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de Frederik Peeters

Interview réalisée par Fred en Juillet 2003.
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Sceneario : Bon, on va commencer par la petite question habituelle, pouvez vous nous raconter un peu votre parcours jusqu’à maintenant ! votre formation, votre arrivée chez Atrabile ! Bref comment en êtes-vous arrivé à faire de la BD ;-) ?

Frederik Peeters : De la Bd, j’en ai toujours fait, je me mettais déjà en scène à 7 ans, dans la peau d’un super-héros... Rien n’a changé depuis... Entre temps, j’ai obtenu une Matu (bac) en latin, et un diplôme en Communication visuelle, dont j’espère que je n’aurai jamais à me servir. Atrabile est la prolongation de petites tentatives de publication en photocopies que nous faisions avec des amis d’adolescence depuis dix ans. Je faisais partie du bouillon originel, dans lequel tout le monde faisait tout, et progressivement les taches se sont réparties... Moi je suis devenu auteur à part entière, d’autres, éditeurs à part entière !

Sceneario : Justement que pensez vous de l’émergence, depuis une dizaine d’année, de toutes ces petites structures comme Atrabile ? On retrouve cette énergie chez les américains aussi avec des labels plus indépendants et des auteurs résolument plus originaux aussi comme Paul Pope, Chris Ware !

FP : Je ne sais jamais quoi répondre à ces questions... Je suis plutôt un instinctif, pas un conceptuel... Je vis entre ma famille, mes amis et ma table à dessin. Je pourrais être tenté de vous dire que ça correspond à une réaction, à des conventions, à une remise en question des codes et du blabla comme ça, mais les choses sont plus informelles. C’est une bande de copains qui s’amuse et qui a envie de se faire les dents en commun. Et je pense que l’on prend vite goût à cette liberté, et le fait qu’il n’y ait pas de hiérarchie, qu’il n’y ait pas de contraintes à part l’argent, ne laisse pas d’autres choix que l’originalité. Et de plus, je n‚ai pas l’impression que ce soit un phénomène nouveau. L’underground américain existe depuis les années soixante, et les français renouvelaient déjà les codes à la même période avec Pilote, Hara-kiri ou Métal Hurlant (celui de l’époque, hein !!..)
Sceneario : Néanmoins le pouvoir des grosses boîtes est moins important et les indépendants américains ont gagné en poids et en public, même si ça n’est pas encore tout à fait ça. J’ai vraiment le sentiment qu’un nouveau public s’est créé, plus réceptif, moins marginalisé. D’ailleurs on voit de plus en plus de créateurs comme David B, Blain, Sfar, issus de ses Indépendant, se faire une place chez les gros « major » !!!

FP : Peut-être, mais comme tu dis, c'est de l'ordre du sentiment. C'est spécialement difficile de quantifier ce genre de choses quand on a le nez dedans en permanence. On arrive à se convaincre de la portée de certaines choses parce qu'on est soi-même amené à en parler souvent.

Sceneario : Je me souviens de ce fameux « Comix 2000 » qui reflétait bien la diversité et surtout l’incroyable énergie de cette BD indépendante, comment s’est passé cette aventure d’ailleurs ? Vous aviez participé à d’autres collectif, que ce soit chez Atrabile (Bile Noire) ou l’Association (Lapin), mais celui-ci représentait il quelque chose de plus ?

FP : Bah, de mon côté d’auteur, pas vraiment. J’ai reçu une feuille de participation, j’ai fait mon histoire, elle a été acceptée, voilà. Le boulot titanesque, c’est l’Association qui l’a réalisé, du concept de base au montage du livre. Évidemment, quand tu as le livre dans les mains, tu réalises que c’est un objet exceptionnel, mais au départ, je l’ai abordé comme n’importe quel autre plaisir. Et je suis content d’en faire partie.
Sceneario : On retrouve aussi chez Atrabile des gens comme Tom Tirabosco, Wazem, Jason, Baladi… Des auteurs qu’on retrouvera très vite chez d’autres éditeurs ensuite, n’avez-vous pas non plus l’envie de suivre leur exemple et d’aller voir les grosses boîtes ?

FP : Il y a une série qui commence aux Humanos en octobre avec Wazem au scénario. Ça s’appelle Koma (anciennement Addidas, mais pas comme les chaussures…). J’ai pris plus de temps, probablement parce que je suis plus jeune. Et puis l’envie n’y était pas encore. L’envie de faire de la couleur et de gagner de l’argent, au prix d’une part de sa liberté.
Sceneario : Dans vos deux premiers albums, vous sembliez plus inspiré par des gens comme De Crecy ou autres que par des auteurs plus classiques, quels étaient vos lectures et quel regard portez vous justement sur ces débuts, maintenant que votre style a trouvé ses marques?

FP : Un regard amusé et détaché. Je ne renie rien et je suis content d’avoir fait ces choses, mais elles ne m’appartiennent plus. Elles sont des pierres le long d’un chemin qui me mène je ne sais où. Je regarde rarement derrière. Ne compte que le moment où l’histoire prend forme dans ma tête et sur le papier. J’ai une approche hyper-hédoniste et immédiate de la bande dessinée. Je l’aborde comme la consommation de drogues. En ce qui concerne les influences, c’était une période boulimique, surtout par rapport à aujourd’hui, ou je lis très peu de BD. Je lisais plus d’américains et de japonais. Mazzucchelli, les premiers Chris Ware en import, McKean, et oui, De Crécy au milieu de plein d’autres. De toute manière, en ce qui concerne le dessin pur, j’ai toujours été attiré par les virtuoses, les gens qui oublient la technique et ouvrent toutes les écoutilles.

Sceneario : Justement qu’avez-vous pensé d’oeuvre comme Acme Novelty Library ou Cages ?

FP : Acme Novalty est un des meilleurs livres de l'histoire de la BD. Il a ouvert une énorme porte. J'adorais Cages, il y a plusieurs années, pour la distortion du temps, les expériences graphiques, mais j'ai peur que ça ait un peu vieilli. Il faudrait que je les relise. Mais les miens ont pris l'eau, certains sont tout agglomérés.
Sceneario : De votre côté, vous avez aussi très vite privilégié des histoires plus intimistes, loin des récits plus compliqués, comment définiriez-vous votre approche ?

FP : Hédoniste et égoïste. Je raconte ce qui me plaît et m’intéresse, sinon je m’ennuie. Et j’ai toujours été passionné par les petites choses qui unissent et séparent les humains, à un niveau réel et quotidien. Je suis de ceux qui croient que la réalité fera toujours mieux que la fiction, surtout si l’on part du principe que personne ne perçoit la réalité de la même manière. Le fantastique et l’onirique se nichent au coeur du quotidien, il suffit de tordre un peu sa vision, de relâcher un peu l’emprise dont on s’efforce d’avoir sur soi et les autres. Alors on décortique les malaises, les petits jeux que les hommes s’inventent pour oublier qu’ils se sentent complètement perdus et qu’ils n’arrivent pas à communiquer entre eux.
Sceneario : La Bd actuelle ne semble pas vraiment privilégier ce genre d’histoire, on a plutôt, généralement, droit à des récits d’action très efficaces ! Que pensez vous de la BD en ce moment ?

FP : Chacun fait ce qu’il veut, je n’ai plus envie de partir en guerre et de me battre contre des moulins à vent. En général, je suis toujours intéressé par les travaux où l’on perçoit une patte personnelle, une rugosité, une implication, des tripes quoi. Et je m’éloigne des histoires qui ne font que ressasser des clichés éculés, surtout s’ils font référence au Hollywood martial et chargé de testostérone d’aujourd’hui. En ce qui concerne l’action pure, les sentiments primaires comme l’excitation ou la peur, le cinéma sera toujours plus intéressant. La BD a plus à dire au niveau de l’intimité, de la sensation fine, du mal-être ou de l’onirisme. Toutes les choses qui peuvent émaner d’une personne seule. Et puis, des fois, je me lasse de ces scénarii habiles, hyper construits et documentés, lisses, qui enchaînent furieusement rebondissements sur révélations sous prétexte de tenir en haleine une « audience », comme disent les américains. C’est comme si il n’y avait plus qu’une seule façon confortable de raconter une histoire aujourd’hui. Il y a rarement de réelles prises de risque. Ce n’est que de la BD que diable ! Amusons-nous ! Je milite pour la lenteur, la contemplation, l’hésitation, la fragilité, la désorganisation, l’absurde, le chaos. Tout en veillant constamment au plaisir de lectures.
Sceneario : Le contemplatif permet surtout de sentir l’air vibrer, de respirer. On a presque l’impression qu’aujourd’hui il faut optimiser un récit. Vos albums sont d’ailleurs assez épais, cela permet à l’album de trouver son rythme calmement !

FP : Exactement. Pour moi, c'est un mouvement qui vient de la manga, lui même produit d'une culture bouddhiste, ce qui n'est sans doute pas un hasard.
Sceneario : Avec Pilules bleues, vous abordiez le genre de l’autobiographie et malgré le propos, c’est bourré d’énergie, de « vie ». Avez-vous longtemps pesé le pour et le contre avant de vous lancer dans cette difficile aventure ? Et d’ailleurs comment vous est venu l’idée d’aborder cette histoire ?

FP : Je sortais des « Miettes », où mon dessin avait eu tendance à se figer et s’endormir. Je voulais le réveiller. Et comme cela faisait un an que je vivais cet amour à ce moment-là, avec une sérénité étonnante, j’ai décidé de mettre mon nez de raconteur d’histoires dedans, pour voir ce qui en sortirait. J’ai donc tout fait à la suite, en improvisant texte et dessin directement sur la page. De toute manière, si je me plantais, personne ne le verrait. Et puis finalement, Daniel d’Atrabile y a cru. Mais ce n’était pas un journal intime, c’était une expérience à rebours, une éponge informe, une étrange apnée de trois mois, un vomi émotionnel.
Sceneario : Le public semble avoir très bien réagi à cet album, partout autour de moi les gens en parlent avec émotion, pudeur et simplicité !

FP : Oui.

Sceneario : Quel regard portez-vous sur des « autobiographies » plus « directes » comme celles de Fabrice Neaud par exemple, qui vont d’avantage vers une réalité plus voyeuse ?

FP : Il a carrément fait de sa vie un concept. J’en serais incapable, j’aurais l’impression de vivre ma vie à travers un filtre. Mais cela doit lui correspondre. Ce qui est intéressant dans ce genre de travail d’immersion totale, c’est qu’à force de s’éplucher, on accède à sa personnalité essentielle et unique, à une vision du monde quasi animale. À moins qu’à la longue on ne fasse que s’enfermer dans un schéma de réflexes protecteurs.
Sceneario : De votre côté, vous n’êtes pas retourné vers ce genre depuis !

FP : Non. Pour l’instant, je mélange réalité et fiction. Je digère ma vie et celles qui m’entourent et je les confronte à des situations et des personnages fictifs. C’est une démarche qui s’apparente à de la cuisine, une autre passion.
Sceneario : J’ai particulièrement adoré Constellation. Pourquoi ne pas avoir développé cette histoire, ce style sur un plus gros album ?

FP : Je l’ai calibré dès le départ pour la collection « Mimolette » de l’Association. 30 pages, 3 parties de 10 pages, c’était comme ça.
Sceneario : Avec Lupus on a quand même l’impression que tout le background SF n’est qu’anecdotique, que ce qui vous intéresse avant tout c’est les rapports humains qui animent les personnages (encore une fois je repense à Paul Pope) !

FP : Pas seulement. Les voyages interplanétaires, l’infiniment grand comme l’infiniment petit, ont toujours provoqué chez moi un sentiment très fort. Un mélange de fascination et de peur, proche du vertige ou de la mort. Je voulais mettre en parallèle le rendu de ce sentiment et l’évolution du personnage. L’espace, tous ces mondes inconnus, l’interaction des corps célestes entre eux, sont des allégories de ce qui se passe dans la tête de Lupus. La science-fiction n’est que la projection de nos paysages intérieurs.
Sceneario : D’ailleurs y aura t il une suite à Lupus 1 ? et quels sont vos projets ? J’ai vu sur votre site que vous annonciez « Addidas, mais pas comme les chaussures » avec Wazem, pouvez-vous nous en dire plus ?

FP : Bien sûr, il y aura vraisemblablement 4 volumes de cent pages. Lupus 1 n’est qu’un prologue, un flash-back. Et on a dû changer le titre d’Addidas pour des raisons juridiques. C’est devenu Koma. C’est une jolie histoire fantastique avec une petite fille et un monstre. Une série cartonnée couleur. Premier volume en octobre aux Humanos.

Sceneario : C’est la première fois que vous travaillez un album en couleur de cette façon, abordez vous cet album sous le même angle que les autres ?

FP : Non. Déjà je ne fais pas le scénario. À cela s’ajoute les contraintes de pagination et les contingences inhérentes au fonctionnement d’une grosse boîte dont les buts, ne nous leurrons pas, sont bassement lucratifs. Il faut parler accroche, cible, tout ce baratin à deux sous. Mais c’est comme ça. Je le prends comme un exercice de style. Rien à voir avec Lupus par exemple. Koma, c’est un voyage organisé d’une semaine en Grèce. Lupus, c’est le Népal sac au dos, pendant six mois, seul et sans guide de voyage.

Sceneario : On voit toujours sur le site une page de découpage. Personnellement je la trouve particulièrement précise. Passez vous toujours par une étape aussi fignolée ?

FP : Non. Je déteste ça. Je le fais uniquement pour l’éditeur, les comités de lecture et tout ce fatras. Du coup, c’est comme si je l’avais dessiné deux fois, en laissant pas mal d’énergie sur le bord de la route. Normalement, j’improvise tout.
Sceneario : Sur Constellation aussi on a l’impression d’une construction très rigoureuse et ce, malgré un style très épuré !

FP : Illusion que tout cela. J’ai improvisé la première histoire, sachant qu’elle devait faire dix pages. Puis j’ai fait la dernière en miroir, en jouant sur les collisions et les répétitions. Je savais que je voulais parler du décalage et de l’incompréhension. Et puis j’ai terminé par la partie du milieu, la plus facile, le dessert.

Sceneario : Comment élaborez vous un album ?

FP : En gros les histoires sont d’abord des envies, des magmas informes, des brouillards d’idées. Et puis je décide comment je commence, et je me lance. Et progressivement, le brouillard s’organise. Le temps que je donne forme au début, j’ai imaginé ce que devaient contenir les dix pages suivantes. Le temps de dessiner ces dix pages, je sais ce que contiendront les cinquante suivantes. Et ainsi de suite. Sur Lupus, l’objectif est de ne rien figer. Le récit suivra le cours de ma vie et de mes humeurs. J’ai à peu près la fin, une vague lumière au bout, mais c’est tout. La seule réelle contrainte, c’est ce qui est déjà imprimé. C’est le jeu.
Sceneario : Actuellement, est-il possible de vraiment vivre de la Bd autrement qu’en faisant 3 séries par ans ? On a le sentiment que c’est la course !

FP : Il faut avoir un niveau de vie très bas. J’ai beaucoup voyagé plus jeune, je travaillais comme bagagiste à Swissair, et j’avais des billets gratuits. Aujourd’hui, je n’ai pas de voiture, je vais dans le Sud ou à la montagne de temps en temps, je n’achète pas d’habits griffés, je fais la cuisine. Voilà. Et puis il y a les illustrations, les affiches, les journaux. Et j’ai des amis très riches…
Sceneario : L’outil informatique s’immiscie de plus en plus dans l’horizon de la création, vous en servez vous beaucoup ? Quel regard portez-vous sur ce nouveau média qu’est Internet ?

FP : C’est un outil comme un autre. Ce n’est pas l’outil qui fait le travail. Personnellement, je suis un intégriste de l’aplat, et l’ordinateur permet de prendre le temps de choisir la couleur juste. Il a introduit le tâtonnement comme principe de travail. Le problème, c’est quand la machine se met à dicter le processus en fonction des effets qu’elle permet… Quand des gens introduisent des effets de lumières propres à l’objectif d’une caméra, des reflets ou des prismes dans leur mise en couleur, ça me hérisse le poil. Ils ne réfléchissent plus, ils ne font que revomir des esthétiques de cinéma ou de jeux vidéos. Et encore, même pas les bonnes. Quant à Internet, je le regarde de la même manière qu’un mixer. C’est super quand on en a besoin. Ça rend service.
Sceneario : Pour conclure, quel serait le dernier coup de gueule ou coup de coeur que vous aimeriez passer ?

FP :
Rien de particulier. Continuez comme ça, gens de bonne volonté... Le monde ira à sa perte un peu plus tard.
Sceneario : Merci de votre temps !
a bientôt


FP :
A bientôt. Merci.