Interview

Interview Bertail & Smolderen

Sceneario : C’est votre deuxième collaboration. Avez-vous utilisé les mêmes méthodes de travail ?
Bertail :
Non, je ne pense pas qu’on puisse dire ça. A la première collaboration (l’enfer des pelgram, Delcourt) le scénario était déjà écrit et les éléments déjà mis en place. On a un peu essuyé tous les plâtres avec cette première série.

Sceneario : Et cette fois, vous avez travaillé plus en amont avec le scénariste ?
Smolderen :
Je l’ai écrit en flux tendu en dialoguant constamment avec Dominique, et en tenant compte de ses remarques et de ses envies. C’est un travail de collaboration vraiment très très proche. On passe beaucoup de temps à discuter de chaque scène. Dominique a des tas d’idées que j’essaye d’intégrer.

Sceneario : Avant cette interview, j’ai pu voir les originaux qui étaient exposés à la galerie Arludik. Au niveau de l’encrage, il y a déjà un lavis gris.
Bertail :
C’est pour poser les volumes. Pour passer du noir au blanc, il faut des zones de gris. On doit trouver des solutions graphiques quand on ne bosse qu’au noir. C’était surtout dû aux anciens procédés d’impression : on ne pouvait pas avoir du gris, donc on trouvait des systèmes de hachures. On a un peu trop l’habitude de ces codes là, et cela ne me convenait pas. Il fallait que je trouve une autre solution. Le gris c’est bien car cela permet, en quelques petites touches, de créer une lumière et un volume, de faire baver un peu mon noir. Ce qui fait que ce n’est pas un noir nickel. Il est plus proche de la photo qu’un noir en 200 dpi.

Sceneario : La couleur informatique intervient après ?
Bertail :
Les premières idées que j’ai en tête sont en couleur. Après le dessin et là pour contenir et rendre lisible, mais je sais toujours qu’elles vont être les couleurs. Avec la couleur informatique, on peut toujours revenir dessus pour des corrections. Je peux aussi mettre des spots pour diriger la lumière et gérer l’ambiance. C’est un peu comme au cinéma ou ont peux faire des essais différents. Par contre c’est beaucoup plus long à faire que la colorisation traditionnelle.

Sceneario : Un passage est étonnant dans l’album : c’est la double page totalement silencieuse, pas de bulle ni de bruitage.
Smolderen :
C’est une explosion au plasma, ça ne fait pas de bruit ! (rires).
Bertail : C’est comme si au cinéma, il n’y avait pas de son : une ambiance ouatée, lente, lumineuse,… Un gros « kaboum » l’aurait moins fait.

Sceneario : C’est déjà prévu dans le scénario ?
Smolderen :
Non, Dominique a fait ce choix là. D’ailleurs à un moment j’ai même hésité avant de voir la planche coloriée. Je me suis même demandé s’il ne fallait pas ajouter un dialogue ou des voix off. On y a pensé, et puis Dominique a insisté pour la faire comme cela, et il avait tout à fait raison. Quand on lit l’album dans sa continuité, c’est totalement logique. On suit très bien ce qu’il se passe. C’est ma séquence préférée de l’album, c’est la plus étonnante. Elle marque un tournant, c’est aussi le point où cela bascule pour le personnage principal.

Sceneario : Comment vieillit-on un personnage d’environ trente ans, pour qu’il ait la cinquantaine dans la deuxième partie ?
Bertail :
Au départ, il y a leur évolution psychologique qui est un vrai indice de leurs traits. Thierry avait déjà bien préparé le terrain. Il y a ceux qui sont devenu fous et les autres qui ont pris de la bouteille. Et puis après c’est assez difficile à faire car il y a des gens qui prennent très peu de marques en vieillissant, d’autres qui en prennent beaucoup. J’essaye de faire des codes. J’ai les personnages en tête et j’essaye d’en faire le portait dans chaque case.
Smolderen : On a une bande de types qui ont vieilli et je trouve que cela marche très bien. On y croit. Ils ont chacun leur trajectoire personnelle. Ils ont pris des directions totalement différentes mais ce sont tous des salopards.
Bertail : On arrive à les prendre en sympathie quand même. On les a vus jeunes, et on les voit maintenant après avoir vécu beaucoup de choses assez dures. Forcément ils prennent de la place dans nos têtes. Moi je les aime bien, c’est en cela qu’on a des divergences, et c’est ce qui est sympa entre nous.

Sceneario : Et comment gérez-vous l’évolution graphique des décors et des éléments, comme l’avion stratosphérique ? Comme c’est un futur proche il faut montrer l’évolution tout en restant proche de l’actuel ?
Bertail :
Ça, on en a parlé entre nous. C’est peut-être le sujet dont on a le plus parlé avec Thierry. Ce n’est pas une bande dessinée de science-fiction. Il ne fallait pas donner d’indice qui puisse faire croire que ça en est. Il n’y a pratiquement que des choses qui existent déjà. On prend le top d’aujourd’hui, et on essaye de faire mieux. Si on prend l’avion, il y a Virgin qui sort ses premiers suborbitaux de tourisme dans l’espace. Il a encore un design presque rudimentaire et on imagine que dans vingt ans cela peut devenir du luxe comme les yachts.
Smolderen : Le principe que l’on a pris, c’est de dire que le futur c’est maintenant et qu’il est dans tout ce qui est d’avant-garde. On s’est dit, ce qui ne vieillit pas, curieusement, c’est l’avant-garde. Quand on connaît un peu l’histoire de l’art, et qu’on voit l’avant-garde des années trente, ça reste style et que cela a toujours beaucoup de punch comme Man Ray,… Cela ancre dans le présent et en même temps cela ne vieillit pas.
La deuxième idée, et je ne sais pas trop comment elle se combine avec la précédente, c’est que les gens riches vivent déjà dans le futur. Ce qu’ils vivent maintenant, on le vivra dans vingt ou trente ans sous une forme beaucoup plus cheap.
Bertail : C’est aussi une volonté de montrer le présent. Par exemple, 2001 l’odyssée de l’espace n’essayait pas d’imaginer comment serait le futur, il montrait cette période des années 70. Blade Runner, les années 80. Tous ces films là montraient leur époque. Et personnellement le futur en soi, cela ne m’intéresse pas particulièrement. Ce qui m’intéresse c’est les indices actuels. C’est cela qui est fascinant et qui me fait rêver.

Sceneario : Au tout début de l’album, vous parlez des sites noirs de la CIA. Vous avez pu faire des recherches ?
Smolderen :
C’est un sujet qui n’ait pas très connu en France. On ne parle pas beaucoup de cela dans les journaux. Apparemment il y a plusieurs milliers voire dizaines de milliers de personnes qui ont été enlevées dans tous les pays de la planète. Les Américains se donnent le droit d’enlever des gens et de les faire disparaître. Cela vient principalement de la lecture tous les jours des journaux américains et anglais en ligne comme le New York Time, le Washington Post, le Guardian,… Je lis aussi des livres et je croise les infos. Dominique lui se renseigne du point de vue visuel et regarde des tas de revue militaires.
Bertail : Une des scènes les plus dures à faire a été celle du transport du prisonnier dans l’avion. Thierry avait trouvé les plans de vol de ces avions là. On a donc trouvé le modèle de ces avions, j’ai cherché le design intérieur des avions, comment sont habillés les personnes qui transportent les prisonniers, le traitement des prisonniers,…
Du coup, voir un prisonnier nu et cagoulé dans un décor d’avion civil lambda, c’est une imagerie que l’on n’a pas du tout l’habitude de voir en fait.
C’est bête mais c’est vraiment long de trouver une manière de montrer ça. Déjà ce n’est pas innocent à montrer. Ce n’est pas un truc que l’on dessine en se disant « ben tiens, je vais dessiner ça. Ouais! Super des militaires avec un prisonnier ». C’est assez douloureux. C’est un sujet assez grave. Du coup, il y a une volonté de se rapprocher le plus possible de la réalité, tel que cela a pu se passer, et essayer de monter des impacts visuels de maintenant et pas des choses qui datent de la guerre du Vietnam !

Sceneario : Là aussi la technique a évolué comme la scène où la psychologue vient les aide pour l’interrogatoire, qui est assez musclé.
Smolderen :
C’est comme cela que cela se passe. C’est une description extrêmement précise de leur fonctionnement. Il y a des psychologues militaires qui sont là pour définir les points de rupture et les faiblesses des prisonniers. La torture est utilisée par les Etat-Unis, c’est de la barbarie contemporaine. On n’en parle largement pas assez.
Bertail : On peut mentionner le livre La stratégie du choc de Naomie Klein qui fait vraiment une étude très pertinente de la technique de la torture, d’où elle vient, et à quoi elle sert.
Smolderen : C’est vraiment ces thèmes et l’indignation qui nous motivent à faire cette histoire. Bien entendu, il y aura aussi des éléments qui concerneront l’autre camp celui des dictatures et du terrorisme…
Aucun des camps n’est tout blanc, évidemment. Le tout est de savoir où se situent nos héros (ou plutôt nos héroïnes) par rapport à tout ça. En tout cas, il nous semble plutôt urgent, au moment ou se termine l’ère bush, de sérieusement « balayer devant notre porte », comme on dit…

Sceneario : Vous faites dire a un personnage « il y a eu vingt ans de Démocrates, heureusement les Conservateurs reviennent »
Smolderen :
(rires) Oui écoute, c’est un pari. Si on rate notre coup, Obama n’est pas élu, je paye une bière. S’il est, j’en paye deux. La situation aux Etat-Unis est presque une situation de coup d’état lent. Les Républicains ont triché sur tellement de choses et à tous les niveaux, que tout est possible. Ce que je me dis, c’est qu’un jour l’Amérique va finir par payer comme ils ont payé après le Watergate. On peut espérer car après les scandales et les commissions anti-communistes des années 50, le Watergate et l’Irangate,…
Les Américains ont toujours fait une crise de conscience et un retour en arrière. On ne connaît que le sommet de l’iceberg et on peut être sûr qu’ils ont fait des choses dix fois pires que ce que l’on a pu entendre. Si un jour cela ressort, il va y avoir de la casse.

Sceneario : La série est prévue en combien de tomes ?
Smolderen :
Elle est prévue en huit tomes. Plus précisément en deux cycles de quatre tomes.

Sceneario : Merci.

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