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Entretien avec Christian Lax

« Je mets principalement en scène les gens issus du prolétariat (…) parce que c’est là d’où je viens. »

Interview réalisée par Melville et Placido à Angoulême à l’occasion du 39ème Festival International de la bande dessinée (janvier 2012).




Sceneario.com : Pain d’alouette est la suite de L’Aigle sans orteils sans toutefois réellement l’être. Comment est né votre projet ?


Christian Lax : Quand j’ai fais L’Aigle sans orteils je ne l’avais pas conçu comme pouvant avoir une suite mais vraiment comme un one shot, pour preuve la disparition d’Amédée. Mais il y a eu deux principales raisons pour lesquelles j’ai rebondis. La première est tout bêtement mercantile, comme L’Aigle… avait bien marché je me suis dit qu’il y avait peut-être un sillon à creuser. La seconde est que j’aime le vélo (c’est un sport que je pratique) et j’avais envie de revenir dans cet univers du cyclisme et de cette époque de l’entre-deux guerres, donc pourquoi pas raccrocher cette histoire à L’Aigle… de manière à avoir une « œuvre » qui se tienne un peu. C’est comme ça que je me suis retrouvé avec plusieurs personnages de L’Aigle… et notamment Camille Peyroulet qui est un personnage que j’aime bien, je trouve qu’il a de la moelle. Et puisqu’Amédée était mort, je lui ai trouvé une descendance. Mais plutôt qu’un garçon qui puisse suivre sa trace j’ai préféré opter pour une fille qui endossait du coup le handicap que représentait la féminité à l’époque mais qui hérite du caractère volontaire de son père.


Sceneario.com : Que ce soit dans L’Aigle sans orteils ou Pain d’alouette le cyclisme est plus un vecteur pour atteindre des thèmes qui vous sont chers que le centre de l’histoire. Pourquoi ce sport en particulier ?


Christian Lax : Effectivement. Et si j’ai choisi ce sport c’est parce que je le connais bien. J’ai l'ai ressenti, par tous les temps et sur tous les terrains, de la pratique du vélo. Je suis rhônalpin et tous les ans je grimpe quelques grands cols savoyards, le Mont Ventoux ou d’autres grands classiques des Pyrénées. S'il s’agit de parler d’un sport autant parler de ce que je connais ; et qui plus est je trouve que le cyclisme, avec la boxe sans doute, est un sport vraiment romanesque où on a de nombreuses possibilités narratives sur le plan humain. Et puis je pense que le vélo se prête bien à la bande dessinée, ça peut vite devenir une sorte de roadmovie. Les lieux, les décors changent, etc., le vélo offre une certaine liberté qui me plait.


Sceneario.com : Dans beaucoup de vos histoires vous abordez les thèmes de l’injustice sociale. Pensez-vous que vos récits soient teintés d’une dimension politique ?


Christian Lax : Oui. Je mets principalement en scène les gens issus du prolétariat ou en tous cas les gens de peu. C’est un parti pris, et aussi parce que c’est là d’où je viens. Je n’ai jamais été moi-même ouvrier, mais mon père, mes oncles, mon grand-père étaient issus de ces classes populaires. J’ai une sensibilité qui me conduit à m’intéresser davantage à ces gens là qu’à ceux d’un milieu social dont je suis éloigné.


Sceneario.com : La condition des femmes tient également une place importante dans vos différents albums. C’est important pour vous d’aborder ce sujet dans la bande dessinée, qui est tout de même un milieu assez machiste ?


Christian Lax : Oui c’est important, d’ailleurs quand j’ai décidé qu’Amédée aurait une héritière plutôt qu’un héritier, c’est justement pour pouvoir aborder la condition des femmes à cette époque là. Condition qui d’ailleurs n’a pas forcement beaucoup évoluée dans le milieu du cyclisme. Je me rappelle il y a quelques années avoir vu un champion, deux fois vainqueur du Paris-Roubaix et devenu un bon directeur sportif, avoir tenu des propos désobligeants à l’encontre des femmes dans le vélo de haut niveau. D’ailleurs je voudrais signaler qu’il y a eu une jeune femme très sportive à l’époque de Pain d’alouette qui s’appelait Marie Marvingt qui voulais participer au tour de France, elle avait fait des pieds et des mains mais on a refusé qu’elle y participe. Ce qui ne l’a pas empêché de faire le même parcours quelques années plus tard, pour montrer qu’une femme en était parfaitement capable. C’était une aventurière fabuleuse, elle a été la première femme à avoir son brevet de pilote, elle a fait des courses de voitures, de motos… Raconter sa vie en bande dessinée serait quelque chose de formidable. Reine Fario marche quelque part un peu sur les pas de ce personnage féminin, sorte de féministe avant l’heure qui pensait que les femmes ne devait pas rester cantonnées derrières les fourneaux.


Sceneario.com : Cette idée de femmes battantes, pionnières dans la volonté de faire évoluer les meurs est également ce qu’on retrouve en partie dans Amère patrie.


Christian Lax : Bien sûr. Ce qui était intéressant était de montrer qu’en 14-18, les hommes partis au front, les femmes sont devenues d’indispensables chefs de famille. Elles sont sorties de devant les fourneaux pour aller bosser dans les usines et les champs. Puis l’armistice signé et les hommes de retour, du moins ce qu’il en restait, on leur a dit vous retournez à vos foyer pour faire des gamins. On peut comprendre qu’a ce moment là beaucoup d’entre elles aient rué dans les brancards en disant qu’elles avaient conquis une certaine liberté et montrées de quoi elles étaient capables. Hubertine incarne ces femmes dans Amère patrie où j’ai voulu mettre en parallèle une jeune fille aisée qui a pu faire des études contrairement à la petite paysanne qui malheureusement passera sa vie dans une ferme perdue de la Haute-Loire. Et puis un second parallèle se créé avec la jeune femme africaine dans lequel on voit bien finalement qu’elle est esclave des traditions, au même titre que la jeune paysanne française. Pour ces femmes les choses étaient préécrites.


Sceneario.com : Vous semblez aimer inscrire vos récits dans le passé (plus ou moins proche). Pour quelles raisons ?


Christian Lax : Oui, sauf Le Choucas qui est contemporain. Je suis né en 1949, j’appartiens à la génération du baby-boom. Mon père a fait la guerre de 39-45 comme maquisard puis il a rejoint la première armée de Leclerc à partir de l’été 44, il a participé à la libération de la France. Après la guerre, il a abandonné son métier d’ouvrier (il travaillait dans les soieries de Lyon) et a opté pour une carrière de gendarme. Cela lui offrait la sécurité de l’emploi et puis il avait envie de rester dans le monde militaire après y avoir goûté. Il est ensuite, en tant que militaire de carrière, parti faire la guerre d’Algérie. A cette époque là, j’étais tout môme quand mon père partait avec son paquetage en Algérie pour des périodes de six mois. Il nous écrivait presque tous les jours. Mon grand-père, lui, a fait la guerre de 14-18, il a été gazé à Verdun. Toute cette période me parle, alors tant qu’à aborder l’histoire, autant évoquer cette histoire là que j’ai un peu vécue. Et puis aussi parce que là, j’ai un peu du recul nécessaire. Ca m’intéresserait de faire une histoire sur ce qui se passe en Afghanistan aujourd’hui, mais pour moi ce n’est pas le moment car les événements sont à chaud, il faut laisser au temps la possibilité de digérer ce présent.


Sceneario.com : La guerre est également un élément qui permet de raconter des situations fortes.


Christian Lax : C’est vrai, ce sont des moments de hautes tensions dans les activités humaines. Ce sont des évènements auxquels on se rend bien compte qu’on a du mal à échapper et qui donnent des situations très intenses où le comportement des uns et des autres est forcement exacerbé. On voit à la fois ce qu’il y a de plus glorieux dans l’Homme et de plus déplorable. Ce sont également des moments charnières qui réécrivent la société. Et puis la grande histoire et notamment les périodes de conflit interrompent avec brutalité tellement de vies, de carrières… J’ai rencontré par exemple, il y a quatre ans, au moment où je démarrais Pain d’alouette, le vainqueur du Paris-Roubaix de 1939 (il est aujourd’hui décédé). Il s’appelait Emile Masson, et en 1939, il arrivait à maturité, sa carrière a probablement été sabrée par la guerre, même s’il a repris en 1945, ce n’était plus le même homme, le même sportif.


Sceneario.com : Et pour Le Choucas ?


Christian Lax : Le Choucas est ancré dans le contemporain parce que pour moi le polar c’est aussi une peinture sociale, c’est un prétexte pour mettre le doigt là où ça fait mal. S’il n’y avait pas de problèmes de société, il n’y aurait pas de polar. Le Choucas m’a permis (j’en parle au passé, mais il n’est pas exclu qu’il y ait un jour un nouveau tome, on va dire qu’il est en standby) de pousser quelques petits coups de gueule personnels sur des dérives de notre société. Le Choucas est comme mon double, il est plus extrémiste, moins mesuré mais aussi certainement celui que j’aurais parfois voulu être.


Sceneario.com : Quel travail préparatoire vous a demandé la réalisation de Pain d’alouette, en termes de recherches historiques ?


Christian Lax : Quand j’ai mis en chantier Pain d’alouette je suis allé dans le nord de la France avec mon vélo dans le coffre de la voiture pour aller rouler sur les secteurs pavés du Paris-Roubaix mettre mes boyaux la où les coureurs passent pour avoir les ressentis, les vibrations de la course. Je suis également allée à Lens où la maison du tourisme m’a fourni des cartes et des tas de documents sur tout le pays minier. J’ai fait également pas mal de photos, mais cette fois-ci assez peu de croquis car je suis parti trop brièvement. J’ai surtout ramené les paysages dans mon appareil photo et dans ma tête. J’aime faire des croquis de voyages quand je pars longtemps, si je vais trois semaines au Népal ou au Pérou, là c’est du treck, je voyage avec mon sac-à-dos et mon carnet de croquis, et j’ai du temps pour me poser et crobarder.


Sceneario.com : Votre voyage au Népal est-il à l’origine des Chevaux du vent ?


Christian Lax : Oui c’est évident, même si j’ai auparavant envoyé le Choucas au Népal. C’est un voyage qui m’a marqué. On trouve au Népal des paysages fabuleux et la population y est très accueillante bien que les gens vivent dans des conditions impressionnantes de précarité. J’en suis revenu avec des images plein la tête et comme peu de temps après on a eu, avec mon vieux copain Jean-Claude Fournier, envie de travailler ensemble, le projet est parti de là. Jean-Claude avait envie de se remettre en question sur le plan graphique et moi à ce moment là j’écrivais Amère patrie, j’étais dans une période où j’étais prêt à écrire pour quelqu’un d’autre. Ce serait moins le cas maintenant, mais à l’époque j’ai dit "banco" à Jean-Claude sans encore savoir où j’allais aller. Jean-Claude étant breton, mon premier réflexe a été de songer à lui écrire une histoire de marins ou de gardien de phare mais ce n’est pas mon univers, je ne connais pas. J’avais alors le Népal en tête, je suis donc parti de ce côté-là en me disant, si ça lui plait tant mieux et sinon je dessinerai moi-même ce récit. Il a relevé le défi et je trouve qu’il s’est vraiment bien approprié cet univers et ces paysages qui, au départ, ne sont pas les siens. Le second tome est à paraître pour fin juin (c’est officiel) et vous verrez c’est magnifique, vraiment. On jurerait qu’il y est allé.


Sceneario.com : Vos voyages semble une source d’inspiration importante pour vos histoires.


Christian Lax : Il est vrai que souvent les voyages que je fais m’inspirent des histoires mais je ne voyage pas dans le but d’écrire un récit à mon retour. Ce ne sont jamais des voyages de repérage, la contrainte d’aller à des endroits précis me paralyserait et j’ai le sentiment que je manquerais énormément de choses. Mais rebondir deux ou trois ans après et refaire mon voyage sur le papier me plait. Le Choucas notamment, a pas mal voyagé et chaque fois j’ai eu envie de l’emmener là où j’étais allé, avec le regard que j’avais au moment de mon voyage. Là j’ai un projet de voyage aux Etats-Unis au mois de septembre dans le grand-ouest. Il est évident que je vais faire des photos, des crobars... Après est-ce que je vais avoir envie de dessiner les Etats-Unis je ne sais pas, on verra bien. C’est important de se laisser envahir par les lieux et les gens.


Sceneario.com : Qu’est-ce qui guident vos choix d’auteur ?


Christian Lax : C’est avant tout l’envie de parler de certaines choses. J’ai par exemple de nombreuses fois abordé le handicap. C’est un thème assez récurrent, j’ai grandis avec un frère handicapé. Mon premier livre sur le handicap est d’ailleurs consacré à la vie de mon frère, c’était Des maux pour le dire paru chez Vents d’Ouest en 87. Je trouve que les personnes handicapées ont beaucoup de courage et vont plus loin que ce qu’on aurait pu imaginer au départ. C’est toujours des leçons de vie. Et d’ailleurs dans le bouquin que je prépare il est question de deux frères dont l’un est handicapé.


Sceneario.com : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce nouveau projet ?


Christian Lax : Eh bien comme pour Pain d’alouette, ce sera à nouveau un livre autour du cyclisme. Au départ je n’avais pas prévu de refaire un livre sur ce thème, mais j’ai saisi une opportunité intéressante. J’ai été contacté par le journal L’Equipe pour écrire et dessiner une histoire qui paraîtrait en feuilleton pendant l’été. J’avais en tête de faire un jour un livre sur l’univers des pistards et des courses en vélodromes qui représente tout un pan du cyclisme un peu disparu aujourd’hui. Les circonstances ont précipité les choses et finalement j’en suis ravi. Par contre cette fois-ci je le dis haut et fort : ce sera m’a dernière histoire autour du vélo. Le récit s’installe entre 39 et 45, pendant l’occupation allemande. En réfléchissant à ces courses de six jours, j’ai réalisé que le temple de ces courses était le Vélodrome d’hiver : le Vel d’hiv où a eu lieu la terrible rafle des juifs en juillet 42. Après des recherches sur internet et avoir lu quelques bouquins je me suis aperçu qu’entre 40 et 44 les parisiens ont continué à mener une existence somme toute ordinaire hormis les restrictions alimentaires et les difficultés pour se chauffer. Le Vel d’hiv a été le lieu de moments sinistres, la rafle, les réunions politiques des grands partis collaborationnistes… Mais aussi des moments de joie où les gens allaient se distraire en regardant les coureurs tourner. C’est édifiant de montrer ces deux facettes du Vel d’hiv à ce moment là. Il y a une unité de lieu, finalement le héro du livre c’est presque le Vel d’hiv. Ce n’est pas directement raccordé à L’Aigle… ou à Pain d’alouette. Je me suis posé la question de reprendre un ou des personnages de ces albums, mais je n’en avais pas vraiment besoin et cela m’est apparu artificiel.


Sceneario.com : En tant que dessinateur vous aimez travailler sur la tonalité des atmosphères de vos planches. Qu’elle est votre approche de la couleur ? Quelle est votre technique de dessin ?


Christian Lax : C’est vrai que j’aime bien la couleur et particulièrement la couleur directe. Pour moi la réalisation d’une bande dessinée est un tout. Dans Pain d’alouette je voulais vraiment rendre compte d’un climat. Le Paris-Roubaix est une course à part qui se déroule dans un pays rude où il ya toujours du vent, de la poussière, même si il faut beau. Je voulais rendre cette atmosphère chargée de pluie et de boue avec un trait intimement lié à l’aquarelle, où précisément ce trait bave un peu. J’ai volontairement salis mon travail car c’est une course qui est sale, comme le travail dans les mines d’ailleurs. J’ai aimé mettre de la matière sur mes planches avec des projections de peinture et de tas de trucs, je n’ai pas peur d’y aller. Dans L’Aigle…, la couleur était plus propre car on était dans la pureté montagnarde. Pour celui que je suis en train de faire qui se passe en vélodrome, c’est pareil, je n’ai pas besoin d’un climat, les couleurs sont donc plus proche de celles de L’Aigle….


Sceneario.com : Dans Pain d’alouette vous avez eu recours à un texte off « flottant », pourquoi ce choix ?


Christian Lax : Oui, mais c’est une connerie que je ne referais pas. J’ai voulu ça parce que comme j’avais beaucoup travaillé mes ciels et mes paysages je ne voulais pas qu’il y est des cartouches qui viennent percer tout ça. Mais à deux ou trois reprises, la superposition texte et image est à la limite de la lisibilité, c’est dommage. Dans mon album sur le Vel d’hiv je reviendrai aux cartouches classiques.