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Entretien avec Patrick Mallet (2)

« Pour Le Long Hiver, il s’agissait également de "payer mes dettes", de rendre hommage à la féérie, un genre que j’affectionne tout particulièrement. »

Scénariste et dessinateur de ses histoires, Patrick Mallet explore ses « obsessions » tout en se renouvellent d’un récit à l’autre. En marge des modes, l’auteur trace son sillon dans le monde de la bande dessinée. Série en deux volet, Le Long Hiver redonne ses lettres de noblesse au genre du merveilleux – qui à parfois tendance à être oublié – et dont chaque lecture dévoile un peu plus la richesse et la porté de son propos. De quoi nous donner à nouveau l’envie de rencontrer Patrick Mallet pour un nouvel entretien.

Interview dirigée par Melville et réalisée par email en août 2012.



Sceneario.com : On sait depuis l’entretien que tu nous as accordé il y a deux ans que tu avais comme projet après Achab une adaptation des Argonautes et une série sur un investigateur occulte au XIXème siècle. A quel moment est né le projet du Long Hiver ?


Patrick Mallet : Le Long Hiver est un projet qui remonte à très loin. Il fait partie de mes plus anciennes idées, à l’époque où je notais toutes mes idées d’histoires dans des petits carnets que je transportais partout avec moi. Mes premières notes constituées en synopsis datent de 2004, ce qui veut dire que cette histoire a dû germer bien plus tôt. J’ai un « stock » de projets qui sont à différents stades d’avancement (notes, synopsis détaillé, scénario complet avec dialogues). Lorsque je me consacre à l’écriture (c’est-à-dire lorsque je ne dessine pas), je travaille toujours sur plusieurs projets à la fois, au gré de l’humeur du moment, ou des idées qui me viennent, ou des souhaits des éditeurs avec qui je travaille (plutôt un « one shot », ou plutôt une série). Certaines de ces idées, je ne sais toujours pas maintenant si je les destine à être utilisées sous la forme d’une bande dessinée, d’un jeu de rôle ou pourquoi pas d’un roman. Mais pour Le Long Hiver, il a toujours été clair pour moi que ça deviendrait une BD.


Sceneario.com : Avant de présenter un projet à un éditeur tu aimes avoir écrit une bonne part du scénario. Etait-ce le cas pour Le Long Hiver ?


Patrick Mallet : Oui, c’est assez particulier en ce qui me concerne : lorsque je pense à un projet, je m’y mets en qualité de scénariste : je ne fais qu’écrire, prendre des notes, faire des recherches… Je ne réalise pratiquement aucun dessin. Cela viendra plus tard, lorsque le scénario sera bien construit. Pour les éditeurs, effectivement, je présente en général toujours un dossier qui comprend le synopsis détaillé et complet de l’histoire (ou celui du tome 1 dans le cas d’une série). Par « synopsis détaillé », j’entends un scénario sans dialogues, c’est-à-dire que les descriptions et les intentions des personnages sont toutes décrites : il ne leur manque que la parole, leurs dialogues (les plus importants sont notés au style indirect). Une fois que le dossier est accepté par l’éditeur et qu’on se lance dans le projet, la première étape, c’est de prendre mon synopsis et d’en faire un scénario, autrement dit je passe à l’écriture des dialogues que j’intercale dans mon texte déjà écrit. Puis c’est l’étape du story-board, et enfin la réalisation des planches.


Sceneario.com : Est-ce que le scénariste Régis Jaulin est à nouveau intervenu pour t’épauler dans la rédaction de la version définitive du scénario ?


Patrick Mallet : Non, Le Long Hiver est ma première BD 100 % sans Régis Jaulin ! À l’heure qu’il est, il a probablement dû lire le tome 1 ; j’attends son verdict d’un instant à l’autre… Plus sérieusement, il s’est effectivement trouvé que j’ai envoyé mon scénario à Casterman en ne pensant pas forcément qu’il allait être accepté (je ne pensais pas convaincre un éditeur avec ce curieux mélange des genres entre histoire et merveilleux). Or, le projet a été pris. Et ensuite tout s’est enchaîné très vite, je me suis mis au travail, j’ai commencé à dessiner, et je n’ai pas eu le temps de faire lire mon scénario à Régis. J’espère cependant avoir bien pris en compte ses conseils, et que cette histoire sera, aux yeux du lecteur, à la hauteur d’Achab ou des Plombs de Venise.


Sceneario.com : Après Achab où tu fleuretais avec le fantastique, tu abordes ici une des branches du genre (le merveilleux) avec plus « vigueur », ceci semble correspondre à une envie qui se laissait pressentir. Mais pourquoi le choix du merveilleux ?


Patrick Mallet : Effectivement, Le Long Hiver est volontairement inscrit dans ce que tu appelles très justement le merveilleux, ou le féérique. Ce genre, comme l’horreur ou le fantastique, fait partie de mon univers littéraire depuis mes premières lectures (cela doit remonter aux « livres dont vous êtes le héros », à Tolkien et à toute la mythologie celte). Par la suite, mon sens du merveilleux s’est étoffé et affiné, surtout au contact d’auteurs tels qu’Arthur Machen ou Lord Dunsany, ou d’œuvres singulières comme Rip van Winkle de Washington Irving ou le Peter Pan de Barrie. L’horreur et le fantastique, j’ai déjà pu m’y aventurer avec Smarra et également Vathek. Pour Le Long Hiver, il s’agissait également de « payer mes dettes », de rendre hommage à la féérie, un genre que j’affectionne tout particulièrement.


Sceneario.com : On te savait assez familier avec le fantastique disons lovecraftien pour aller vite, est-ce également le cas pour le monde du Petit Peuple ?


Patrick Mallet : Je pense que oui, même si j’ai peut-être plus de références littéraires en fantastique pur. Mais mes lectures d’Irving, de Machen, de Tolkien et même de Jean Markale m’ont aidé à bâtir un « terreau » merveilleux sur lequel Le Long Hiver a fini par pousser. Pour cette histoire, je me suis inspiré de thèmes connus des amateurs du Petit Peuple, le plus fameux d’entre eux étant le temps qui passe différemment selon que l’on se trouve sous terre dans les royaumes féériques ou à la surface. Là-dessus s’est greffée l’idée d’un soldat qui passerait toute la Guerre de 14-18 en une journée dans le monde des fées, et qui aurait à affronter, une fois revenu à la surface, le cruel décalage qui en résulte… Un autre thème que je voulais absolument aborder est la mélancolie propre aux elfes, que l’on trouve particulièrement chez Tolkien sur l’ensemble de son œuvre. En effet, le monde des Terres du Milieu est au fil des âges progressivement abandonné par les Elfes qui y ont vécu trop longtemps et qui y ont vu trop de guerres (lisez, relisez Le Silmarillon !) Cette tristesse, ce retrait du merveilleux face à la modernité qui le remplace est une idée qui me fascine et que j’ai voulu transmettre à ma façon dans cette histoire.


Sceneario.com : Tu remercies Pierre Dubois pour l’aide qu’il t’a apporté. Comment vous êtes-vous rencontrés ? Quel a été sa contribution au Long Hiver ?


Patrick Mallet : Je me rends depuis plusieurs années au festival « Textes et Bulles » à Damparis dans le Jura (je réalise régulièrement des couvertures pour les livres d’un éditeur de littérature fantastique du coin, la Clef d’Argent). Pierre Dubois y est aussi régulièrement invité. Une année, Pierre m’a dit avoir apprécié Achab, et sautant sur l’occasion, je lui ai parlé du Long Hiver, à l’époque encore un projet parmi d’autres. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à rendre encore plus crédible toute la partie fantastique de mon histoire, et il a généreusement accepté. C’est ainsi qu’il m’a fourni, par exemple, les documents nécessaires pour dessiner les pierres de foudre et autres amulettes censées protéger les soldats sur le front.


Sceneario.com : De manière générale tu aimes te documenter pour tes histoires. Pour Achab c’était la pèche aux cachalots, pour Le Long Hiver c’est la Première Guerre mondiale. Peux-tu nous en dire plus sur ta rencontre avec Philippe Lafargue, adjudant-chef du Service historique de la Défense.


Patrick Mallet : M. Lafargue m’a été présenté par une de mes connaissances. À l’époque, je commençais à faire circuler autour de moi mon scénario, pour avoir des retours sur cette histoire. C’est à ce moment que j’ai été mis en contact avec lui. Une partie du travail de M. Lafargue consiste justement à s’occuper de personnes comme moi qui, pour une BD, un film ou un livre, recherchent des faits précis (dates, costumes, armement, etc.) sur la Première Guerre mondiale. Il a généreusement mis ses connaissances au service de mon histoire, adaptant intelligemment ce que j’avais écrit seul dans mon coin à la réalité de la Grande Guerre. Sur ses conseils, Baptiste a pris une existence « réelle », il a grandi dans une région bien précise baignée de fantastique, ses différentes affectations (fantassin puis chasseur) sont également cohérentes avec les mouvements des troupes sur le théâtre des opérations, etc.



Sceneario.com : Finalement tu es plutôt bien entouré.


Patrick Mallet : Oui ! C’est primordial pour mon travail : selon moi, il y a toujours des gens qui peuvent améliorer une histoire, la rendre plus crédible, plus vivante, plus fascinante. Quand j’écris un synopsis, il s’agit d’une version « brute » qui sera améliorée, corrigée, peaufinée par des gens plus compétents que moi sur des domaines précis. Comme expliqué plus haut, Régis Jaulin m’aide généralement pour la structure interne et le rythme de mes scénarios ; Jacques Soulaire, spécialiste de la chasse au cachalot, m’a conseillé sur Achab. Et pour Le Long Hiver, je me suis pris au jeu : j’ai eu la chance de bénéficier de l’aide d’un elficologue, d’un adjudant-chef du service historique de la Défense, d’une spécialiste des photos « post-mortem », et même d’un passionné qui a expliqué au citadin que je suis comment un paysan manie une faux…


Sceneario.com : Dans Achab le découpage des planches était important dans la mise en scène du récit. Avec Le Long Hiver tu explores encore un peu plus ses possibilités narratives avec notamment l’apparition de nombreux cartouches en superposition et des personnages « hors case ».


Patrick Mallet : Le découpage est une manière de rythmer, d’animer la page. J’essaie chaque fois de trouver la meilleure mise en scène possible, celle qui sera la plus claire pour le lecteur (car mes planches sont souvent bien remplies en texte et en actions, du fait de mes scénarios souvent très denses). En plus de la clarté, j’essaie de varier la disposition et la taille des cases pour surprendre le lecteur. Je travaille généralement le découpage en doubles pages (c’est-à-dire que je mets en regard la page de gauche avec la page de droite). De manière assez paradoxale peut-être, je ne sais pas, quand je commence un album, à quoi il va ressembler au final. Le découpage est une recherche progressive, l’album se révèle au fur et à mesure des pages.


Sceneario.com : Habilement suggéré, l’idée que la chrétienté et son monothéiste ont remplacé les faeries, et par ce biais que les hommes ont bâtit leur propre croyance et donc leur propre pouvoir, est une lecture possible du Long Hiver.


Patrick Mallet : Oui ; il est vrai que j’ai une vision assez particulière sur le monothéisme en général qui me semble un brin « réducteur d’imaginaire », même si je suis conscient que cette notion est très simpliste. Le polythéisme m’amuse et m’enchante plus, je trouve plus séduisante la variété des divinités au sein d’une même religion. Mais plus qu’une « Guerre des religions » entre monothéisme et polythéisme, je voulais plutôt parler du combat entre le merveilleux et la réalité (encore une idée un peu simpliste, à vrai dire !). En travaillant sur Le Long Hiver, je tenais vraiment à cette interprétation : la magie, le merveilleux entre en « somnolence » à cette époque, car la réalité est trop puissante et étouffe le monde féérique qui jusqu’ici à réussi à survivre. Pour moi, le merveilleux a effectivement disparu lors de la Première Guerre mondiale. Il n’a plus pu lutter à ce moment-là contre l’avancée de la modernité et son cortège d’horreurs. Cette idée-là, elle vient de Hugo Pratt qui a dit quelque part (mais je ne rappelle plus où) que Corto Maltese mourrait lors de la Guerre d’Espagne, car c’est là que le Romantisme s’est définitivement éteint. Par contre, je reste optimiste : le Roi d’Adara dit à Baptiste qu’ils vont se retirer temporairement. Il est donc sous-entendu que le Petit Peuple refera surface un jour…


Sceneario.com : Avec Songe d’un matin d’Hiver (Corto Maltese – Les Celtiques), Hugo Pratt mêlait le Peuple des fées et la Première Guerre mondiale. Dans Le Long Hiver c’est aussi ce que tu fais, mais avec toutefois une approche différente. Est-ce que cette nouvelle de Pratt à un moment donné guidé ta réflexion.


Patrick Mallet : Oui, évidemment, Le Songe de Pratt fait partie de mes lectures. Par contre ce n’est pas une référence immédiate pour Le Long Hiver, comme le sont le Legend de Ridley Scott, ou le conte d’Irving. Mais j’ai dû me souvenir de Corto au pied de Stonehenge à un moment où à un autre dans le processus de création de mon scénario. Effectivement, mon approche est différente : là il s’agit de bien plus qu’un rêve.


Sceneario.com : Jusqu’à présent on a abordé la part du merveilleux dans Le Long Hiver, mais le premier moteur de récit reste le romanesque avec l’histoire d’amour qui lie Baptiste et Camille.


Patrick Mallet : Je suis content que Baptiste et Camille et leur fils Jules sortent ainsi du récit. L’idée était de les confronter à l’horreur de la Guerre qui laisse de profonds sillons sanglants sur ceux qu’elle touche. J’ai essayé d’imaginer un héros crédible et attachant à qui il arrive la plus horrible des choses, la perte de sa famille. Je voulais raconter à travers Baptiste une histoire particulière, monter par son biais une version différente, originale de la Guerre de 14-18.


Sceneario.com : Peux-tu nous confier quelques mots sur ton prochain album ?


Patrick Mallet : Je suis en train d’écrire une série pour les éditions Delcourt qui s’intitulera « Cornélius Shiel ». Les albums sont réalisés par Patrizio Evangelisti, un dessinateur italien au style impressionnant. Cette série fantastique est centrée sur le personnage d’un sorcier – Shiel - qui se bat contre les forces du Bien pour libérer Lucifer des enfers. Le tome 1 est normalement prévu pour le mois de mai 2013.