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Entretien avec Simon Hureau

Interview réalisée par melville à l'occasion de la sortie de Intrus à l'Etrange chez La Boîte à Bulles

Sceneario.com : Que représente la bande dessinée pour vous aujourd’hui ? En vivez-vous ?


Simon Hureau : Faire des livres demande du temps, je m’y consacre donc autant que possible, afin de ne pas perdre la fraicheur d’une idée, ou la force d’une envie ; celle-ci peut porter un projet tout le temps qu’on l’a… et le couler quand on perd la foi. Alors autant se donner.


Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir auteur de bande dessinée ?


Sans doute la possibilité sans bornes de pouvoir raconter en prenant le temps de trouver la juste mise en scène.


Vous êtes dessinateur et scénariste. Quelle est votre perception de ces deux casquettes ? L’une a-t-elle plus d’importance à vos yeux que l’autre ?


Je ne me sens ni l’un ni l’autre. Je raconte des histoires en séquences dessinées, séparer les deux n’a aucun sens pour moi, ça me semblerait revenir à vouloir séparer dessin et couleur dans une peinture.


Pourquoi ce choix de travailler seul ?


Je crains de ne pas éprouver beaucoup de satisfaction à raconter les histoires des autres, sauf exception, bien-sûr. Les mariages réussis, ça existe aussi.


Comment est née l’idée de départ de Intrus à l’Etrange ?


La rencontre de plusieurs envies, greffées sur un embryon d’histoire griffonnée il y a longtemps, mélangée à la sauce « fait-divers » ; je ne suis pas de recette, je fourre dans la marmite à l’inspiration, et je touille longtemps, en saupoudrant ou en ôtant jusqu’à la saveur désirée…


Une fois l’idée de départ en tête, comment procédez-vous ?


Un projet ne fait pas l’autre ; mais en général, je me lance dans le story-board au bout d’une énième et succincte version écrite, lorsque je sens qu’un premier squelette tient vraiment debout ; l’histoire continue de s’écrire au fil du story-board et de ses ajustements, jusqu’à, parfois, ne plus ressembler que de très loin à ce que j’avais écrit. La phase de crayonnés peut encore faire subir à l’histoire de nombreux changements, et jusqu’à l’encrage qui ne réserve pas son lot d’ajouts, retraits et modifications…


Pourquoi avoir choisi un petit village de la Creuse comme décors de l’intrigue ?


Pour son nom qui sonnait bien. Et j’avais besoin d’un coin de France pas trop populaire, une zone à l’écart des cartes postales.


Dans Intrus à l’Etrange vous mêlez la quête de soi d’un jeune homme et une intrigue à la trame aux accents de polar fantastique. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette démarche ?


Il me semble qu’à peu près chacun de mes récits contient une dimension initiatique, d’où le personnage en crise ; par ailleurs, j’aime le mystère, les ambiances nocturnes, les lieux atypiques ; à partir de là, le fantastique n’a plus qu’à pointer son nez…


Intrus à l’Etrange, c’est un titre plutôt mystérieux. Pourquoi ce choix ? Faut-il y voir un jeu de mot ?


« L’Etrange », c’est la moitié du nom du village où je situe mon récit (Magnat-L’Etrange) ; et ce livre est l’histoire d’un personnage déraciné, mais à qui l’on fait bien comprendre que là où il mène ses recherches, il n’est franchement pas chez lui, voire pas le bienvenu. Et puis ce titre sonnait bien.


Les personnages et l’histoire de Intrus à l’Etrange frôlent à plusieurs reprises les archétypes sans pour autant y sombrer. Etait-ce une démarche volontaire et consciente ?


La vraie vie est pleine de gens encore plus archétypaux que tous ceux qu’on pourra toujours inventer. Il est possible que certains personnages n’en soient pas très loin, ce n’était pas délibéré, en outre, j’ai été très fidèle au fait divers du lynchage et aux traits de comportement de la victime. Quant au grand portrait final, c’est un portrait en creux, dessiné par un environnement émaillé d’une foule de micro-détails nuançant un personnage complexe et – il me semble - peu conventionnel.


Pouvez-vous nous parler de l’aspect vestimentaire de Martial ? Est-ce un moyen d’emmener le lecteur là où vous souhaitez qu’il aille ?


Rien d’extraordinaire dans son accoutrement, à part peut-être un chapeau pas vraiment à la mode ; c’est important, aussi, les points de repère visuels immédiats, pour le lecteur. Comme un guide avec son parapluie jaune fluo, on suit l’élément distinctif.


Vous avez développé tout au long de vos différents albums un style graphique bien personnel. Commençons par la mise en scène. Vous planches révèlent une vraie prise en compte de la gestion des vignettes.


Je n’ai pas le sentiment d’avoir un style, disons que c’est comme ça que je dessine, et même quand je change d’outil, je n’arrive pas à changer de style. La mise en scène est ce qui me paraît captivant dans ce travail : les imperceptibles ficelles qui feront que le lecteur ressentira telle émotion sur telle scène plutôt qu’une autre… Quand on sait à quel point d’infimes détails peuvent faire basculer une intention première en tout autre chose, une tragédie en comédie, un mélo mièvre en sulfureux pamphlet…


Vous aimez alterner des vignettes aux décors chargés avec des « dessins flottants ».


Quant à la mise en page, dans la mesure où décors et ambiances sont très importants pour moi, je la soigne, afin que le lecteur n’étouffe pas complètement, en tâchant de faire alterner cases riches et chargées avec des plages d’aération. Car une fois que le décor est compris par le lecteur, que la scène et l’atmosphère sont posées, nul besoin de trop répéter ce qui alourdirait une simple scène de dialogue.



De manière générale vous ne faites que très rarement appel à la couleur. Qu’est-ce qui vous plait dans le noir et blanc ?


Je ne suis pas un fanatique du N&B, je rêve de certains albums en couleurs, mais ce rêve n’aboutit jamais. Cependant, le noir et blanc est aussi une ascèse, un plaisir de dessin pur.


Dans Intrus à l’Etrange vous utilisez le noir et le blanc, ainsi que différentes nuances de gris. Est-ce un moyen d’adoucir le rendu visuel et de plonger le lecteur dans la dimension de l’intime ?


J’avais dessiné ce projet presque en ligne claire en comptant sur le fait que je trouverais un éditeur qui le publierait en couleurs ; l’accompagnement du dessin par au minimum un lavis me paraissait une nécessité inhérente à l’histoire et à l’importance que je donnais aux atmosphères dans ce récit dont une grande partie est nocturne. Je voyais ces séquences obscures, mais feutrées. Le noir et blanc brut aurait été trop radical, aurait nuit à la pénétration du regard dans les images, et à la lente imprégnation nocturne sur laquelle je comptais…


Intimité que vous chercher avec la typographie du lettrage rappelant l’écriture manuscrite ?


C’est juste ma façon d’écrire. Je pourrais difficilement en changer. Je n’ai d’autre souhait que d’être le plus lisible possible. Je n’aime pas la froideur mécanique, je sais que je n’aurai jamais recours aux typos autres qu’écrites à la main.


La relation à l’autre est finalement le thème central de Intrus à l’Etrange. Ecrire et dessiner ce récit était-ce un moyen de livrer un peu de vous-même ?


Je suppose que chaque projet livre une partie de son auteur ; ce que l’on met exactement, on l’ignore, et chacun en aura de toute façon une perception différente. Il arrive que ce soit le lecteur qui renvoie à une intention dont on n’était pas conscient à l’écriture.


Intrus à l’Etrange un album qui fait 152 pages. Qu’est-ce que cela représentait pour vous, un confort, une difficulté ?


Je ne pense jamais en nombre de pages. S’il fait 152 pages, c’est qu’il en avait besoin. Je ne me suis ni bridé, ni forcé, j’ai simplement cherché à atteindre un équilibre entre la densité que nécessitait le récit, et le rythme de lecture qui en découlait.


Avez-vous des influences que vous aimez revendiquer ?


Des influences, certainement, fatalement. Pas forcément conscientes, et encore moins revendiquées. Je n’ai pas le sentiment d’appartenir à une école, un mouvement. Si c’est le cas, il faudra qu’on me dise lequel !


Etes-vous un lecteur de bande dessinée ? Souhaiteriez-vous nous faire part d’un de vos coups de cœur ?


Oui, oui, j’en lis, bien-sûr. Pour autant, je ne suis pas boulimique, je cherche ce qui va me surprendre ou m’emporter. J’ai beaucoup aimé 4 Sœurs, récemment (Cati Baur-Malika Ferdjouk) et la réédition de L’Ours Barnabé est un must. Sinon, j’aime à peu près tout ce que publie L’Association.


Avez-vous de nouveaux projets ?


Bien sûr ! Plein ! Mais une maison à retaper, aussi…