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Bertrand Bouton et Cédric Fortier pour leur série Braise

Interview réalisée par melville et Palcido lors du festival d'Angoulême 2011

Sceneario.com : Bertrand, Cédric, bonjour ! Avant toute chose, est-ce que vous pouvez nous parler rapidement de votre parcours, de votre rencontre aussi ?


Bertrand Bouton : Eh bien je suis autodidacte, je n’ai pas fait d’école particulière. Il y a bien des ateliers d’écriture, des choses comme ça mais bon, pour le scénario c’est moins évident… A la base (même si j’ai toujours voulu faire de la BD) j’ai commencé par écrire des poèmes, des nouvelles, un roman aussi... La BD ça toujours été là, depuis que je suis gosse j’adore ça. Au départ j’ai dessiné un peu mais je n’ai pas persévéré, du coup je suis arrivé dans le monde de la BD par le scénario. Et puis un jour je me suis dit qu’il fallait bien rencontrer des dessinateurs si je voulais passer à l’étape suivante, tout seul ça n’allait pas le faire. C’est comme ça que j’ai débarqué à l’atelier où bossait Cédric. Et comme il cherchait lui aussi un projet, on a discuté.


Cédric Fortier : Alors le après le bac j’ai fait une école d’art contemporain à Perpignan, je souhaitais déjà faire de la bande dessinée, c’était un peu compliqué parce que à l’époque La BD était assez peu considérée par les écoles d’art. Mais bon j’en faisais tout de même un peu à côté avec un ami qui s’appelle Julien Maffre. Après ça j’ai fait un an à l’école d’Angoulême juste pour avoir mon diplôme de troisième année et j’ai intégré l’atelier Sanzot (qui aujourd’hui s’appelle l’atelier du Marquis) où j’ai rencontré des auteurs dont Isabelle Dethan, Mazan… Là pour moi ça été la grosse formation.


Sceneario.com : Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce projet ?


Bertrand Bouton : Au départ Braise est une idée de Cédric…


Cédric Fortier : …oui, j’avais bricolé des planches de Braise sans trop savoir ce que ça allait donner, et puis le tout a vraiment décollé avec l’arriver de Bertrand. En fait au départ Braise est inspirée des contes enfantins à l’ancienne, c’est comme une sorte de melting-pot de très nombreux contes. On retrouve un peu du Joueur de flûte d’Amelin, d’Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll, de Peter Pan, de Pinocchio, un peu d’Oliver Twist aussi au début. Et puis la référence principale qui est celle au film de Tod Browning sorti en 1932, Freaks. L’idée n’était en fin de compte pas de vraiment d’inventer quelque chose mais plus de jouer avec des références déjà connues.


Sceneario.com : Etre publié dans la collection Poisson Pilote pour une première BD c’est plutôt pas mal, comment c’est passé la rencontre avec votre éditeur ?


Bertrand Bouton : En fait, on a directement visé Dargaud et Poisson Pilote parce que nous-même ne savions pas vraiment comment se situer par rapport à ce qui se fait. C’était un projet un peu à part, un peu décalé qui n’allait pas forcement rentrer dans des cases bien définies. Le seul truc qui semblait suffisamment éclectique pour nous accueillir c’était Poisson Pilote. On a monté une dizaine de dossiers, dont trois étaient destinés aux trois directeurs de collection de chez Dargaud.


Cédric Fortier : Et puis on s’était amusé à construire le dossier comme une sorte de bande annonce de l’album. C’était un truc très condensé avec des planches créées uniquement pour le dossier, ça pétait un peu.


Bertrand Bouton : On avait quatre planches, avec le début, le milieu qui était un peu le climax de l’histoire et la fin avec la chute. Et puis on avait glissé ça et là des petites légendes un peu marrantes avec beaucoup d’esquisses.


Sceneario.com : Braise est un conte, mais où finalement le cauchemardesque l’emporte sur le merveilleux. C’est un peu comme si le « cours classique » du genre avait été inversé. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur la création de cet univers finalement assez sombre ?


Bertrand Bouton : Oui mais pas plus sombres que les contes dont ils sont inspirés. En fait, les contes actuels ont été vachement édulcorés. Quand on relit les contes de Grimm et Perrault, il y a des meurtres, des infanticides, des abandons, de l’anthropophagie, de l’inceste… Et au final dans Braise on est loin d’atteindre ce niveau de cruauté.


Cédric Fortier : Moi j’ai en mémoire l’histoire de la petite sirène où à la fin elle se transforme en écume, c’est quand même super triste… !



Sceneario.com : Braise est comme nous l’avons évoqué un conte, mais également une histoire fortement ancrée dans un univers de foire où des monstres (au sens tératologique du terme) y sont mis en scène ? Que représente pour vous cet aspect du récit ?


Cédric Fortier : Eh bien c’est toujours mêlé à la référence à Freaks. En fait la particularité de ce film c’est que tous les acteurs sont de « vrais » monstres, ils jouent leur propre rôle, il n’y a pas de maquillage, l’homme tronc et la femme à barbe sont bien réels.


Bertrand Bouton : Le personnage de Guy Bol est directement inspiré d’un des personnages du film. Le personnage de Teigne est inspiré lui d’une série, La caravane de l’étrange. Il y a aussi pas mal de références littéraires.


Sceneario.com : L’univers de la fête foraine est également bien présent, il s’agit toujours d’un référence ?


Cédric Fortier : Oui bien sûr, c’est en fait une référence à Pinocchio quand le renard et le chat attirent des gosses dans une fête foraine pour les transformer en ânes…


Bertrand Bouton : …et puis la fête foraine ça avait aussi quelque chose d’un peu mystérieux, c’est des gens « pas comme nous » : c’est des forains, ils sont nomades. C’est une ambiance qui fascine les enfants et en même temps qui inquiète. Ils arrivent un jour, s’installent et repartent le lendemain. On peut se demander ce qui se trame derrière tout ça… La foire était en fait un univers intéressant alors finalement pourquoi pas l’exploiter.


Sceneario.com : La grande dureté du récit qui n’hésite pas à maltraiter les personnages est tempérée par la candeur, douce et attachante, de certains protagonistes. Est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots sur les ressorts scénaristiques qui échafaudent la complexité du propos de Braise.


Bertrand Bouton : C’est l’illustration de ce que l’on peut ressentir dans la vie, ni plus ni moins. Un mélange de sentiments extrêmement variés.


Cédric Fortier : Oui et puis nous ce qu’on voulait c’est ne pas être non plus trop dans le pathos. On a essayé à chaque fois qu’il y avait une scène un peu dramatique, de rapidement la « casser » avec une scène un peu plus loufoque où Braise fait un peu n’importe quoi par exemple. Et ensuite on revient à quelque chose d’un peu plus grave. Avant tout, on voulait que ça reste une aventure.


Sceneario.com : Quand on lit votre série on ressent un vrai travail sur le rythme, les scènes s’enchaînent du punch. Pouvez-vous nous parler un peu de votre travail sur ce point précis du récit ?


Cédric Fortier : C’est vrai qu’on faisait très attention au rythme. On essayait d’avoir quelque chose d’assez soutenu où les scènes de manière générale n’excédaient pas deux pages. Tout ça pour tenter d’avoir ce côté assez frénétique, un peu fou de cet univers.


Bertrand Bouton : On a eu la volonté de construire le récit avec une monté en puissance et de laisser toujours la fin des deux premiers albums en suspend. En fait, c’est vrai qu’au final on a conçu l’ensemble de l’histoire comme une série à lire d’une seule traite. On a essayé de s’inspirer de ce cinéma de divertissement à la Spielberg ou la Cameron, car même si parfois au niveau de l’histoire il y a quelques légèretés, ils ont ce talent de mise en scène à la fois super efficace et tout de même équilibré…


Sceneario.com : Attention, c’est le moment de la question qui déboîte : quelle est la finalité de cette série ?


Bertrand Bouton : Eh bien, notre but avec Braise c’était vraiment d’écrire une histoire qu’on aurait aimé lire et de s’amuser avec. Après bien sûr on pourrait y voir une morale…


Cédric Fortier : …oui ce qu’on aime tout les deux avant tout c’est ce faire plaisir. On a tenté en fait d’écrire ce qu’on aurait aimé lire. On ne voulait pas non plus ce prendre top au sérieux.


Sceneario.com : Que se soit le rapport fraternel entre Prune et Janus ou bien celui qui lie Braise et sa fille (prisonnière de la Sorcière du lac de résine), les liens familiaux occupent une place importante dans le déroulement du récit. C’était important pour vous ?


Bertrand Bouton : Oui, je pense que comme pour l’un ou pour l’autre, la famille est quelque chose d’important, après pour ma part, s’il y a des choses de mon propre vécu qui sont passées dans le récit c’est de l’ordre de l’inconscient. Par contre pour Cédric c’était déjà plus conscient…


Cédric Fortier : …oui c’est vrai que les rapports frère-sœur sont assez présents. Après sans être autobiographique, il y a du vécu dans certaines scènes, mais c’est ce qui, je pense, crédibilise aussi la psychologie des personnages.



Sceneario.com : Vos personnages sont particulièrement soignés, vous pouvez nous parler de leur construction ?


Cédric Fortier : Eh bien on a apporté beaucoup de soin à leur psychologie, à leur manière de parler. On a essayé de leur donner un passé, un peu comme s’ils arrivaient dans notre histoire sans être totalement vierge.


Bertrand Bouton : Il y a peut-être quelque chose de la culture jeu de rôle là-dedans. On imagine toujours un background qui n’a rien à voir avec l’aventure qu’on va vivre. Et du coup quand on a créé les personnages de Braise on avait ça en tête, cette idée de leur donner une vie avant… Et puis il y a tout le travail sur les dialogues, on a tenté de donner un langage propre à chacun même si c’est beaucoup de boulot. On galère pas mal, mais je pense que ça vaut vraiment le coup quand même.


Sceneario.com : Est-ce que vous avez un personnage préféré ?


Bertrand Bouton et Cédric Fortier : Non, je pense qu’on les aime tous. Bon bien sûr, il y a Braise, lui on s’éclate à le faire parce qu’il a toutes les tares, il nous ressemble tellement. C’est le personnage le plus humain finalement, il est même temps retors et victime de ses choix.


Sceneario.com : Bertrand, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre méthode de travail ?


Bertrand Bouton : Ah ça c’est très intéressant parce qu’on à une méthode assez personnelle je pense. On travaille en commun pour ce qui est du scénario et de l’écriture des dialogues avec une vraie complémentarité. On n’a pas une démarche classique où tout l’album est préalablement découpé avant la réalisation des planches. On fait le story-board au fur et à mesure, à flux tendu…


Cédric Fortier : …oui et pourtant on n’est pas en roue libre non plus, à chaque fois on sait précisément où on va, c’est juste qu’on aime toute de même avoir cette petite part de liberté.


Bertrand Bouton : Je pense qu’à la fois ça nous fout dans l’embarras parce que ça nous met tout de même pas mal de pression, mais en même temps ça nous permet de garder une certaine fraîcheur et une dynamique.


Sceneario.com : Cédric, comment avez-vous abordé vos illustrations de Braise ? Quelle est votre technique de dessin ?


Cédric Fortier : Eh bien je commence d’abord par un story-board où je place mes bases de noirs pour instaurer l’ambiance, et puis sinon après je fais un crayonné que j’encre. Pour l’encrage j’utilise un peu de tout, du feutre, de l’encre de chine avec un pinceau, etc… c’est un peu chaotique. J’utilise aussi beaucoup de blanc (de blanco), j’en mets un peu partout. Mes planches sont un peu sales, il a des traces de clopes, de café…


Sceneario.com : Bon eh bien avant de terminer on a presque faillit oublier la question bonus : si vous ne deviez garder qu’une, ou aller quelques unes, de vos BD, ce serait la(les)quelle(s) ?


Bertrand Bouton : Sans hésiter au moins une d’Hugo Pratt, sûrement un Corto…


Cédric Fortier : Moi je prendrais certainement une BD de Mignola. Après c’est difficile par ce que j’ai l’impression de changer de goût un peu tout le temps.



Sceneario.com : Bertrand, Cédric, merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions. A bientôt !


Bertrand Bouton et Cédric Fortier : C’est nous, merci à vous !