !! J’ai pris du retard dans mes lectures ! Dernier coup de coeur pour «Lydie» . L’histoire de Zidrou est poignante et le dessin, du pur lyrisme graphique !!

Sceneario.com : Ton dernier coup de cœur pour un roman ?


Béatrice Tillier : Euh... Ben, j’en lis pas beaucoup pour ne pas dire pas du tout (parce qu’il n’y a pas d’images dedans !! Pis pas trop le temps aussi) . Je me suis relu l’attrape-coeur pour la 5ème fois quand J.D. Salinger est décédé en janvier dernier et puis... Harry Potter la totale, parce qu’en fait j’étais trop impatiente de connaitre la fin.

Sceneario.com : Ton dernier coup de cœur pour un film ?


Béatrice Tillier : Pas eu beaucoup de temps non plus pour aller au cinéma, je regarde plutôt des séries à la pelle ou des DVD. Alors dernièrement... «Ne le dis à personne»

Sceneario.com : Pour une musique ?


Béatrice Tillier : pfff, trop dur de choisir, là j’en consomme beaucoup, c’est mon carburant pour dessiner. Dernière acquisition Kyle Eastwood. Et Muse et Coldplay qui tournent en boucle.

Sceneario.com : Nous te remercions beaucoup pour ce temps passé avec nous.


Béatrice Tillier : mais merci de m’avoir lu surtout !! J’étais d’humeur bavarde là je crois...