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Entretien avec Cyril Bonin (2)

« J’avais envie d’un ton assez léger et d’un côté presque comédie dramatique. C’est le ton que j’aime, on rit de temps en temps et on pleure à d’autres. Je voulais amener le lecteur à se poser des questions. »

Coup de cœur de la rédaction et succès public, Amorostasia est un album qui à marqué l’année 2013. L’occasion pour nous de rencontrer à nouveau Cyril Bonin pour poursuivre notre discussion avec un auteur qu’on aime à Scenario.com.

Interview dirigée et réalisée par Melville au festival d’Angoulême 2014.



Sceneario.com : Comment est né le projet d’Amorostasia ? Vous nous aviez confié lors de notre précédent entretien qu’il s’agissait d’une envie de longue date.


Cyril Bonin : C’est un projet dont la gestation a été assez longue. L’idée m’est venue en 1995 suite à une réflexion que sans doute tout le monde a eu : quel dommage de ne pas pouvoir retenir les moments heureux de la vie en suspendant le temps. Je me suis donc mis à imaginer une maladie qui figerait les gens dans les moments de bonheur. J’ai laissé l’idée de côté et ce n’est que quelques années plus tard que j’y suis revenu en commençant à développer le scénario, et c’est à ce moment là que je me suis dit que traiter du bonheur était trop vaste. J’ai donc réduit l’histoire à un des aspects du bonheur qui est le sentiment amoureux. L’idée d’une épidémie qui figerait les gens amoureux est ainsi née.


Sceneario.com : Y a-t-il eu plusieurs versions du scénario ?


Cyril Bonin : Oui, j’ai écris différentes moutures que j’ai présenté à différents éditeurs mais finalement le projet n’a pas été pris tout de suite. En tout j’ai dû écrire une dizaine de versions du scénario dans des époques différentes, les années 20, les années 50 et puis de nos jours, en faisant des pages en noir et blanc ou en couleur. La dernière qui a finit par convaincre est celle retenue par Futuropolis.


Sceneario.com : Qu’apportait le contexte actuel par rapport aux autres époques ?


Cyril Bonin : Je me suis rendu compte au fil des versions qu’il était difficile de situer le scénario dans une autre époque où une telle épidémie aurait eu lieu et dont on aurait jamais entendu parler. Je trouvais à chaque fois une astuce pour expliquer cet oubli de l’histoire mais ça complexifiait de manière artificielle le scénario. Finalement le terme abordé prenait vraiment tout son sens et gagnait en épaisseur en le traitant de nos jours. Notamment par le fait que dans notre approche des relations humaines et du sentiment amoureux la science tient une place importante pour tenter d’en comprendre le fonctionnement. Ces aspects scientifiques et psychologiques n’étaient pas aussi présents par le passé.


Sceneario.com : L’histoire d’Amorostasia est plus complexe que celle de vos précédents livres. On y retrouve un récit plus collectif et le nombre de pages est conséquent.


Cyril Bonin : Comme il s’agit d’une épidémie, il fallait que je montre son évolution et que je présente différents cas de victimes. L’histoire est quasiment coupée en deux avec une première partie où est traité cet aspect au travers des yeux de la journaliste. Dans la seconde partie la journaliste est elle-même concernée par l’épidémie, comme elle n’est pas touchée ni elle ni son petit ami, elle se met à se poser des questions sur son couple : ce qui amène à un récit beaucoup plus intimiste. Tous ces développements demandaient de la place. Il est vrai qu’on commence par une vue plus générale que dans mes autres albums où on est tout de suite confronté à l’intimité d’un personnage.


Sceneario.com : Le surnaturel est peut-être moins présent dans Amorostasia que dans vos autres albums.


Cyril Bonin : Le fantastique est tout de même très présent avec l’épidémie qui est d’origine surnaturelle, même si il est vrai que la recherche d’explications scientifiques tend à rationaliser les choses.


Sceneario.com : Dans La Belle image ou L’Homme qui n’existait pas, le fantastique isolait le personnage principal et permettait de l’opposé aux autres, dans Amorostasia il a tendance à rassembler les gens.


Cyril Bonin : Oui, c’est d’ailleurs ce qui m’a un peu posé problème dans la construction du scénario parce que, ce que j’aime avant tout c’est suivre un personnage et montrer son évolution. Dans le cadre d’une épidémie il fallait que je montre davantage le contexte, la société et donc l’évolution de l’épidémie et surtout parvenir à passer du général au particulier.


Sceneario.com : La base du récit est un scénario catastrophe, mais sont traitement diffère complètement.


Cyril Bonin : Avec une idée comme celle là j’aurais pu aller vers un scénario catastrophe avec une panique générale où les gens se terrent chez eux, etc. mais j’avais envie d’un ton assez léger et d’un côté presque comédie dramatique. C’est le ton que j’aime, on rit de temps en temps et on pleure à d’autres. Je voulais amener le lecteur à se poser des questions.


Sceneario.com : Le choix d’un personnage de journaliste est en ce sens pas anodin, elle permet de faire avancer l’enquête et d’introduire l’aspect scientifique.


Cyril Bonin : Le côté scientifique est davantage amené par le personnage du médecin, mais effectivement Olga assiste à une conférence de presse tenue par ce médecin. Je voulais confronter les points de vue scientifique et romantique qu’on peut avoir sur l’amour.


Sceneario.com : L’aspect biologique du sentiment amoureux est assez bien documenté, vous aborder notamment le rôle des hormones.


Cyril Bonin : Je me suis souvenu d’un cours de biologie au lycée où notre prof nous avait expliqué que l’amour, les sentiments, n’étaient que de la chimie et qu’on pouvait même susciter artificiellement le sentiment amoureux. J’ai effectué quelques recherches à partir de ça. Après avoir terminé l’écriture du scénario et même le découpage je suis tombé par hasard sur une émission de radio où le professeur Bernard Salbonnière parlait de son ouvrage sur la chimie des sentiments [La chimie des sentiments, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, août 2012]. J’ai acheté son livre ce qui m’a permis de compléter un peu les données scientifiques de l’album et finalement, je me suis mis en contact avec lui et lui ai demandé de bien vouloir écrire la préface de l’album.


Sceneario.com : Ce qui est assez beau au final, c’est que la chimie ne retire pas la magie et que les deux sont en un sens complémentaires.


Cyril Bonin : C’était effectivement un risque que la chimie enlève la magie, mais comme finalement la science ne parvient pas donner une explication rationnelle à cette épidémie, il me semble que ça augmente l’aspect surnaturel de l’épidémie. Après chacun peut le ressentir à sa manière.


Sceneario.com : Depuis La Belle image et L’Homme qui n’existait pas, vous construisez des personnages complexes et fins qui sont proches du réel bien qu’ils leur arrivent des choses irréelles.


Cyril Bonin : Ce que j’aime c’est me poser des questions et donc des questions aux lecteurs. Je pense qu’un personnage qui serait tout blanc ou tout noir ne se poserait pas de question et resterait dans ses certitudes. Dans la réalité les gens sont gris.


Sceneario.com : Vos précédents albums sont en couleur, celui-ci en dans des tonalités de gris.


Cyril Bonin : Ca faisait longtemps que j’avais envie de me confronter à cette approche graphique et cet album s’y prêtait bien, c’est une grosse pagination et cela permettait d’alléger le coup financier. En travaillant en noir et blanc, je me suis rendu compte qu’à la lecture on entre davantage dans l’histoire, dans les sentiments et les relations entre les personnages. On est moins « parasité » par les images, le visuel avec le bleu du ciel où les cheveux roux du personnage.


Sceneario.com : On retrouve malgré tout toujours votre travail sur les atmosphères dans le traitement des gammes de gris qui se rapproche tout de même en un sens de la couleur.


Cyril Bonin : Effectivement, je dirais même que cet aspect là est encore renforcé. En noir et blanc on ne peut pas s’appuyer sur les contrastes colorés, on se repose sur les valeurs de gris et donc sur la lumière, les ombres et la profondeur de champ. Le travail sur le choix des plans est plus détaillé dans la construction de l’avant plan, de l’arrière plan. C’est quelque chose que j’ai beaucoup aimé développer.


Sceneario.com : Cette remarque est peut-être un peu tirée par les cheveux mais dans votre dessin il persiste une part de « flou volontaire » comme vous nous l’expliquiez lors de notre précédent entretien. Dès la première page, les bâtiments sont comme détourés, le ciel ne parvient pas tout à fait jusqu’aux bâtiments ce qui créer une sorte de décalage qui placerait le décor d’emblé dans le fantastique.


Cyril Bonin : Je pense qu’il y a une part d’inconscient dans le graphisme. Je refuse de tout maîtriser, j’aime laisser une part d’accident d’où le choix aussi ici de ne pas avoir d’encrage mais du crayon pour avoir les pleins et déliés sur le grain du papier. Je suis venu progressivement à la mise en couleur informatique parce qu’elle est plus respectée au moment de l’impression. Mais l’informatique permet une telle précision que cela peut devenir froid et je garde donc une part d’aléatoire dans la mise ne couleur ou la mise au gris. J’ai une mise en couleur assez précise sur les avants plans et les personnages et ensuite je détoure assez grossièrement les fonds ou les décors.


Sceneario.com : Vous êtes cinéphile, le cinéma influence-t-il votre approche du découpage, notamment dans le choix des valeurs de plan ?


Cyril Bonin : Oui, surtout dans la construction de la profondeur de champ où j’ai beaucoup pensé au cinéma des années 30-40 que j’apprécie tout particulièrement. C’est un média qui m’influence en règle générale et qui m’a peut-être encore plus influencé sur cet album là. Mon approche du cadre est plus proche du cinéma que de la BD.


Sceneario.com : Le philosophe américain Stanley Cavell a développé l’idée que les comédies hollywoodiennes des années 30-40 qu’il appelait comédies du remariage aidaient les gens à « mieux vivre ». Avez-vous le sentiment qu’Amorostasia et les questions qu’il soulève peut s’inscrire dans cette idée ?


Cyril Bonin : Dans Amorostasia il y a une forme de rupture et de remariage si l’on veut. L’album questionne nos certitudes par rapport au couple et sur cette étiquette qui est mise : on est paxé, marié ou en union libre… bref, on est officiellement « amoureux ». Peut-être a-t-on tendance à s’installer dans cette étiquette et oublier de s’interroger. En même temps il faut parfois ne pas trop se questionner non plus. Un des personnages dit à un moment que le sentiment amoureux est comme une vague et qu’on ne peut pas être toujours au somment de la vague. L’épidémie, elle, ne touche que les gens qui sont au sommet.





Blog de Cyril Bonin : www.cyrilbonin.blogspot.fr