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Entretien avec Patrick Mallet

Interview téléphonique réalisée par melville en juillet 2010 à l occasion de la sortie du troisième tome d Achab

Sceneario.com : Bonjour Patrick, tu es l’auteur d’ Achab qui retrace la jeunesse de ce personnage mythique inventé par Herman Melville dans son roman Moby Dick. Est-ce que tu peux te présenter rapidement pour nos lecteurs ?


Patrick Mallet : Bonjour. J’ai 39 ans et je suis genevois d’origine. J’ai fait mes études supérieures en Suisse et je suis ensuite venu à Paris en 1991 pour faire une école de graphisme et d’illustration jusqu’en 1996. Ensuite j’ai travaillé dans le milieu du jeu de rôle en tant que graphiste et maquettiste.

Sceneario.com : Comment t’est venu l’envie de faire de la bande dessinée ? Est-ce que c’était pour toi l’aboutissement d’un désir de jeunesse ?


Patrick Mallet : Ce qui est sûr, c’est que j’ai toujours dessiné, et ça depuis tout petit. Par contre, je ne suis pas sûr d’avoir imaginé étant enfant la BD comme pouvant être potentiellement un métier. Je crois qu’il y a eu toute une partie de ma vie d’adolescent - et même jusqu’à mes études à Paris en fait - où je ne pensais pas pouvoir faire de la BD pour le reste de ma vie. Je me voyais plutôt graphiste, illustrateur ou quelque chose qui serait en rapport avec « l’art », mais c’était assez vague. Le déclic, il est venu du monde du jeu de rôle dans lequel j’ai travaillé à partir de 1996. Là, j’ai croisé des gars qui avaient mon âge et qui écrivaient des histoires incroyables dans des univers fantastiques, futuristes, ésotériques, historiques… En les côtoyant, j’ai fini par me dire : « Pourquoi pas moi ? » C’est à cette époque-là que j’ai commencé à concevoir mes propres histoires. Au début ces « scénarios » n’étaient pas destinés à devenir de la BD : ils étaient conçus pour le jeu de rôle. Finalement, je ne suis pas venu à la BD par le dessin, mais plus par le scénario !

Sceneario.com : Et aujourd’hui alors, la bande dessinée représente quoi pour toi, un métier, une passion ?


Patrick Mallet : Oui, idéalement j’aimerais bien pouvoir vivre en faisant de la BD. Au début, bien sûr, ce n’était pas possible. Et puis il y a eu un moment, ces deux-trois dernières années où ça a été le cas : les projets se sont enchaînés, j’ai alterné les albums de la série « Achab » et les « one-shots » de la collection « Carrément BD ». Rétrospectivement, ça a été un moment assez magique, même si cela impliquait des cadences de travail un peu « soutenues » d’enchaîner les albums les uns après les autres. Maintenant, c’est redevenu plus compliqué. Il n’y a plus qu’à attendre que la roue tourne de nouveau !

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Sceneario.com : Maintenant je te propose de passer au sujet même de cette interview, autrement dit la série Achab. Est-ce que tu peux nous raconter la genèse de ce projet ?


Patrick Mallet : L’idée maîtresse (« Tiens, si je racontais la vie d’Achab en BD ? ») est vraiment venue un jour, comme ça. Pour en arriver là, il faut remonter en arrière à la lecture de Moby Dick. Je l’ai lu il y a une quinzaine d’années ; à l’époque je l’avais trouvé parmi d’autres livres chez un bouquiniste. Je l’ai lu et au final j’étais plutôt content d’être arrivé au bout de ce « pavé ». Sur le moment rien de plus, je ne me suis pas réveillé le lendemain en me disant : « Je vais imaginer la vie d’Achab ». Par contre, le livre est resté dans un coin de ma tête ; impossible de l’oublier. Au fil des ans, il m’arrivait de repenser à toutes ces histoires de marins embarqués sur de frêles baleinières pour aller chasser de redoutables proies, les cachalots. Tout ce côté-là complètement dingue, aventureux au dernier degré, a laissé des traces : j’ai fini par chercher des livres sur la pêche américaine au XIXe siècle, pour creuser cet univers. Melville m’avait en quelque sorte « ouvert les yeux » sur ce monde qui me fascinait. En me documentant, j’ai découvert un formidable réservoir d’anecdotes et de situations « exploitables » d’un point de vue scénaristique. Et un jour, nourrie j’imagine de tout ce « terreau », est venue l’idée dont l’ai parlé plus haut.

Sceneario.com : Sur Achab mais aussi sur tes autres albums je crois, tu es à la fois scénariste et dessinateur, tu peux nous en dire un peu plus sur ta méthode de travail ?


Patrick Mallet : C’est vrai que je suis scénariste et dessinateur. Mais du fait que je ne suis pas scénariste « de métier », mes scénarios sont en fait plus une histoire que j’ai envie de raconter avec mes dessins. Du coup, mon scénario est souvent très visuel, un peu en vrac, il maque de méthode. Et c’est là qu’intervient un très bon ami scénariste,Régis Jaulin. On s’est rencontré à l’époque où lui et moi nous travaillions dans le monde du jeu de rôle. C’est lui qui aujourd’hui m’aide à « restructurer » mes histoires. En tant que scénariste, il a la méthode que je n’ai pas encore, celle que j’acquiers petit à petit, au fil de mes différents scénarios. Régis me pousse aussi souvent à aller plus loin que je ne l’ai été dans mes premières idées ; il a le regard d’une deuxième personne qui peut rebondir sur ce que j’ai déjà imaginé. Et le scénario des tomes d’ « Achab » se sont construits comme ça, sur trois-quatre étapes, des aller-retour entre lui et moi, jusqu’au moment où j’y trouve mon compte et lui n’a plus de critiques à émettre. Un truc assez amusant, c’est que quand je suis en train d’écrire mon scénario, je ne dessine pas. Je ne veux pas que le dessinateur qui est en moi (là je parle un peu en schizophrène !) ait une influence sur le déroulement du scénario et puisse dire par exemple : «  Ah non, le port de Nantucket avec les trois baleiniers et la foule au premier plan, c’est trop pénible à dessiner, je ne le fais pas ! » Si je ne suis à ce moment-là que scénariste, j’arrive à voir si le fait de dessiner le port en entier est nécessaire pour l’histoire que je veux raconter. Et si c’est le cas, par la suite le dessinateur devra se débrouiller avec ce qu’à écrit le scénariste ! Je fais vraiment un boulot après l’autre.


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Sceneario.com : Et pour la phase de dessin, tu procèdes comment alors ?


Patrick Mallet : Une fois le scénario écrit, je prends la casquette du dessinateur et je commence le story-board. Pour moi cela consiste à faire rentrer tout ce que j’ai écrit dans les 54 pages de l’album. C’est là où des fois tu as des surprises… Je suis souvent serré, car comme je n’aime pas les albums qui se lisent en 5 minutes, j’ai du coup tendance à écrire des scénarios assez denses. Mais au final j’y arrive toujours ! Pour moi le story-board est une sorte « d’exutoire graphique ». Je le fais en deux ou trois semaines, j’y mets vraiment toutes les idées que j’ai, les premières possibilités de mise en scène. Ce story-board « imparfait », je le garde comme guide pour faire les planches de l’album, sachant que je me donne la liberté de tout changer, de garder ce qui est bon, de modifier telle ou telle case sur une planche, ou parfois carrément supprimer une séquence ou au contraire en rajouter une autre… Il me sert surtout pour le rythme de l’album : tout ce que j’ai écrit y est rentré, donc si je raccourcis ou rallonge une scène, je dois retomber sur mes pieds pour la suite de la pagination. C’est une sorte de filet de sécurité qui me permet de rester libre. Une fois que j’ai le scénario et le story-board j’envoie le tout à l’éditeur pour validation. Et ensuite je commence à travailler sur les planches. Je commence toujours à la planche 1 et je termine à la 54 ; je n’arrive pas à faire l’album dans le désordre. En gros, je fais une page finalisée en un ou deux jours, ça dépend de la complexité de la page. Le matin j’ai en face de moi une page blanche au format de mes originaux (du A3 pour « Achab »), et punaisé au dessus du bureau, j’ai mon story-board complet. Je prends le temps de revoir ce que j’avais prévu pour le découpage de la planche en question. Parfois, tout reste inchangé, parfois je modifie un cadrage, j’optimise quelques cases ; parfois aussi rien n’était bon dans mon story-board d’origine donc je repars de zéro. Ensuite, quand le découpage final de la planche me convient, je le reporte sur ma planche A3. L’étape suivante est de dessiner dans toutes les cases de la planche les croquis plus ou moins détaillés qui sont le « brouillon » de la planche définitive. Après, je dessine sur une table lumineuse.

Sceneario.com : Est-ce que tu pourrais nous parler un peu plus de ton travail sur table lumineuse ?


Patrick Mallet : Gamin je faisais de la BD en employant la méthode « traditionnelle » du brouillon sur lequel tu repasses avec un stylo, pour ensuite effacer le crayon. Maintenant, cette méthode ne m’intéresse plus. J’ai besoin de me réserver des surprises lorsque je dessine. C’est pour cela que je travaille sur table lumineuse : mon brouillon A3 de tout à l’heure va me servir de « support » pour réaliser la planche définitive. Je vais placer une seconde feuille A3 vierge sur mon brouillon, et dessiner, par transparence, ma planche originale. Je ne décalque pas, car comme je l’ai expliqué, mes croquis sont sommaires. Mais ils me donnent les indications nécessaires pour que je puisse réaliser à partir d’eux mon dessin final. Et si mon dessin final est raté, comme je travaille au critérium (mine de crayon), il me reste la gomme… et dans le pire des cas, je refais la case en question sur une autre feuille et la colle par-dessus la case ratée.

Sceneario.com : Tu peux nous dire un mot sur Laurence Croix qui assure la couleur d’Achab et d’autres de tes albums ?


Patrick Mallet : J’ai réalisé moi-même les couleurs de mes deux premières BD, J’ai pas sommeil ! et le premier volume des Plombs de Venise. Ça m’a pris un temps affreusement long. C’était un travail considérable, je faisais ça sans palette graphique. J’en garde vraiment un souvenir abominable. Je me suis dit que ce n’était pas possible de continuer à coloriser moi-même mes albums.C’est Frédéric Mangé, mon éditeur chez Treize Etrange, qui m’a présenté à Laurence Croix parce qu’elle travaillait déjà avec lui. Je suis extrêmement content du travail de Laurence sur mes albums, car j’ai un dessin très compliqué, plein de détails, et elle arrive à le simplifier, à rendre toutes les cases lisibles. Finalement, grâce à elle je m’autorise un dessin assez poussé. Quand il s’agit de passer à la colorisation, Laurence reçoit les planches scannées. On détermine les différentes ambiances colorées. Quand on commence une série ou que l’album est un one-shot, je lui envoie plein de documents visuels qui m’ont servi à constituer mes images, pour qu’elles puisse les utiliser à son tour en références pour ses couleurs. Ensuite, elle me fait des propositions de colorisations, je valide, ou on fait quelques modifications jusqu’à ce que l’ensemble soit bon.


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Sceneario.com : Maintenant pour en venir plus sur le « fond » de cette grande aventure qu’est Achab, est-ce que tu pourrais nous parler un peu de la folie ? Sur cet état qui semble hanter les personnages de la série, en disant cela je pense notamment à la folie d’Achab bien sûr mais aussi à celle d’Elie qui perd la raison dans ce troisième tome.


Patrick Mallet : C’est intéressant comme question… Paradoxalement, je n’ai pas réellement réfléchi sur la folie comme thématique de la série. Pour moi, le thème primordial la série c’est Achab. Dans le Moby Dick de Melville, Achab est fou. Un des défis de cette série, c’était donc que le Achab que j’ai imaginé à 13 ans dans le tome 1 rejoigne le Achab de Melville, ce vieillard capable de tout sacrifier pour rattraper Moby Dick. L’idée était de présenter au départ un garçon à peu près normal et de montrer comment il glisse lentement vers la folie. Je suis toujours très content quand on me dit que l’on ressent très bien la folie dans la série. Je ne me suis pas posé la question du développement de la folie dans la série, je savais juste quelles en seraient les principales « étapes » (la mort du père d’Achab, puis celles d’Emily et de leur enfant). J’y suis allé un peu à l’instinct, en sachant où je devais arriver. La folie finalement est intrinsèque au personnage d’Achab ; je l’ai simplement développée au fur et à mesure des tomes. Quant à Elie, c’est un personnage qui se trouve dans le roman de Melville. Elie est un vieux bonhomme barbu, une sorte de prophète fou qui met en garde Ismaël et Queequeg avant qu’ils n’embarquent sur le Pequod : il leur dit qu’Achab est maudit, qu’il ne faut pas monter à bord. Evidemment, Ismaël et Queequeg ne tiennent pas compte des avertissements d’Elie. Dès le début de la série, j’avais une idée très précise de ce que je voulais faire de ce personnage : un garçon un tout petit plus âgé qu’Achab qui effectivement devient fou au cours de la série, lors de sa rencontre avec Moby Dick dans le tome 2.

Sceneario.com : Et justement à ce propos comment gères-tu la cohérence avec l’œuvre de Melville ?


Patrick Mallet : Pour moi la série raconte la vie d’Achab, donc elle englobe le roman de Melville. Idéalement, Moby Dick serait le cinquième et dernier volume de la série.  Le défi majeur que je me suis fixé dès le début, c’est que le lecteur lise la vie d’Achab dans son intégralité en ne ressente pas de rupture de ton entre ce que j’avais imaginé moi et ce qu’avait écrit Melville. Je voudrais que l’on « glisse » du volume 4 au volume 5 en ayant le sentiment d’une œuvre unique. Je ne veux en aucun cas me hisser au rang de Melville, mais il s’agit pour moi de lui rendre justice, de ne pas le trahir en quelque sorte. Par exemple, dès le début, j’ai toujours voulu dans la série des dialogues qui étaient le plus proche de ceux de Moby Dick. Il n’était pas question de mettre des dialogues avec des jurons sous prétexte qu’on est dans un univers de marins. Ce n’était en aucun cas de la censure, mais tout simplement parce qu’il n’y a pas de jurons dans le roman de Melville.

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Sceneario.com : Pour revenir à l’histoire d’Achab, ou plus précisément à celle de Moby Dick, il apporte une dimension fantastique au récit, c’est un peu comme si ce cachalot blanc était un bras armé du destin. Tu peux nous en dire un peu plus sur le traitement que tu fais de ce « personnage » ?


Patrick Mallet : Ce qui est sûr c’est que je traite Moby Dick dans la série comme je l’ai perçu dans le roman. Il y a clairement une dimension fantastique dans le livre de Melville. Par exemple, Moby Dick a le don d’ubiquité (ça va être un des thèmes du tome 4). Il y a ce côté qui en fait plus qu’un animal, le cachalot semble presque doué de raison, comme tu l’as dit : un bras armé du destin. En tout cas, il est quelque chose qui se « heurte » à Achab. Un autre point important sur Moby Dick : j’avais envie de varier à chaque tome les apparitions du cachalot blanc, pour que le lecteur n’ai pas l’impression de relire les mêmes chasses. Par exemple dans le tome 1, Moby Dick n’est présent que dans un flashback, il n’y a pas de confrontation directe avec Achab. Dans le tome 2, la confrontation tant attendue a lieu, mais pas telle que Achab l’imaginait (dans un premier temps Achab ne peut rejoindre le cachalot qui est apparu à côté du navire, et la seconde fois qu’ils se croisent, Moby Dick coule le navire, laissant Achab seul avec Elie au milieu de l’océan). Dans le tome 3, Moby Dick n’apparaît pas pendant presque tout l’album, et quand il surgit c’est pour porter un coup fatal à Achab, en lui faisant perdre les derniers liens qui faisaient encore de lui quelqu’un de sensé. Et dans le tome 4 ce sera encore autre chose, mais là je ne vais pas en parler…

Sceneario.com : Oui, justement dans le tome 3 on le voit dévorer Emily et son enfant…


Patrick Mallet : Toute cette séquence peut être un rêve ou la réalité, puisque juste après ce plan tu as Achab qui se réveille. J’ai clairement voulu l’ambiguïté sur cette scène, je trouve que les deux solutions (réalité ou cauchemar ?) sont toutes aussi intéressantes l’une que l’autre. Pour moi c’était une belle idée de scénario dans le sens où elle peut susciter une réflexion chez le lecteur et le laisser libre de sa propre interprétation. Moi-même je serais incapable de choisir un des deux solutions, je trouve que l’une comme l’autre fonctionnent. J’ajoute que - ça n’a plus grand chose à voir avec la question - ces scènes de chasses, celles dans lesquelles Moby Dick apparaît, sont celles où je prends le plus de plaisir à dessiner. J’adore mettre en rapport le gigantisme de ce cachalot face à la petitesse des humains qui le chassent. Ces confrontations sont un vrai bonheur à écrire, à mettre en scène et à dessiner. Paradoxalement, ce sont ces planches-là que je dessine le plus vite. Et après, je galère sur des pages et des pages à Nantucket dans lesquelles des dames boivent le thé et ont des malaises…

Sceneario.com : Et justement par rapport à cette démesure, ce côté tragique presque un peu théâtral, shakespearien même, tu peux nous en dire quoi ?


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Patrick Mallet : Je suis vraiment un grand fan de littérature fantastique, qu’elle soit classique ou plus contemporaine. Je suis aussi cinéphile. Tout ça m’influence beaucoup dans mon travail, dans ma façon d’écrire comme pour ma mise en scène. La démesure, le tragique, l’épique étaient des thèmes que je voulais traiter dans « Achab ». Quant au côté shakespearien, évidemment que j’ai lu Shakespeare (pas tout, hein, juste une partie !). Et pour moi, qui dit Shakespeare dit Welles… je suis admiratif de ce que Orson Welles a fait des textes dans son « Macbeth » ou son « Othello ». Tous ces films et ces livres m’ont influencé inconsciemment. Mais le côté « démesuré, tragique et théâtral » comme tu dis, tous ces aspects se retrouvent dans Moby Dick. Ce n’est pas du tout un bouquin pénible ou indigeste. Quand tu le lis, tu es traversé par un véritable souffle épique. Il était donc normal que ces éléments se retrouvent dans ma série.

Sceneario.com : Dans Achab il y a deux niveaux d’aventure en quelque sorte, d’une part ce côté fantastique dont on vient de parler et puis ensuite tout le fond historique. Est-ce que tu peux nous expliciter un peu ta démarche ?


Patrick Mallet : Pour moi le fantastique fonctionne d’autant plus s’il apparaît dans un environnement familier, réel, ou pourquoi pas historique. J’aime beaucoup ce glissement que tu peux avoir quand tout à coup le fantastique surgit dans un environnement tout à fait normal, ce sentiment « d’inquiétante étrangeté ». De plus, comme je le disais au début de l’interview, j’ai été fasciné par toute cette période de chasse à la baleine du XIXème parce que pour moi c’est un « réservoir à histoires ». Il y avait chez ces gens tellement de choses qui sont éloignées de ce que je suis moi, que leurs vies en deviennent fantastiques et fascinantes. Finalement, ce mélange de fantastique et d’historique vient de mon propre attrait pour l’étrange et aussi de ma perception de la vie de ces gens à l’époque. Et comme je le disais plus haut, le fantastique est également présent chez Melville. C’est d’ailleurs ce fantastique-là que je préfère, même si j’ai été élevé à Stephen King : celui de Hoffman, de Nodier, celui qui surgit tout d’un coup chez Balzac, Flaubert ou Melville … Le côté historique de la série, c’était pour moi l’occasion de raconter au lecteur une période qui me fascine. Donc pour ça il fallait qu’il y ait ce côté documenté, précis, pour qu’on puisse y croire. Par exemple, il était important pour moi que le lecteur comprenne bien cet énorme contraste qu’il y avait chez ces quakers américains de Nantucket, qui étaient une population très stricte. D’une main ils tenaient la Bible et prêchaient le respect de la vie créée par Dieu, et de l’autre ils dépeçaient des monstres géants sur l’océan, et pataugeaient dans du sang pendant des jours sur leurs navires, le temps que le cachalot soit réduit en huile qu’ils commercialisaient ensuite.

Sceneario.com : La précision et la rigueur avec lesquelles tu rends ces faits historiques t’as demandé quoi comme boulot ? Tu t’es beaucoup documenté pour en arriver là ?


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Patrick Mallet : Oui, c’est mon côté amateur de livres : dès qu’il y a un truc qui me passionne, je fais des recherches, je lis beaucoup, des livres, des articles piochés sur Internet, des témoignages de l’époque, etc. Je prends des notes sur tout ce qui m’intéresse, et cela devient la base de mon histoire. Pour « Achab », j’ai franchi une nouvelle étape : je suis allé au Musée de la Marine de Paris. Pour le tome 2 en effet, il fallait que je voie un baleinier en volume pour comprendre comment c’était construit. Dans le tome 1 Achab n’embarque pas sur un baleinier, donc je pouvais encore m’en tirer, mais pour le tome 2 c’était hors de question. Les photos que j’avais dans mes livres ne me suffisaient pas, il me fallait le volume, autrement dit une maquette. Ils n’en avaient pas au Musée, mais par contre ils m’ont mis en relation avec un docteur à la retraite, monsieur Jacques Soulaire. Cet homme a vécu avec les Portugais qui ont chassé le cachalot de manière traditionnelle dans les Açores jusque dans les années 60-70. J’ai eu la chance de rencontrer ce passionné et grand connaisseur de tout ce qui peut concerner la chasse au cachalot. Depuis, monsieur Soulaire m’aide et me conseille sur la série, il intervient aussi bien à l’écriture qu’au dessin. Je lui donne mes scénarios à relire et il corrige tous les détails qui sont inexacts. Ensuite, je lui montre mes planches et là aussi il me corrige mes erreurs (par exemple, dans telle case, l’échancrure de la nageoire caudale du cachalot est trop importante…). J’ai aussi eu la chance, pour le tome 3, de rencontrer un couple, Denise et Richard Koenig, qui m’ont aidé pour tout le passage sur les Marquises. Je volais un maximum de réalisme et je m’étais rapidement rendu compte que ce que j’avais réussi à glaner de mon côté comme documentation n’était pas assez suffisant. Ce sont eux qui ont contacté un de leurs amis qui a traduit certains dialogues du volume en marquisien.

Sceneario.com : Alors pour ce concentrer maintenant un peu plus sur Les Trois doublons. Dans les tomes 1 et 2 l’histoire est centrée principalement sur Achab, c’est un personnage quasiment omniprésent, et là dans le troisième tome ce n’est plus vraiment le cas notamment avec Emily qui prend de l’importance. Est-ce que te détacher d’Achab était pour toi un moyen de mieux cerner le personnage ?


Patrick Mallet : J’avais envie de donner cet espace à Emily pour plusieurs raisons. Déjà parce qu’elle fournissait un contre -poids à Achab tout en le complétant ; le volume 3 c’est en fin de compte leur histoire à tous les eux et je trouvais intéressant de donner à chacun d’entre eux le même « temps de parole » parce qu’il sont finalement aussi important l’un que l’autre dans ce volume. Ensuite il y a le fait que plus tu mets l’accent sur un personnage avant de le faire mourir, plus le lecteur se le prend dans la figure. Donc il était important de développer Emily avant de la tuer, pour que le lecteur ressente des émotions au moment où elle meurt. Enfin, il y avait un aspect que je voulais traiter depuis longtemps dans la série, c’était de donner un point de vue un peu plus critique sur la chasse au cachalot. Jusque là, je n’avais pas vraiment posé de regard honnête sur ce qu’il faut bien appeler un énorme massacre. C’était l’aventure humaine qui prédominait, pas le point de vue contemporain sur la chasse au cachalot. Mais je voulais à un moment dans la série pouvoir condamner aussi cette pratique, même si tout à la fois elle me fascinait. Et cela a été possible grâce au personnage d’Emily. Elle apporte un regard féminin, finalement beaucoup plus sensé et moderne sur ce qu’elle voit : elle pensait tout connaître de ces chasses, ayant grandi dans un environnement où ces pratiques sont quotidiennes, et finalement elle se rend compte que sur un baleinier la chasse était une vraie boucherie, cruelle et violente. Pour moi c’était important de faire passer ces éléments. Et ce qui est amusant, c’est qu’amener une femme à bord d’un baleinier n’est pas un truc que j’ai inventé : les capitaines américains l’ont fait tout au long du XIXe siècle. Leurs femmes partaient en campagne sur le navire, donnaient naissance à leurs enfants à bord, participaient à la vie quotidienne des baleiniers, etc. Bien entendu, elles ne participaient pas aux chasses. Souvent les récits qu’elles ont laissé (journaux, lettres , etc.) montrent à quel point leur existence sur un baleinier était répétitif et monotone.

Sceneario.com : Tu peux nous dire quelques mots sur le choix du titre, Les Trois doublons ?


Patrick Mallet : Les trois doublons sont aussi les trois femmes qui ont eu une importance pour Achab, et qui le font passer à l’âge adulte. Il y a tout d’abord l’indigène qu’il rencontre aux Marquises, qui va lui apporter ses premières expériences. Puis Shioban, la prostituée qui deviendra la mère d’Ishmaël, le narrateur de « Moby Dick » Et enfin il y a Emily, le grand amour de sa vie, qui va être sacrifiée. Quand aux doublons, les pièces d’or données par Ichabod, c’est un élément pris au roman, dans lequel on voit Achab clouer un doublon d’or au mât du Pequod et la destiner à celui qui le premier verra Moby Dick. J’ai juste imaginé l’origine de cette « tradition ».

Sceneario.com : Sur la forme de ce tome 3, le texte est plus présent que dans les tomes précédents avec notamment les extraits des journaux de bord d’Achab et d’Emily. C’est un vrai choix ou alors un peu une « « contrainte » te permettant d’expliciter plus facilement le propos de l’histoire ?


Patrick Mallet : Le tome 3 s’est retrouvé à condenser beaucoup de choses que je voulais raconter. Et du coup un des moyens qu’on a trouvé avec Régis Jaulin pour réussir à tout traiter, c’est de faire passer un maximum de choses par la voix-off d’un journal. Ce procédé permet de faire passer plus facilement beaucoup d’informations. Le tome 3 a donc forcement plus de texte. Il est certain que j’aurai bien aimé avoir une dizaine de pages en plus pour être moins serré, mais bon ce n’était pas possible.

Sceneario.com : Pour tout le passage sur les Marquises tu t’ais basé sur un autre livre de Melville, Typee. Tu peux nous en dire un peu plus ?


Patrick Mallet : Une des rares choses que tu sais sur Achab dans le roman de Melville c’est qu’il a été « chez les cannibales ». Et du coup, moi je savais que dans ma série Achab devait à un moment ou à un autre s’échouer sur une île peuplée de cannibales ! Typee raconte une anecdote authentique (bien que plus ou moins romancée) de la vie Melville. Dans sa jeunesse, il a été baleinier. Lors d’une escale aux Marquises, lui et un autre marin décident de déserter le navire pour fuir les conditions de vie à bord qui se sont détériorées. Ils passent quelques semaines sur Nuku Hiva parmi les « cannibales ». Je me suis inspiré du récit qu’à fait Melville de sa propre expérience pour imaginer le séjour d’Achab sur la même île. Denise et Robert Koenig m’ont ensuite aidé à rendre mon idée crédible.


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Sceneario.com : Tu peux nous dire quelques mots sur la suite de la série ?


Patrick Mallet : Le tome 4 est terminé et devrait sortir en novembre 2010. J’aimerais bien moi terminer avec ce que j’avais prévu au départ, à savoir un cinquième tome qui sera l’adaptation de Moby Dick. On aurait ainsi la vie complète d’Achab qui serait racontée, jusqu’à sa mort. Pour l’instant, le tome 5 est en négociations, et je me suis donc débrouillé pour qu’à la fin du tome 4, on arrive juste avant le roman. Dans le cas où le 5e tome ne se ferait pas, le lecteur pourra lire mes quatre volumes, puis enchaîner tout naturellement sur la lecture du roman de Melville pour connaître la fin de la vie d’Achab.

Sceneario.com : Avant de conclure, est-ce que tu pourrais nous faire part d’un artiste qui t’a vraiment marqué, quelqu’un qui quelque part a participé à ce que tu es aujourd’hui ? Pas facile…


Patrick Mallet : Ah oui mais là un seul c’est vraiment pas assez ! Je vais tricher ub peu et choisir un film, une bande dessinée et un écrivain. Mon film préféré est Les Portes du Paradis (Heaven’s gate) de Michael Cimino (en version longue forcement, qui dure près de quatre heures !) A tout les niveaux je trouve ce film absolument démesuré et titanesque. Pour moi c’est un chef-d’œuvre. C’est un western comme tu n’en as jamais vu et un film comme tu n’en verras jamais plus parce que plus personne n’écrit ou ne filme des histoires pareilles de nos jours. Le souffle épique, aventureux que tu peux retrouver parfois dans Achab, il provient de là, de ce que je ressens à chaque fois que je revois ce monument du cinéma. Passons à la bande dessinée. Le capitaine écarlate (de Guibert et David B chez Air Libre) est pour moi un chef-d’œuvre d’équilibre à tous les niveaux. Rien ne manque, rien n’est en trop, tout est parfait, à la virgule près dans les dialogues, et au trait près dans le dessin…. Et puis j’adore cet album parce que David B a mis en scène un de mes auteurs préférés, Marcel Schwob, dans ces propres fictions - et ça c’est un truc complètement dément ! Je termine avec Joseph Conrad pour la littérature. Je l’ai découvert peu de temps après Melville et à chaque fois que je lis un de ses livre, je le trouve mieux que le précédent ! Il faut absolument lire « Jeunesse » de Conrad !

Sceneario.com : Et puis pour terminer, après Achab tu as d’autres projets ?


Patrick Mallet : Je travaille actuellement sur une adaptation assez personnelle des Argonautes, le mythe de Jason et la toison d’or. J’ai aussi un autre projet de série avec un investigateur occulte au XIXème siècle, plus dans la lignée de ce que peut faire Mike Mignola en tant que scénariste. J’adore Hellboy, mais je trouve qu’il excelle aussi au scénario (dans B.P.R.D par exemple). Avec cet autre projet, je devrais pouvoir m’en donner à cœur joie avec plein d’éléments fantastiques !…

Sceneario.com : Patrick, merci d’avoir passé un peu de temps avec nous. A très bientôt !


Patrick Mallet : Merci à vous, et à bientôt !