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David RATTE, auteur du Voyage des Pères

Interview réalisée par Phibes en octobre 2007

Sceneario.com : Bonjour David, en préambule, pourrais-tu te présenter à nos lecteurs pour mieux te connaître ?

David RATTE : Ben voilà, je m’appelle David RATTE, j’ai 37 ans, marié, 2 enfants, et je fais mes premiers pas dans la BD professionnelle après avoir passé 15 ans à m’occuper de marchés publics dans la métallurgie le jour … et à dessiner la nuit. En faisant de la BD, je réalise enfin mes rêves … avec juste 25 ans de retard.

 


     

Sceneario.com : Tu es le créateur de la série "Toxic Planet". Etant ta première réalisation, comment a-t-elle été accueillie par le public ?


David RATTE :
Plutôt bien, puisque le tome 1 est en rupture de stock. En tout cas, bien mieux que ce que je pouvais espérer pour le premier album d’un type absolument inconnu. Compte tenu de la situation actuelle de la BD et de la difficulté à sortir du lot, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance.


Sceneario.com : Comment l'idée de mettre en scène des personnages masqués t'est-elle venue ? Est-ce que les médisants n'en ont pas profité pour dire que ton dessin pêchait au niveau des visages ?

David RATTE :
L’idée de base était : « Imaginons le pire, et essayons d’en rire dès maintenant, parce que c’est pas sûr que ça nous fasse rigoler longtemps. »

Quant à savoir si je suis capable de dessiner les visages, la question me revient assez souvent, mais c’est plutôt sur le ton de la plaisanterie. J’espère que le « Voyage des Pères » répondra de manière définitive à la question !

 


Sceneario.com : As-tu eu des contacts pour que cette série soit utilisée pour servir la cause écologique ?

David RATTE : Pour le tome 1, Pierre PAQUET voulait mettre en place un partenariat avec la Fondation Nicolas HULOT ou le WWF, en proposant de leur reverser 1€ par album vendu. La réponse de la fondation HULOT a été plutôt décevante. Sans commentaire ! De son côté le comité du WWF s’est longtemps disputé sur le sujet, certains de ses membres accueillant le projet avec enthousiasme, et d’autres le trouvant trop pessimiste. Résultat, on n’a jamais eu de réponse… peut-être qu’ils sont encore en train d’en discuter ! Dommage...

Sceneario.com : Fort de son succès, penses-tu pouvoir réaliser d'autres opus ? Ne s'avère-t-il pas de plus en plus difficile de trouver de nouveaux thèmes sans tomber dans la redite ?

David RATTE : J’ai prévu d’attaquer le tome 3 début 2008. Il reste pas mal de sujets que je n’ai pas encore abordé : la mal-bouffe, les OGM, les vélibs, etc… Mais c’est vrai qu’une série comme Toxic Planet demande pas mal de réflexion et de plus en plus de documentation. Alors je prends mon temps. Par contre, je ne sais pas encore s’il y aura un n°4. D’un autre côté, quand j’ai terminé le tome 1, je me sentais incapable d’en réaliser un 2e. Comme quoi, il ne faut jamais dire « Fontaine… » ! Mais quoi qu’il en soit, Toxic Planet n’est pas une série faite pour s’installer dans la durée. Il faudra savoir l’arrêter au moment opportun sous peine de finir par tourner en rond, ce qui serait franchement dommage.

 
Sceneario.com : Toi-même, es-tu un fin défenseur de notre belle planète (as-tu été contacté par Nicolas Hulot pour bénéficier d'un sponsor de choc ?) ou entretiens-tu un regard critique sur ce qui se passe autour de nous ?

David RATTE :
Comme je l’ai déjà expliqué plus haut, point de Nicolas HULOT à l’horizon. Par contre, il y a quelques mois j’ai été contacté par le MDRGF (Mouvement pour le Droit et le Respect des Générations Futures). 

Depuis nous travaillons ensemble sur la réalisation d’un fascicule de 12 pages de BD humoristique sur le thème des pesticides et de leurs effets sur la santé. Si tout va bien, ce document sera distribué gratuitement dans plusieurs pays d’Europe en 2008 avec une première distribution avec séance de dédicace à proximité du Parlement Européen. Le MDRGF est une petite structure composée de bénévoles actifs et enthousiastes … ce qui manque parfois à certaines grosses structures plus connues.

Sceneario.com : Depuis la publication de ton premier ouvrage grand public qui a dû être un sacré évènement, comment ressens-tu ta progression au sein de la profession et au regard des lecteurs ?

David RATTE : Paradoxalement, je ne me considère pas encore comme un vrai auteur. Quand je me retrouve dans un festival au milieu d’autres auteurs (grands ou petits) j’ai l’impression d’être une espèce de touriste. Il faut dire que je reste avant tout un grand lecteur. Je suis systématiquement impressionné de voir les autres dédicacer. Je suis comme un enfant dans un magasin de jouets.

Mon appartenance au milieu professionnel, je la vois surtout dans le regard et les commentaires des lecteurs. Il y a des gens qui me connaissent dans des endroits où je n’ai jamais mis les pieds… c’est hallucinant ! Alors des fois je me dis que peut-être que tout ça est bien en train de m’arriver… que je ne vais pas me réveiller et me rendre compte que ce n’étais qu’un rêve.

Sceneario.com : Quel genre de production affectionnes-tu le plus ?

David RATTE : J’ai évidemment des références très classiques, comme Quino, Hermann et Greg, Léo, etc… Mais en ce moment mes lectures vont plutôt vers les romans graphiques. J’ai adoré « Les pillules bleues », « De mal en pis », « Petites éclipses » et tous les albums de Taniguchi. D’un autre côté, je me régale à lire certains mangas comme « One pièce » ou « Gantz ». Ca fait un drôle de grand écart, je le reconnais. D’un point de vue général, j’aime la BD sous toutes ses formes… à partir du moment ou les histoires sont intéressantes et bien racontées.

Sceneario.com : Te sens-tu enclin à traiter de n'importe quel type de sujet ?

David RATTE : A priori, oui. Ce qui compte pour moi ce n’est pas tant le sujet en lui même que la façon de l’aborder et le regard original qu’on peut y poser.

Sceneario.com : L'humour est omniprésent dans tes albums. Comptes-tu te focaliser sur cet esprit léger ou aimerais-tu travailler sur des sujets dramatiques (hors planète en danger) voire noirs ?

David RATTE :
J’ai quelques projets dans les tiroirs qui ne sont franchement pas drôles du tout, voire franchement dramatiques. Contrairement au cinéma, je trouve qu’il est très difficile de faire pleurer en BD (je parle de pleurer pour de vrai, pas juste d’émouvoir ou de donner le bourdon), Autant je peux être une vraie madeleine devant un film, autant je reste impassible devant la plupart des albums BD, même si certains me touchent beaucoup. A ce jour, le seul album qui ait réussi à me faire verser des larmes, c’est « Trois ombres » de Cyril Pedrosa. Je l’ai lu dans le train… j’avais l’air fin. J’aimerais vraiment réussir un jour à créer cette émotion-là.

En attendant je me contente d’intégrer un peu de gravité dans mes histoires. Si on y réfléchit bien, « Toxic Planet » et « Le voyage des pères » abordent des sujets pas si drôles que ça.

Sceneario.com : Mis à part la colorisation, tu travailles en solo pour les dessins et le scénario. Aimerais-tu œuvrer avec d'autres auteurs ? Si oui, lesquels ? Peut-être, as-tu déjà reçu des propositions en ce sens ?

David RATTE :
J’écris actuellement 2 scénarios pour le dessinateur Antonio Lapone. C’est un exercice un peu nouveau pour moi, et bien plus difficile à gérer que je ne l’imaginais. Quand on travaille seul, on peut se permettre d’être désorganisé, de faire des essais, de tout jeter et de recommencer. Si je fais ça avec Antonio, il va finir par se tirer une balle dans la tête, et ce serait franchement dommage, parce que c’est un dessinateur de grand talent. Alors j’essaye de travailler de façon plus cohérente et plus structurée … Résultat, c’est un peu la panique parfois … Je crois que finalement, c’est moi qui vais me tirer une balle dans la tête !

A part ça, il y a beaucoup d’auteurs avec qui j’aimerais travailler un jour. Mais ça relève un peu du fantasme et il n’est pas toujours bon de réaliser ses fantasmes … sous peine d’être déçu. Une collaboration réussie est avant tout le fruit d’une rencontre humaine.

Sceneario.com : 3 albums réalisés en l'espace d'un an et demi sur deux séries différentes. Serais-tu un boulimique du travail ? Combien d'heures par jour consacres-tu à l'exécution de tes planches ? As-tu d'autres projets dans tes tiroirs ?

David RATTE :
En moyenne je travaille environ 8 à 10 heures par jour. C’est vrai que j’ai la chance de travailler relativement vite … et surtout de ne pas trop me poser de question. J’avance au feeling en me racontant les histoires à moi-même en même temps que je les dessine. Ma préoccupation principale restant la mise en scène, il faut que ça coule tout seul. Si ce que je raconte m’enthousiasme, il y a des chances que le lecteur se laisse emporter aussi. Du coup, je ne fais peut-être pas assez d’esbroufe au niveau du dessin. Mais c’est un choix que j’assume, parce que c’est celui qui me procure le plus de plaisir. Et puis, étant donné que je me lasse assez vite, je ne me vois pas passer 1 ou 2 ans sur le même album. 5 mois par album, ça me paraît déjà long.

Par exemple, cet été j’ai commencé à travailler sur un nouveau projet. Mais au bout d’un mois l’enthousiasme n’était plus au rendez-vous, alors j’ai laissé tomber. Hors de question de traîner un truc qui m’ennuie pendant des mois !

Actuellement j’ai des synopsis écrits pour une dizaine de séries ou de one-shots. Il me manque juste du temps pour les réaliser … comme quoi, je ne travaille pas encore assez vite !


Sceneario.com : Le voyage des pères, ta dernière production, est sorti il y a peu. Pourrais-tu en parler un peu ? Comment t'es venue l'idée de te lancer dans cette aventure biblique ? A-t-il été nécessaire de te documenter, de demander conseil à des spécialistes ?

David RATTE : Le sous-titre de cette série pourrait être : « Imaginons ensemble les coulisses de la Grande Histoire ». L’idée de base était d’essayer de savoir comment les familles des apôtres ont pu réagir face au phénomène Jésus. 2000 ans après, croyants ou non, on sait tous quelle importance ont eu ces évènements dans l’histoire de l’humanité. Mais ceux qui vivaient à l’époque n’en avaient aucune idée. Même les apôtres ne l’ont vraiment compris qu’après la mort du Christ. Je me suis dit qu’au lieu de braquer la caméra sur Jésus, il serait intéressant de la tourner un peu sur le côté. Et puis la question principale était : « Comment aurais-je réagi dans une situation pareille ? ».

 


Je voulais aussi démontrer qu’on peut parler de religion sans faire du « Da Vinci Code », sans foutre un coup de pied dans tout le bazar ou sans piétiner gratuitement les croyances de millions de gens.

Il fallait aussi éviter à tout prix de véhiculer l’idée simpliste et dangereuse selon laquelle « Les Juifs ont tué le Christ ». Certains ont souhaité sa mort, d’autres ont cru en lui, d’autres ne l’ont pas cru mais l’ont respecté, et enfin beaucoup ne se sont même pas interessé à la question. Toutes ces réactions étaient représentatives des réactions humaines en général. L’histoire se serait passé en Gaule, en Grèce ou dans une toute autre nation antique, l’issue finale aurait été vraisemblablement la même.

Il n’était pas question non plus de faire du prosélytisme. Alors je me suis concentré sur l’aspect humain des choses, ce qui me permet de faire de l’humour sans blesser et de pousser le lecteur a une certaine réflexion personnelle.

Pour un tel projet, la documentation a vraiment eu une place importante. Même si ce n’est pas du « Alix », il s’agissait d’être cohérant historiquement et géographiquement parlant. C’était particulièrement vital pour que les anachronismes que j’emploie au niveau du langage et de certaines situations soient efficaces. J’ai aussi passé du temps à me documenter sur la mentalité de l’époque. Par exemple, la façon de considérer les collecteurs d’impôts est bien réelle, même si le running gag du crachat est une pure invention.
 
Sceneario.com : Le voyage des pères est-elle une histoire que tu as « toujours » eu envie de raconter ou bien le succès de Toxic Planet t’a-t-il incité à cibler un lectorat en fonction de thèmes fédérateurs ou d’actualité ?
 

 

David RATTE : Cette histoire était certainement déjà cachée dans un coin de ma tête sous une forme ou une autre. Après avoir terminé le 1er tome de Toxic Planet, j’ai parlé à Pierre PAQUET de mon envie d’entamer un projet très différent avec une histoire en plusieurs parties, avec des décors, des visages ( !) et une mise en scène plus libre. Je lui ai alors proposé plusieurs scénarios … mais je n’ai pas senti d’enthousiasme particulier pour ces histoires. Alors, je me suis creusé les méninges et un beau matin (sous la douche) l’histoire de Jonas et de ses copains m’est apparue comme une évidence. J’ai envoyé immédiatement un mail à Pierre (après m’être séché et habillé quand même) et je lui ai raconté mon histoire en 4 lignes. Il m’a immédiatement répondu : « J’achète !! ». Voilà ! Le « Voyage des pères » était né.

 

 

Quand je me lance dans un projet, je ne pense pas au lectorat. Je pense avant tout à moi, à mon plaisir et à mes envies. J’essaye de raconter les histoires que j’aurais envie de lire.

Par exemple, au départ « Toxic Planet » n’était pas du tout destiné à être publié. J’avais réalisé une dizaine de gags pour moi, comme une sorte de défouloir face à la désinformation qui existait alors en ce qui concerne l’environnement. Rappelons qu’il y a encore à peine 2 ans, certains scientifiques considéraient que le réchauffement climatique était une vue de l’esprit, tandis que les Américains nous expliquaient que couler un porte-avion dans l’Atlantique était une solution écologique !

 

 

Tout ça m’énervait beaucoup. Je m’étais donc défoulé avec ces quelques strips … et je pensais avoir fait le tour du sujet. Quelques mois plus tard, j’ai envoyé un autre projet à 10 éditeurs et j’ai joint Toxic Planet à mes envois, juste pour les étoffer un peu. Personne n’a voulu de mon joli projet, par contre j’ai reçu 3 offres de contrat pour Toxic.

Je te laisse imaginer ma surprise ! Pour le « Voyage des Pères », il y a encore quelques semaines, quand j’ai reçu mes exemplaires de l’album, j’ai eu une grosse crise de panique. Je me disais : « Mais qu’est-ce qui m’a pris d’écrire un truc pareil ? Ca n’intéressera absolument personne ! ».

Donc, je le revendique haut et fort : Aucun calcul dans mes projets !!! Je parle simplement de sujets qui ’intéressent.

 

 
Sceneario.com : As-tu « révisé tes classiques » avant de choisir les anecdotes que tu fais apparaître dans Le voyage des pères ?

David RATTE : J’ai lu les évangiles dans plusieurs versions ou traductions en essayant de bien comprendre l’ordre chronologique des évènements.

Sceneario.com : Artistiquement, que doit Le voyage des pères à Toxic Planet ?

David RATTE : C’est assez difficile à dire. Le Voyage et Toxic sont très différents et très semblables à la fois. Quoi que je fasse, je le fais à ma façon et je crois que ça se perçoit même si la forme est très distincte. C’est pas très clair ce que je raconte là, non ?

Plus concrètement, je dirais que le langage utilisé par les personnages est sensiblement le même dans les 2 séries. Dans beaucoup de BD les personnages parlent comme des livres, et ça me gêne un peu. Moi, j’essaye de faire exactement le contraire, d’écrire comme je parle. Je pense que ça donne un côté plus humain aux personnages … ils sont plus proches du lecteur.

Enfin, d’un point de vue artistique, « Toxic Planet » m’a permis de faire la connaissance d’une coloriste exceptionnelle (Sylvie Sabater) et de l’embarquer avec moi dans « le Voyage des Pères ». Sans elle, mes albums ne seraient pas ce qu’ils sont. J’estime qu’elle y fait véritablement œuvre d’auteur.

Sceneario.com : Te plais-tu plus dans la réalisation de strips ou d’une histoire longue ?

David RATTE : Les 2 me plaisent. Quand j’ai fait un album de strips, je suis content d’en finir et de passer à une histoire longue … et inversement.

Sceneario.com : Ce qu’on voit de Jésus dans le tome 1 ne trahit pas ce qu’un catéchiste ou un prêtre voudrait dire de lui. As-tu pensé, même furtivement, à ta série biblique comme une future référence pour le catéchuménat moderne ?

David RATTE :
Hein ? Tu peux répéter la question ?

Plus sérieusement, ça me paraît peu probable. De toute façon, la matière première de cette série n’est pas la religion chrétienne, mais les évangiles. Ce que je veux dire c’est que je me suis basé uniquement sur le récit biblique sans prendre en compte les dogmes de l’église qui pour certains ont été rajoutés des siècles plus tard.

Sceneario.com : Le scénario de la trilogie "Le voyage des pères" est-il ficelé ou reste-t-il à ce jour ouvert ?

David RATTE : Disons que je sais ou je vais et quelles sont les grandes étapes de mon récit. Mais je me laisse une grande liberté au niveau des détails. Quand j’ai débuté la réalisation du tome 1, je ne savais pas encore comment il allait se terminer. J’ai presque été aussi surpris que vous par la fin !!!

Pour les tomes 2 et 3, ce sera un peu différent. Chaque fin d’album est déjà écrite et mise en scène. Par contre, je ne sais pas encore comment je vais y arriver. En général, les meilleures idées me viennent quand je suis dans l’ambiance de l’histoire.

Sceneario.com : D’autres maisons d’édition que Paquet t’ont-elles fait de l’œil ?

David RATTE :
Oui, mais je préfère ne pas en parler pour l’instant. Par contre Pierre PAQUET est évidemment au courant. Pas question de lui faire un enfant dans le dos ! C’est un professionnel et il a parfaitement conscience qu’une aventure avec un autre éditeur (voire plusieurs) peut être très bénéfique tant pour moi que pour lui. Et puis Pierre reste avant tout un ami, qui a eu confiance en moi et qui me laisse presque entièrement carte blanche dans mes créations. Le contrat sur le « Voyage des pères » a été signé uniquement sur la base d’un pitch de 4 lignes. Qui dit mieux ?

Sceneario.com : Merci d'avoir bien voulu nous répondre et bon courage pour la suite !

David RATTE :
Merci à toi !