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Entretien avec Brecht Evens

« Je cherche à tous prix à éviter le cinéma sur papier »

Interview réalisée par Melville et Palcido à Angoulême à l’occasion du 39ème Festival International de la bande dessinée (janvier 2012).




Sceneario.com : Les Amateurs est un livre qui porte sur l’art et en un sens plus large sur de la culture. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le choix de ces thèmes ?


Brecht Evens : Je dirais qu’il s’agit avant d’un hasard. En fin de compte c’est assez logique que l’intrigue se déroule dans un festival d’art parce que c’est près de ce que je vie. Mais l’histoire, ce que je voulais raconter, aurait pu se dérouler dans n’importe quel lieu où on travail avec des gens qu’on à pas choisit : une école, un hôpital, un bureau ou une entreprise par exemple… Il fallait simplement un petit groupe de gens qui devaient collaborer. Je crois que ça donne l’impression d’être quelque chose sur l’art, mais ce ne l’ai pas vraiment. Cela vient surtout d’une cacophonie d’opinions.


Sceneario.com : Vous commencez votre récit par un prélude sur la vocation de l’artiste, ce qui donne en quelque sorte à lire l’histoire qui suit sous l’angle, au moins en partie, d’un propos sur l’art.


Brecht Evens : Je ne veux pas faire d’histoire à message. La phrase, dit par le personnage, raconte quelque chose sur le personnage, pas tellement sur l'art. En fait c’est une phrase que j’ai prononcée une fois dans un bar quand j’étais saoul.


Sceneario.com : Vous avez choisit le décor d’une biennal d’art contemporain car c’est un univers qui vous est familier. Pouvez-vous nous en dire davantage ?


Brecht Evens : Je me suis inspiré d’une anecdote que m’a racontée un ami qui avait été invité à un festival où personne n’avait aucune idée de qu’ils allaient faire. On lui a proposé de dessiner sur une boule de polystyrène Mais lui, contrairement à mes personnages, il n’est resté qu'un jour. Et puis après, le caractère du héros est inspiré de ce que je suis. Son égocentrisme et sa volonté de dominer sont des sentiments dont je suis capable sans forcément m’en rendre compte quand je monte et organise un projet.


Sceneario.com : Pourquoi avoir opté pour des « artistes amateurs » ?


Brecht Evens : Cela me permettait d’introduire facilement une dimension dramatique dans le récit. Je ne suis pas certain de pouvoir écrire des dialogues entre de très bons artistes. Et puis comme il ne s’agit finalement pas vraiment d’art… Dans le roman Sa Majesté des Mouches [Lord of the Flies de William Golding], il y a un avion qui se crache sur une île déserte et une communauté d’enfants se créée. C’est vraiment cela qui m’intéressait, la micro-politique du groupe, la place de l’autorité. Il y a environ six personnages avec six ambitions différentes.


Sceneario.com : Votre approche de la bande dessinée n’est pas traditionnelle. Vous déconstruisez les codes pour vous les réapproprier par la suite.


Brecht Evens : Ce qui m’intéresse c’est d’explorer toutes les possibilités de raconter une histoire avec des images, mais que cela reste dans le cadre bien définit d’un livre. Je cherche à tous prix à éviter le cinéma sur papier, je réfléchis en termes de dessin et non de placement de caméra.


Sceneario.com : Dans ce cas pourquoi la bande dessinée plus que la peinture ?


Brecht Evens : Simplement parce que je souhaite raconter des histoires. En fin de compte ce que je veux réellement c’est faire des livres que tout le monde puisse ramener chez lui. Le monde enfermé dans ce livre doit être narratif pour qu’on puisse y plonger et s’y perdre. Je ne saurais pas faire ça avec une seule image.


Sceneario.com : Chacun de vos personnages sont identifiés par une couleur distincte.


Brecht Evens : Oui, Le héros est d’un vert assez froid, presque acide, l’organisateur d’un rouge vif parfois rosé comme un bébé. Les traits des protagonistes sont finalement assez simples sauf pour le fou. Je pense que c'est assez déconcertant de dessiner les détails le visage d’un personnage quand les autres ne sont pas détaillés.


Sceneario.com : Toujours pour rester sur la couleur. Vous optez pour un rendu assez flottant, avec des aquarelles qui se superposent et des bâtiments sans mur par exemple… Etait-ce un moyen traduire une sensation plus que quelque chose de véritablement établit ?


Brecht Evens : Au départ ce n’était qu’une recherche d’esthétique, puis je l’ai ensuite considéré comme ce que vous dites. Quand on se souvient d’une personne qui bouge on ne garde en mémoire qu’un vêtement ou qu’une partie de son visage. Ce qui m’intéressait était de chercher à représenter une vraie expérience, ce qui diffère de regarder une photo par exemple.


Sceneario.com : Comment travaillez-vous ? Quelles sont les étapes de votre processus de création ?


Brecht Evens : Avec Les Amateurs j’ai essayé d’être beaucoup plus organisé qu’avec Les Noceurs. Pour précédent mon livre j’avais l’histoire en tête et dès que j’écrivais ma scène je la dessinais dans la foulée. Cela a donné un rythme particulier au récit qui me semble faire parti de son charme. Pour Les Amateurs c’est différent, le rythme est plus posé, le récit est plus écrit, ce qui impliquait de supprimer des illustrations.


Sceneario.com : Vous allez même parfois jusqu’à intercaler une page complète de dialogues.


Brecht Evens : Oui, je voulais éviter de tout le temps faire le « show ». Faire une démonstration de ses capacités sur une livre de 200 pages serait trop lourd pour le lecteur.


Sceneario.com : Comment vous est venu le choix de l’aquarelle ?


Brecht Evens : En fait j’utilise l’écoline pour ses couleurs très vives comme une base, mais j’aime ensuite explorer un large éventail de techniques. J’ai par exemple également beaucoup eu recours à la gouache.


Sceneario.com : Qu’est-ce que vous préférez dans la réalisation d’un album ?


Brecht Evens : Ce que préfère sont les moments où je travaille sur mon album et que j’ai une nouvelle idée. Ce qui me plait vraiment est de pouvoir l’exécuter dans l’immédiat. J’aime tomber sur la scène qui sonne juste par elle-même, quand l’idée se passe d’explication.


Sceneario.com : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’épilogue ?


Brecht Evens : Je l’ai ajouté car il a une signification pour moi, mais encore une fois, chacun pourra y voir ce qu’il souhaite. Il n’y a pas d’interprétation juste ou fausse. Une ex-copine travaillait dans une maison de retraite où on c’était des voyages imaginaires, c’était beau, triste et drôle en même temps. Je trouvais ça très touchant. En, fait il est un peu comme le contre-champ de tout ce qui vient d’être raconté dans le livre. J’aimais assez cette idée.




Blog de Brecht Evens : Brechtnieuws