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François Maret

Interview réalisée par Isa.

 
François Maret, Quai des bulles 2005
- Sceneario.com : Quel a été ton parcours jusqu’à aujourd’hui ?

François Maret :
Ma première formation professionnelle est celle d’instituteur. J’ai travaillé 10 ans dans les écoles primaires.

Dans les années 89 à 92, j’étais responsable des graphismes et des illustrations pour des livres scolaires d’histoire, de géo et de sciences naturelles. C’était le pied ! J’adore toujours travailler sur des ouvrages pour enfants.

Ensuite, je suis reparti aux études pour devenir professeur d’éducation artistique, prof de dessin quoi. Maintenant, je partage mon temps entre le dessin de presse, l’enseignement, et la BD.


- Sceneario.com : Tu es dessinateur de presse pour La Liberté et Le Courrier en Suisse. Eden est ton premier album de BD. Qu'est-ce qui t'a donné envie de faire de la BD ?

François Maret :
J’ai toujours eu envie de faire de la BD. À l’adolescence, j’ai commencé à dessiner et c’était une vraie passion. Je ne faisais plus que ça.

Et puis après, mon travail d’enseignant m’a pris toute mon énergie. La BD restait un rêve, mais je n’avais plus assez de temps. L’occasion faisant le larron, le dessin de presse a pris le dessus. Quelques publications dans un mensuel d’éducation et voilà, ça démarre.
Et un jour, j’en ai eu un peu marre du dessin de presse et de ce style graphiquement très simplifié (Le Man in black). Et la BD est revenu en force.


- Sceneario.com : Qu'est-ce qui a été nouveau pour toi dans la réalisation d'Eden en comparaison du métier de dessinateur de presse?

François Maret :
Pour le Man in black, le graphisme est très simple ; je travaille au pinceau. Tout est réduit au minimum pour un maximum d’efficacité.

Pour Eden, j’ai retrouvé le crayon à papier, les grands formats, les détails, les inventions graphiques. Le dessin de presse, c’est dense. En quelques heures trouver l’idée et réaliser le dessin. La BD, c’est plutôt une course de fond ou une longue promenade : tu as le temps d’inventer, de chercher, de refaire. Les 46 planches te donnent l’occasion de développer ton histoire. Et j’ai une grande indépendance !


- Sceneario.com : Tu passes combien de temps sur une planche en moyenne ?

François Maret :
Pour mon planning de travail, j’estime le temps de création d’une page à une vingtaine d’heures.
A cela il faut rajouter l’écriture du scénario et la recherche de personnages, des costumes, des décors… mais cette partie, ce n’est souvent que du plaisir.


- Sceneario.com : Tu n’as pas souhaité faire la couleur sur Eden ?

François Maret :
J’aime d’abord le dessin et ensuite l’écriture. La couleur est un gros travail qui m’attire très moyennement, surtout sur 46 planches.

Sur Eden, j’avais réalisé des pages en couleur directes, les personnages et leurs costumes… puis en discutant des mes hésitations avec Pierre Paquet, mon éditeur, il m’a proposé d’essayer avec un coloriste.


- Sceneario.com : Comment s’est fait le choix de ton coloriste Hernan Cabrera ?

François Maret :
Hernan est le troisième coloriste qui a fait des essais pour Eden. Quand j’ai vu la planche, elle était si proche de l’ambiance et des couleurs de ce que j’avais fait (en nettement mieux) que c’était évident de collaborer avec lui.
Le travail d’Hernan sur le tome 1 est superbe. Pour le tome deux, ce sera Patrice Duplan qui me fait le plaisir de travailler comme coloriste. Je me réjouis de collaborer avec lui et pour moi, ce sera un peu plus facile. Tout se fera en français. Avec Hernan, caramba, l’anglais était de rigueur, mais je ne le maîtrise pas…alors parfois les échanges étaient assez comiques. Le monde à découvrir dans Eden, Balade céleste est très différent du bunker du premier tome ; le passage se fera ainsi facilement. Et Patrice pourra y apporter toute sa personnalité et son talent.


- Sceneario.com : C'est comment la parution de sa première BD ? ;o)

François Maret :
Quand je bossais sur la BD, je n’ai jamais pensé à la sortie. Et puis entre la fin de la dernière planche et la parution, j’ai eu le temps de douter profondément de mon travail.

J’ai découvert mon bouquin à Angoulême. Il est arrivé par colis express la veille du festival. Quand on a ouvert les cartons, je l’ai à peine regardé, je le distribuais aux auteurs Paquet qui m’entouraient. Je l’ai pris en main, juste un rêve qui se réalisait : le poids de ma BD. Elle était là. J’ai mis plusieurs heures avant de la feuilleter.


- Sceneario.com : De quoi t'es-tu inspiré pour construire l'univers d'Eden, ses personnages ?

François Maret :
Le point de départ de cette histoire est d’abord graphique : pour mon plaisir, j’ai dessiné des personnages avec des casques, des boulons…
 
Zanoo

Et puis vu les quelques réactions de « lecteurs », il semblait y avoir quelque chose à faire. Si j’avais habité le bord de la mer, l’histoire aurait été différente. Mais je suis en Suisse dans les Alpes. Alors, évidemment la montagne est là et puis dans mon joyeux pays, chaque habitant possède une place réservée dans un abri anti-atomique… en principe. Un très beau pays un peu trop fermé sur lui-même et sa réputation d’excellence, une île au milieu de l’Europe


- Sceneario.com : Tu as placé ce petit monde dans un contexte plutôt burlesque, c'est ton oeil critique sur notre société qui s'est exprimé là, un peu comme pour le dessin de presse ? ;o)

François Maret :
La réponse classique est qu’avec l’humour tu passes partout, tu peux taper plus fort. Eden n’est pas du dessin de presse, mais ce côté de mon travail m’influence inévitablement.

Évidemment, mon approche est toujours critique, mais sans prétention particulière. L’humour est plus naturel pour moi comme tremplin à la création.


- Sceneario.com : C'est important pour toi ce traitement décapant des thèmes que tu abordes ?

François Maret :
Je constate que dans mes projets c’est une constante.

En 2004, avec les camarades de l’atelier du Radock, nous avons sorti un coffret pour les 75 ans de Tintin.
 
Et j’avais choisi de faire de Tintin devenu Monsieur T. un vrai journaliste qui rencontre George W Bush, subit des tortures comme celle photographiées en Irak, découvre les magouilles du maître du monde… une histoire entre dessin de presse et bd.

Les projets futurs dans mes cahiers sont dans la même direction, un peu acide, peut-être de plus en plus.


- Sceneario.com : Tu abordes dans Eden les sujets « graves » de notre époque. Par exemple, la place de la femme dans notre monde. C'est un sujet qui t’interpelle tout particulièrement ?

François Maret :
Ma femme a travaillé pendant douze ans au «Bureau de l’égalité entre femmes et hommes», un bureau d’état qui veille à la mise en application de la loi sur l’égalité.

Et j’ai découvert une autre réalité, pas féministe, puisque ce mot est presque péjoratif, mais une réalité effective de la situation de la femme dans notre belle société très masculine dans la valorisation des qualités personnelles.

Je n’ai rien inventé dans Eden.

Les petites phrases des hommes qui respectent tellement les femmes qui nous sont d’ailleurs tellement supérieures qui ont tellement a apporter à notre société, mais qui ne doivent pas être trop pressées, sont des phrases actuelles et pas du début du 19ème siècle.

- Sceneario.com : Tu places ton histoire dans un contexte post-apocalyptique, c'est l'issue fatale la plus évidente pour nous selon toi ?

François Maret :
Pas du tout, même si notre folie de consommation ne présage pas grand-chose de bon.

Ce choix d’un monde post-apocalyptique permet d’exacerber les sentiments et les choix de vie. En situation extrême, tout devient possible et justifiable dans la tête des protagonistes.

Et puis graphiquement, je m’amuse bien avec les restes de nos civilisations.


- Sceneario.com : La sélection des gènes pour la préservation d'une race pure, pour aborder les problèmes de racisme uniquement ?

François Maret :
Sujet très actuel et en même temps, un vieux classique de science-fiction.

Ce qui me fascine dans le sujet de la manipulation génétique, c’est la volonté humaine de dominer la nature, à n’importe quel prix parfois. Et dans cette voix, le racisme est tellement proche.
Encore aujourd’hui dans mon quotidien, on parle d’un site/forum mis en place par la Jeunesse UDC de mon canton.
L’UDC est parti bien bien à droite. Sous prétexte de liberté d’expression, ils laissent passer des phrases terribles.

Alors mettre le doigt dessus est une petite chose que je peux faire.


- Sceneario.com : Le fait d'associer une personnalité féminine et une autre masculine dans un même cerveau avec tout ce que cela implique de différents est plutôt cocasse :o)

François Maret :
C’est un rêve de mec : une fois dans sa vie savoir ce que c’est que d’être une femme.

Alors j’ai essayé. Nous avons tellement de peine à nous comprendre, à nous accepter et en même temps, c’est ce qu’il y a de génial dans notre relation.

Toutes ces choses que l’on n’ose pas dire à l’autre, celles que l’on voudrait qu’il/elle comprenne…

Alors, avec ce contact particulier entre Zanoo et Réno, tout est direct, instantané et même imagé.
Et ça fait des étincelles.
 


- Sceneario.com : Tu as quasiment bouclé de prochain tome d'Eden. Nous allons pouvoir explorer l'extérieur de ce « pseudo paradis » ?

François Maret :
Je viens de terminer la dernière planche fin novembre. Et j’espère surprendre, être là où on ne m’attendait pas. On peut vivre en dehors du pseudo paradis.

On comprend à la fin d’Eden que l’Arche/bunker n’est pas la seule civilisation qui a survécu. Maintenant, c’est le moment d’aller voir à l’extérieur.

Le titre du tome 2 est Eden, Balade céleste. Ça sera un peu plus aéré et nettement plus féminin.


- Sceneario.com : Le suspens est donc de rigueur puisqu'à priori à l'extérieur d'Eden une vie normale est quasi impossible.

François Maret :
Quand on va à l’étranger, on trouve toujours que c’est moins bien, moins propre, moins organisé. Ça nous rassure, on est bien chez nous…
Et pourtant le monde est plein d’étrangers et il fonctionne!


- Sceneario.com : La sortie de l'album est prévue pour Angoulême 2006 n'est-ce pas ?

François Maret :
Avec le changement de coloriste, la sortie est un peu déplacée. Elle aura lieu plutôt fin février 06.
 
- Sceneario.com : Combien d'albums sont prévus ?

François Maret :
Eden sera en trois tomes. L’histoire sera terminée et complète. J’envisage peut-être un deuxième cycle beaucoup plus sombre. Mais c’est de la musique d’avenir plutôt lointaine.


- Sceneario.com : Tu as d'autres projets en tête pour l'après Eden ?

François Maret :
Plein la tête, plein les cahiers. Je vais m’attaquer à un peu d’héroïc fantasy, ce n’est pas ma tasse de thé, mais ça bouillonne !

Une histoire un peu plus intime avec le Man in black est en gestation, très jouissif à créer. En projet aussi un carnet de voyage dans la peinture avec le Man in black : dessin de presse et histoire de l’art, j’en rêve depuis longtemps. La forme et le « concept » sont en place. Encore un peu de documentation et en avant.

Et pour une première fois, j’ai une histoire que je n’ai pas envie de dessiner. Mais d’abord, j’ai le troisième tome d’Eden à réaliser. Je suis impatient !

Sceneario.com : Nous sommes impatients de découvrir ton prochain album. Merci de nous avoir ainsi ouvert les portes d’Eden :o) 

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