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En direct du front de la Mandiguerre, notre correspondant Stefano Tamiazzo

Interview réalisée par Fred - Juin 2005
Les Albums de Stefano Tamiazzo
Les Albums de JD Morvan

Merci à Pierre FRIGAU pour cette traduction

Sceneario : En lisant cette série, il apparaît comme une évidence que vous vous faites, avant tout, plaisir à créer ces engins, ces armes, ces multiples détails. Quelle est votre marge de liberté dans ce projet ?


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Stefano Tamiazzo : La science-fiction est vraiment le genre qui nécessite inévitablement des mises en scènes grandioses et un dessin évocateur. C’est certainement une qualité, mais aussi le talon d’Achille de la SF , parce qu’elle t’oblige à réinventer le moindre objet. Ce n’est pas uniquement contraignant, mais c’est surtout difficile parce que tout ou presque a déjà été inventé !
Dans le cas de La Mandiguerre les références étaient claires et limpides : le Steampunk, un genre qui se prête facilement aux manipulations, aux inventions et aux ré-interprétations. Tous mes efforts ont tendu à élaborer un dessin qui ait une saveur, une force qui rappelle Jules Vernes ( dont je suis fan ), dans un style résolument plus moderne . La base reste le jeu, le plaisir de dessiner et de créer . La question clé est : « Et si… ». A cette question , on peut apporter des réponses graphiques sensationnelles, si l’on parvient à jouer avec les signes et les lignes…

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Jean-David a beaucoup de respect pour mon travail, et me laisse toute liberté tant graphiquement qu’au niveau du story-board. Je lui expédie mon travail par e-mail, et si cela lui convient, je passe à l’encrage. Dans le cas contraire, on en discute jusqu’à une solution qui nous donne satisfaction à tous deux.

Sceneario : J’ai cru comprendre que vous aviez un parcours quelque peu atypique. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces expériences au Japon, etc. ?

ST : En 1994, j’ai remporté le festival de Prato qui était à l’époque le festival pour amateurs le plus important ( il a été également remporté par Massimiliano Frezzato, Claudio Castellini, etc…), et je me suis rendu compte qu’en Italie, il n’y avait pas de place pour une certaine bande dessinée. Je suis donc allé au salon du livre pour la jeunesse de Bologne. J’y ai rencontré les responsables de la Viz Communications de San Francisco, qui m’ont proposé de travailler avec eux. L’histoire récompensée à Prato fut publiée dans le prestigieux mensuel « ANIMERICA, Anime & Manga monthly » aux USA et au Canada ( elle a été publiée en France dans Pavillon Rouge n°2 sous le titre « Songe d’une nuit …d’évasion » !!!!). Des USA je suis passé au Japon, où j’ai gagné un des prix ( le troisième) du concours Shikisho, grand prix des quatre saisons, avec une histoire SF en noir et blanc (texte et dessins) sous le titre « Rien n’arrive par hasard !!! » en 71 pages. Elle a été publiée chez Kodansha, qui par la suite m’attribua quelqu’un pour superviser mon travail. Ils demandaient 20 à 25 planches par mois. Cela ne me convenait vraiment pas. J’ai envoyé mes dossiers en France, mais les réponses étaient invariablement les mêmes : trop manga !!! Ensuite ce fut le temps de la publicité, des illustrations, d’un story-board pour un film italien, des écoles de BD en tant qu’enseignant, des collaborations au Corriere Della Sera ( journal quotidien important ), des affiches pour le théâtre, etc… Et un jour, une belle lettre de JD Morvan…
Sceneario : Y aura-t-il un jour une traduction française de cette histoire « Rien n’arrive par hasard !!! » ?

ST : Je ne crois pas…Pourtant j’aimerais bien la revoir et la modifier pour me rapprocher esthétiquement de ce que j’essaie de faire aujourd’hui. Ce doit être physiologique chez les auteurs de faire des changements ( même involontairement…), et dans mon cas , j’ai tendance à apporter des modifications intentionnellement selon ce que je veux réaliser. C’est une façon de renouveler mon style.
Maintenant que j’y pense, qui sait ce que ça donnerait après si longtemps et à la mode occidentale ?!?
L’idéal serait une mini série en deux tomes !!!

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Sceneario : Comment définiriez-vous votre style graphique ? Quelles sont vos inspirations, vos influences ? On a l’impression d’une sorte de mélange entre Miyasaki / Tardi / Matsumoto…

ST : Adolescent ( 14 ans ) , je voulais être dessinateur réaliste, mais je me suis rapidement rendu compte que ce n’était pas ma nature . Je tendais vers la ligne claire, avec un dessin grotesque, et je décidai d’aller dans ce sens. Les résultats furent remarquables, parce ce que je m’amusais, tout simplement.
Je suis désolé que les gens ne voient pas qu’outre Miyasaki ou Tezuka, il y a eu d’abord Tardi, Hermann ou Giardino, et la plupart des grands représentants de la ligne claire française… snif.

Sceneario : C’est certainement parce que ces influences sont moins « apparentes », plus « subtiles » et du coup les gens focalisent davantage sur le côté « mangas » ! Et justement, auriez-vous d’autres envies graphiques ?

ST : J’estime être un « prédateur d’images » : quand je vois un travail qui me plait, peu importe qui en est l’auteur et de quelle école est cette BD. D’une façon ou d’une autre, j’essaie de me l’approprier dans mon travail. Parfois il s’agit d’un montage d’images, d’autres fois de véritables harmonies graphiques. Dans ce cas, le travail devient vraiment plus difficile…Faire des expériences, c’est l’un des aspects les plus stimulants dans la BD !
Je n’ai pas de véritable idole en BD, j’évolue par périodes. Ces derniers temps, je relis de nombreux chefs-d’œuvre de Will Eisner, et je m’amuse autant que la première fois ou je les ai lus… Toutes ses fusions d’images, les extraordinaires jeux graphiques, voilà qui est énormément stimulant pour moi !!!

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Sceneario : Ce style gros yeux, grosse bouche permet d’amener du recul par rapport à l’histoire, comme pour trancher avec le réalisme parfois très dur de ce récit. Quelle sorte d’atmosphère voulez-vous amener en particulier ?

ST : Je suis totalement convaincu que le dessin grotesque a des possibilités expressives largement supérieures au dessin réaliste, et j’estime donc qu’il est capable d’aborder tout type d’histoire !!! Il est vraiment important de ne pas tomber dans le ridicule, et de rechercher l’harmonie entre le dessin et le récit . D’ailleurs, le dessin est une métaphore, que chaque dessinateur exprime au travers du filtre de son point de vue très personnel. Le lecteur est juge.
Sceneario : Pour revenir à la série en particulier, elle met en scène trois personnages principaux, des jeunes gens entraînés dans la guerre, une sorte de mélange Guerre 14/18 – Mangas – SF ! Comment est né ce projet ?

ST : Depuis quelque temps, Jean-David avait dans l’idée de réaliser un space-opéra type Steampunk. Après avoir vu des photocopies de mon travail lors d’un passage chez Glénat, il décida de me contacter. Je suis allé à Paris, et là nous avons élaboré les contours de ce qui allait devenir La Mandiguerre. Nous avons visité des fortins et des musées de la 1ère guerre mondiale, avec le sanctuaire de Verdun pour point culminant, tout en parlant et reparlant de ce que nous aimerions faire. Ce fut une semaine intense qui m’a fortement motivé . J’en avais besoin, car il y avait un monde entier à créer, et à rendre crédible.
Nous aimons l’idée de parler de trois personnages ( deux garçons et une fille ) avec le même potentiel, mais qui pour des raisons d’origine sociale, de culture et de caractère, réagissent aux événements de la guerre de trois façons différentes, et en même temps passent de l’adolescence à la vie adulte sur fond de tragédie : la guerre. Une guerre que leur jeunesse prend pour de l’aventure, comme cela arrivait du temps de la vraie guerre mondiale. Avec par ailleurs le fait que les ennemis ne sont pas des humains mais des extraterrestres, ce qui complique les choses parce que face à la différence, les humains réagissent souvent avec mépris. Ca arrive ici aussi parce que c’est une histoire d’hommes. Mais tous les hommes ne se ressemblent pas, heureusement !!!
Sceneario : J’aimerais que vous nous parliez un peu plus de ces personnages et de ce qui les lie ensemble.

ST : Tillois, le plus bien-portant des trois, est un idéaliste, un pur… Sa condition sociale lui permet de fantasmer sur une vie aventurière faite de gloire sans douleur, avec sa fantaisie. Il se réveillera dans un océan de boue et d’ennuis, loin des siens, des gens aimés et même loin de lui-même. Sa sensibilité le portera à sentir ce qui est inaccessible aux autres humains. Une sorte d’élu, bien que pas très classique, au contraire !!!

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Dosnon est un orphelin qui vit d’expédients. Il représente cette liberté que Tillois ne peut avoir pour convenances sociales. Mais cette condition sociale est également le ressort qui attirera les ennuis à une amitié qui malgré quelques contrariétés, est une grande et belle amitié. Pour lui, la guerre est un moyen de progression sociale, et il est bien décidé à l’exploiter avec toute l’astuce développée au cours d’années de privations !

Cousance, cela va sans dire, est la fille dont ils rêvent tous les deux. Mais elle a aussi un rêve : devenir une grande reporter de guerre, et pas seulement une spectatrice des vidéos qui informent la population sur le déroulement de la guerre ! Ses rêves se réaliseront, mais les événements prendront le dessus. Elle devra donc faire avec la vraie vie, qui a peu à voir avec les rêves de jeune fille. Une jeune fille qui pour atteindre son but, souvent ne se pose pas de questions.

Entre eux, il y a une relation d’amitié. A un certain point, cette relation les mène sur des routes diverses, et sur des parcours de vie différents. L’espoir est qu’à la fin ils puissent se retrouver tous les trois, et pas uniquement physiquement. Mais il y a une guerre au milieu !!!

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Les différentes étapes de la page 4
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Sceneario : On a vraiment l’impression que toute l’histoire tourne autour de ces trois personnages !

ST : C’est, bien sûr, l’histoire d’une grande amitié à trois, mais à mon avis, JD Morvan traite avec maestria un autre sujet, qui est celui de notre attitude face à ce qui nous est différent, ici les Mandis. La SF ne traite pas souvent ces thèmes. Le racisme est toujours rampant dans notre société, et même une bande dessinée peut nous faire réfléchir sur nos préjugés. Cela peut paraître présomptueux, mais moi j’y crois !
Un autre thème par exemple, est l’utilisation des moyens de communication, ou plutôt l’abus qu’on en fait . La Mandiguerre reflète aussi un peu l’instrumentalisation qui nous bombarde quotidiennement au sujet de tout ce qui se passe dans le monde ( ou voudrait nous faire voir d’une certaine façon ). Vois les reportages de Cousance. Certains essaient aussi de profiter de la naïveté de nos protagonistes pour leur propre compte.
Et beaucoup d’autres choses encore !!!!!!!

Sceneario : Chacun a un rapport très particulier avec cette guerre, avec l’horreur sur les champs de bataille, avec la gloire. On a vraiment le sentiment que le vrai propos de cette série n’est pas vraiment la guerre, mais le parcours de ces personnages au travers de leur vision de la guerre !


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ST : La guerre est une toile de fond parfaite pour révéler les caractères des protagonistes. Les vrais événements traumatisants font toujours apparaître notre vraie nature, surtout quand on est jeune et qu’on ne sait pas encore bien ce qu’on veut faire de son existence. Au début, la guerre est vue comme une possible revanche sur une vie ennuyeuse sur une planète petite et ennuyeuse. Mais ensuite les choses changent… Un peu comme nos attentes dans la vie réelle. Au début tu crois pouvoir tout casser, puis tu revois toutes tes ambitions ou presque. Hitchcock disait : « les films doivent être comme la vie, mais sans la partie ennuyeuse ». Les BD aussi !!!

Sceneario : Les fameux Mandis n’apparaissent pas plus que ça finalement ! Est-ce une volonté de votre part et de celle de JD Morvan ?


ST : C’est vrai dans le troisième tome ! Tu te souviens du premier film Alien ? Sa force réside dans le non-vu, contrairement aux autres films où on le voit du début à la fin, sans le même impact.
Il y a peu de cases avec les Mandis, mais à la fin ils ouvrent des scénarios dans l’histoire, que personne n’attendait . Une alliance bouleversante !!!
Sceneario : D’ailleurs, cette fin surprenante recentre le propos sur le conflit, la guerre et les soldats, tout en envisageant une nouvelle réunion des trois personnages. Les soldats ne sont pas épargnés non plus, ils ne sont pas décrit de façon très subtile !

ST : Les soldats jouent le rôle de chair à canon, inévitablement !!! Mais ce n’est pas une question de manque d’intelligence. C’est que parfois, la vie te met face à des situations qui te dépassent tellement que tu ne peux qu’être emporté. Je pense à nos grands-pères obligés de combattre lors de la première guerre mondiale : ils étaient tous idiots ? Quelques-uns sûrement !!! Mais pas tous !! Il y a des phénomènes de masse, malheureusement pilotés par quelques éléments, et on voit les résultats … pauvres « Gaspards ». Espérons ne pas être les prochains Gaspards ?!? Même si c’est une maigre consolation.

Sceneario : Oh, je ne pense pas non plus que ces soldats soient stupides, simplement ils ne semblent pas non plus emprunts d’une grande subtilité !

ST : Je voulais simplement dire que si je me retrouvais en plein milieu d’une guerre, comme c’est arrivé en Yougoslavie il y a quelques années, je serais moi aussi de la chair à canon… Dans La Mandiguerre, il fallait faire « comprendre » que les soldats peuvent se sacrifier, ce qui arrive dans toutes les guerres, proches ou lointaines…( et je ne parle pas des civils…). De toutes façons, on a ensuite les films de propagande pour raconter une autre vérité. Ce qui apaise « nos » consciences…Dans le cas de La Mandiguerre, j’espère au contraire que les consciences s’éveilleront… Je suis un peu présomptueux.
Sceneario : Ce qui m’a beaucoup marqué aussi, c’est la gestion des silences , des cases muettes dans cette histoire. Ce n’est pas très courant en BD ce procédé !

ST : Il était important de faire entrer le lecteur dans la psychologie d’un garçon plongé dans la plus noire des angoisses. Je suis allé lire les lettres des soldats au front. Quelle que soit leur nationalité, ils disaient tous la même chose : le désarroi devant l’horreur de la guerre, la même question chez chacun : « que diable suis-je en train de faire ? ». J’ai essayé d’interpréter au mieux le scénario de Jean-David, en construisant des cases qui évoquent cette sensation de lourdeur , de solitude quand ta vie ne tient qu’à un fil que tu ne manipules pas toi-même ! Le story-board est pour moi d’une importance fondamentale. C’est la BD elle-même. Le rythme imposé par le placement des cases est le squelette pour faire un bon travail. J’espère qu’on s’en aperçoit, j’y tiens beaucoup !

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Les différentes étapes de la page 34
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Sceneario : Comment avez-vous travaillé sur ce projet ? Quelle sorte de documentation vous a servi de base ?

ST : Au dernier festival BD de Naples ( où j’ai été nommé pour le meilleur dessinateur italien de l’année, mais je n’ai pas gagné, zut !!!), j’ai eu le plaisir de donner un cours à l’académie des beaux-arts de Naples, en compagnie d’un grand maître comme Sergio Toppi, et nous nous accordions sur le plaisir éprouvé dans la recherche de la documentation. Livres, photos, films, sites internet, musées, etc…
« Heureusement », la première guerre mondiale est riche en photos et vidéos, et j’ai pu visionner des documents très intéressants, et pas uniquement pour le travail.
Disons que c’est aussi une façon de se faire une culture.
Il est évident que parents et amis sont mis à contribution pour procurer des documents. Il faut être curieux, avoir envie d’apprendre pour transmettre quelque chose à ceux qui auront envie de nous lire. Parce que celui qui fait notre métier est un privilégié, il doit trimer trois fois plus que ceux qui n’ont pas cette chance.

Sceneario : Et comment procédez-vous sur vos planches ? Crayonnez-vous plusieurs planches avant de les encrer ?

ST : Jean-David m’envoie quelques pages de scénario, et je fais le story-board du tout ( parfois 5 pages, parfois 7, ou 3…). Une fois parvenu à la version définitive, j’agrandis le story-board à la taille des planches originales, environ en A3. Sur table lumineuse, je décalque les volumes principaux que je maîtrise mieux au niveau du story-board.
Je commence à travailler en dessinant les détails, en définissant au mieux les zones importantes ( expressions des visages, premiers plans, etc.).
Je repasse à l’encre sans oublier que c’est une série en couleur, et pour ce qui est du troisième tome, Christophe Araldi a vraiment fait un excellent travail . Nous avons eu un très bon feeling, et j’espère que le lecteur le ressentira !!!
Sceneario : Comment se fait-il que pour ces trois albums il y ait eu trois coloristes différents ?

ST : En réalité, Color Twins et Christian Lerolle ne font qu’un !!!
Christophe Araldi est le nouveau et fixe coloriste de La Mandiguerre.
Donc en tout il y a eu deux coloristes.
Exactement comme les cycles de La Mandiguerre.
Les deux premiers tomes sur l’adolescence, les derniers sur la vie adulte….

Sceneario : Combien y aura-t-il d’albums pour cette série ?

ST : 4 tomes en tout !!!
Sceneario : Et n’avez-vous pas envie de continuer cette aventure, ou tout simplement de raconter d’autres histoires situées dans cet univers ?

ST : Après le 4ème tome de La Mandiguerre, je dessinerai un épisode des Chroniques De Sillage, dessin et couleur directe… Après, on verra.

Sceneario : Merci en tous cas d’avoir passé ce temps avec nous !

ST : Merci a Scenario.com et à bientôt !!!

En bonus, une mini gallerie
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