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Bernard Hislaire : Des découvertes Dupuis au multimédia !

Interview réalisée par Marie - Angoulême Janvier 2004
Les albums de Bernard Hislaire

Indispensable :
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Sceneario.com : Bernard Hislaire bonjour, Vous êtes dans la bande dessinée depuis 25 ans, vous avez démarré avec Bidouille et Violette, une bande dessinée ciblée pour les jeunes enfants.. 

Bernard Hislaire
Bernard Hislaire : Oui, c’était une bande dessinée faite pour Spirou. A l’époque, il n’était pas question de cible ou de créneau, on croyait travailler pour le grand public et en fait le grand public de l’époque, c’était des jeunes filles entre 10 et 12 ans, c’était donc finalement un créneau très très fermé.
C’était dans un contexte des années 70, à Spirou, où il y avait une tradition très imposante des grands auteurs anciens franco belges dont Franquin était vraiment le porte-drapeau et ils n’avaient pas l’habitude d’avoir des histoires d’amour. C’était déjà rare d’avoir un personnage féminin ! Le premier personnage féminin était une hôtesse de l’air qui à mon avis n’était pas tellement féministe car elle est vraiment le fantasme machiste, c’est Natacha ! Il y avait Yoko Tsuno, qui était électronicienne, et c’est tout. En dehors de ça, on n’imaginait pas qu’un héros de bande dessinée pour enfant pouvait être amoureux.
Donc toute la bd était basée sur des états d’âmes et c’est ce qui a fait que quand j’ai publié le premier épisode dans Spirou, l’éditeur m’a envoyé une lettre en disant que c’était un scénario d’avant garde et qu’il fallait arrêter !
Maintenant , c’est amusant avec le recul de se dire que "Bidouille et Violette" était d’avant garde !

Planche du Troisième Laron
Découvertes Dupuis (1975)
Sceneario.com : Aujourd’hui, ce n’est plus du tout comme ça…

Bernard Hislaire : Ce n’est plus du tout perçu comme ça, d’abord il y a quand même une révolution sexuelle qui a eu lieu et il y a le Sida qui a calmé beaucoup d’esprits. Le monde a été réellement transformé et Bidouille et Violette ont fait les frais de cette évolution.
J’ai tendance à dire que c’est vraiment une bd poétique de l’avant sida.

Sceneario.com : De l’avant sida ?

Bernard Hislaire : Oui mais ce n’est pas forcément triste. C’est réellement basé sur une fraîcheur et une innocence que j’avais réellement à l ‘époque et que je voulais conserver. Je cherchais cette sincérité, sans chercher à la fabriquer. J’avais envie de parler des états d’âme d’un gamin de 14 /16 ans. Il est clair que je n’ai plus cette innocence, je ne pourrai plus continuer. J’ai grandit, j’ai vieillit et j’ai fait des bandes dessinées qui sont toujours aussi sincères mais qui correspondent plus à mon état mental actuel.
Sceneario.com : Pourtant, « Bidouille et Violette » est à nouveau d’actualité. L’histoire paraît en intégrale avec une nouvelle couverture magnifique, vous l’avez refaite ?

Bernard Hislaire : La couverture est une couverture d’époque. A ce moment je travaillais à Spirou et la mentalité n’était pas du tout la même qu’à l’heure actuelle en bande dessinée. Tout n’était pas fait pour les albums, c’était fait pour le journal, il y avait des tas d’illustrations, de posters qu’on faisait parce qu’on avait envie de les faire , parce que le rédacteur en chef le demandait !
Sceneario.com : Oui, il y avait des mini-récits complets..

Bernard Hislaire : Qu’est-ce qu’il y avait comme choses, des récits, des découvertes Dupuis, c’était des cahiers de 16 pages en n&b ! Il y avait des tas de formules qu’on cherchait. Donc ça produisait des tas de dessins de côté et donc j’ai retrouvé un dessin de l’époque qui me plaisait bien et donc j’en ai fait la couverture de l’intégrale. C’est une certaine volonté de retrouver le climat de l’époque et d’essayer de raconter ça sous une forme un peu métaphorique .

Bidouille et Violette - Couv Spirou (1982)
Sceneario.com : En parlant de couvertures et à l’occasion de la sortie du tome 5 de la série « Sambre », vous avez refait les couvertures de tous les tomes .. quelle en est la raison ?

Bernard Hislaire : Disons que l’occasion s’est présentée comme s’il s’agissait de traiter les films en numérique et, comme j’ai une certaine expérience d’ordinateur, cela m’a permit d’imaginer qu’on pouvait toucher à la chromie des albums à l’intérieur, et en plus c’est clair que les méthodes d’impression ont évolué et se sont adaptées au goût du jour ! A l’heure actuelle, les choses ont un petit peu changé à cet égard et avec le recul , je me rends compte que les méthodes d’impression de l’époque n’étaient pas toujours très appropriées. Elles pouvaient être très éloignées des originaux parce que les pages ont parfois été scannées séparément, donc ça donnait des décalages de chromie considérables qui ont fait que j’ai eu envie d’unifier tout ça, de donner une tonalité qui soit beaucoup plus cohérente à l’ensemble de la série. J’avais l’impression que c’était un plus esthétique et donc dans cette mesure là, l’occasion s’est présentée de faire des nouvelles couvertures qui correspondent plus à ce que j’ai toujours imaginé des couvertures de « Sambre »

C’est pas faire nouveau pour faire nouveau !

Baladin et Coursensac
Couv du Spirou 2077 (1977)
Sceneario.com : Comment est née cette histoire ?

Bernard Hislaire : L’origine d’une histoire est toujours assez longue et chaotique. La première chose, c’est clair, elle est née en partie de « Bidouille et Violette » qui arrivait à une certaine limite et qui faisait que la question de « Bidouille et Violette » qui est : je t’aime pour la vie ? Et que donc tout le scénario est : Ce ne sera pas toujours … Et que tout est modulation sur : Va t-il l’aimer longtemps ? ; suggérait que les personnages vieillissent ! Or, en dessin humoristique il y avait une quasi impossibilité à faire vieillir les personnages. Donc je me suis dit que je ne pouvais pas et qu’il allait falloir que je trouve un autre dessin plus réaliste pour pouvoir raconter ce qui me passionnait et cette question de l’amour qui dure ou non.
Donc voilà, ça c’était le premier désir. Et puis j’ai rencontré Balac et on a parlé de cette maison qui appartenait à la mère de ma première fille qui était dans le sud de la France et qui est une maison qui date vraiment du 19ème qui s’appelle « La Bastide » et qui correspond en tout points à ça. C’est une maison de famille avec des légendes, des trucs très curieux, très bizarres et une ambiance terrible. Et j’ai eu envie de faire cette histoire. Et puis on l’a imaginée !
Sceneario.com : L’ambiance, l’atmosphère de cette maison ajoutées à Bidouille et Violette ont fait naître Sambre ?

Bernard Hislaire : J’allais en vacances juste à côté de cette maison, qui n’était pas hantée mais assez envoûtante et on faisait vraiment partie de cet endroit ! Et j’avais envie de raconter une histoire qui soit à la limite de l’inceste et puis il y avait cette histoire de folie que Balac a apporté qui donnait le lien et qui faisait la malédiction. Et puis voilà, avec ces éléments là on s’est lancés. On a rencontré un certain enthousiasme de la part des éditions Glénat et l’histoire a démarré sur les chapeaux de roues et puis l’histoire a continué !
Sceneario.com : A la fin du tome 5, Julie part ! Il peut lui arriver beaucoup de choses, vous avez laisser une porte ouverte sur une suite plus ou moins longue.. y aura t-il encore beaucoup d’albums ?

Bernard Hislaire : Disons que je ne prévois pas vraiment le nombre d’albums. Disons que ce que je cherche à raconter, c’est que les 4 premiers albums de « Sambre », c’est une génération, c’est la génération de Bernard et Julie et il se fait qu’à un moment donné, cette problématique amoureuse, le fait qu’un garçon Sambre tombe amoureux d’une fille aux yeux rouges et qui mène à la tragédie, va se reproduire dans la génération suivante. Julie a un enfant et cet enfant va grandir et il se passera une nouvelle tragédie vraisemblablement.
Alors le temps qu’il faudra pour y arriver, je ne sais pas très bien. Je me laisse guider par la nécessité de faire un album ou pas, en essayant de montrer ce qui me paraît le plus important. Il est clair que je connais globalement les grands axes de la vie de chacun des personnages que ce soit de Julie ou des autres mais de là à déterminer le nombre d’album, je n’aimerai pas. De la même manière que je sais que je suis né et qu’un jour je vais mourir, je préfère ne pas savoir quand, je n’en sais rien. Je vais essayer de goûter chaque instant !


Bidouille Tome 1

Sceneario.com : Quand vous écrivez Sambre vous êtes dans un état d’esprit plutôt pessimiste ou plutôt optimiste ?

Bernard Hislaire : Oh, dans Sambre, il y a une part d’exorcisme, c’est un peu agiter les grands démons de la fatalité et je pense qu’on a tous ça en nous. Déjà au moment de l’adolescence, on a des grandes questions existentielles et on se rend bien compte que la mort est un mur infranchissable à l’heure actuelle. Personne n’est revenu pour nous raconter ce qui s’est passé de l’autre côté. Est-ce qu’on peut dire que c’est pessimiste ? De plus en plus je pense que notre capacité à être heureux dépend de notre capacité à accepter la mort. C’est à dire que la mort est un barrage qui nous empêche de devenir fou. La pire chose qui puisse nous arriver, c’est la vie éternelle. Alors c’est vrai que cette mort est par moment fascinante, elle nous attire et en même temps, c’est effrayant ! C’est un peu le jeu de l’amour et de la mort.

Bidouille Tome 2
Sceneario.com : La psychanalyse a beaucoup d’importance pour vous ?

Bernard Hislaire : Je pense qu’à partir du moment où on raconte des histoires d’amour basées sur les sentiments, sur les émotions , c’est quelque chose d’intérieur. Et dès qu’on essaie de se poser des questions sur les émotions qu’on ressent, on aboutit assez immanquablement à une forme de psychologie. Il y a une réflexion qui porte sur le côté sombre de l’individu, la part inconsciente et dans Sambre cette part inconsciente a beaucoup de place.
Ces gens qui s’aiment, qui se déchirent, ne savent pas toujours ce qu’ils font. Ils sont guidés par quelque chose d’autre que simplement le coup de foudre.
Ca c’est l’écume, et puis il y a tout ce qui est en dessous, au fond de la mer qui les agite. Là oui, ça me passionne ! Je dirai que c’est un peu la manière de renouveler les classiques . « Roméo et Juliette », c’est pas moi qui l’ai écrit, c’est Shakespeare et lui même s’était inspiré d’autre chose. Quand j’ai lu Shakespeare, j’ai trouvé ça passionnant et génial mais depuis lors Freud est arrivé et on peut le voir différemment aussi. Donc je me suis posé des questions.
C’est une superposition de couches dans Sambre, il y a de multiples choses qui se superposent qui font que j’aboutis à faire ça. Ce qui est clair c’est que je trouve que c’est une aventure passionnante que de plonger dans la psychologie de chaque individu. Ce n’est pas une autobiographie d’un personnage. Il y a vraiment beaucoup de personnages dans Sambre.

Sceneario.com : Il y a un petit peu de vous dans chaque personnage ?

Bernard Hislaire : Oui chaque fois ! Et c’est ça qui est étrange et c’est ça qui fait aussi que ça prend beaucoup de temps parce que quand je raconte une histoire, je dirai que le premier jet, c’est un peu des clichés, des choses qu’on a vues dans un roman feuilleton… Et puis progressivement, je réécris l’histoire sous l’œil d’un personnage et puis je la réécris une deuxième fois sous l’œil d’un autre etc.…Et je me mets à leur place, j’endosse le costume de chacun des personnages et l’histoire se décale… Et elle se construit autour d’un schéma qui est avant tout exacerbé, pathétique, émotionnel, tragique etc. ….et qui est destiné vraiment à ce qu’il se passe quelque chose.
Mais ce ne sont pas des évènements du genre : ils ont trouvé le trésor et tout.. C’est vrai que ça ne m’intéresse pas. C’est vraiment une activité émotionnelle.
Sceneario.com : Pour revenir à un aspect technique, comment réalisez-vous vos couleurs ? Tout est fait sur ordinateur ?

Bernard Hislaire : Non non, pas du tout !A chaque album, je change un peu de technique. Pour cet album là (Tome 5 ), j’ai dessiné sur des cartons forts avec une mise en couleur qui était un mélange d’encre de chine sépia, d’encre de chine noire, d’eau et des touches de blanc, de lumière. Et j’ai rajouté surtout le rouge à l’ordinateur. Ca ne veut pas dire que l’ordinateur n’intervient pas mais il vient comme un traitement d’une photo. Je scanne les originaux et je les déforme avec des effets « rendre plus foncé », « rendre plus clair », « ajouter un décor »etc….c’est comme les effets spéciaux au cinéma. Au cinéma, si on tourne une séquence, il y a un personnage qui est sur un fond bleu derrière et puis on va lui greffer un décor, ce genre de chose !Il y a plein de possibilités à l’ordinateur. C’est un outil fabuleux.

Bidouille Tome 3
Sceneario.com : Le travail sur ordinateur est important pour vous, on s’en rend compte notamment avec « 20ème ciel.com », pourtant vous n’êtes pas totalement de la génération ordinateur, alors vous vous y êtes mis par passion ?

Bernard Hislaire : J’ai eu cette idée de faire un portrait du 20ème siècle, un portrait subjectif d’ailleurs et très fragmentaire comme un peintre qui fait un portrait, qui fait un instantané… et donc pour moi l’idée de faire un portrait du 20ème siècle c’était une succession d’instantanés donc d’images et l’outil le plus 20ème siècle, fin 20ème siècle, c’était l’ordinateur, donc j’ai fait le concept de l’histoire et j’ai acheté un ordinateur et , je dirai même mon intention première était d’abord de le raconter sur un site internet. C’est comme ça que ça a commencé. Donc, il n’était même pas question de faire une bd, il était question de faire un site, un site expérimental !

Bidouille Tome 4
Sceneario.com : Au départ votre site était totalement différent, je l’ai connu en 1999 , aujourd’hui, il a une allure totalement différente, l’ordinateur et ses techniques prennent beaucoup de place dans votre travail.

Bernard Hislaire : Le site existe depuis 1997. C’est une vraie passion. Au départ j’ai acheté un ordinateur, je ne savais même pas comment on faisait un dossier ! J’ai été sur le net et honnêtement j’ai fait 4 ans de graphisme pour la passion de l’art multimédiatique et à un moment donné, s’est posée la question de pouvoir continuer ce travail et la meilleure manière de le continuer c’était d’en faire une bande dessinée. Et puis j’ai contacté les éditeurs et voilà !
Donc il y a eu un dialogue à ce moment là entre la bande dessinée et le site et la bd au départ, était une adaptation du site. Là Les Humanoïdes ont décidé de mettre un peu d’argent et de contacter d’autres gens, une autre équipe et c’est reparti comme en 40, je dirai ! Il n’y a plus de budget, plus rien etc. La disparition de la culture sur le net, tout le monde connaît ça et donc, là, je vais recommencer mon troisième site !
J’en ai envie, alors je recommence à mes frais à partir du mois prochain un nouveau site qui sera moins ambitieux peut-être ou peut-être plus profond, je ne sais pas. Parce que j’ai quand même encore envie d’investir la toile, c’est vraiment par pure passion ou la nécessité d’utiliser quelque chose ou de mettre quelque chose à un endroit que je fréquente tous les jours. Je suis tous les jours sur la toile, c’est devenu un univers . Ca ne me viendrait plus à l’idée de me ruer chez le libraire pour acheter Libé etc.. Je lis les nouvelles sur le net, je vais voir la météo sur le net , c’est comme ça et si je cherche de la documentation, je vais d’abord aller voir sur le net ! J’achète toujours autant de livres, d’ailleurs, je vais rassurer les éditeurs peut-être, mais je vais aller me renseigner sur le net pour savoir ce que je vais trouver !
Sceneario.com : C’est logique car le livre en lui-même est un bel objet ! Alors effectivement les lecteurs ne vont pas pouvoir se passer des livres mais vont chercher sur le net et faire leur choix .

Bernard Hislaire : Moi non plus, je ne pourrai pas me passer des livres .

Sceneario.com : Votre prochain site sera un site très personnel ? Quel est son nom ?

Bernard Hislaire : Hislaire.be ! Qui a toujours été l’adresse et qui va le rester, j’aimerai récupérer Hislaire.com mais c’est un dur problème de gestion de droits.
Alors qu’est-ce qu’il y aura sur ce site ? Et bien tout simplement tout ce qu’il y aura sur ma table à dessin, montrer les projets, les travaux quotidiens …

Sceneario.com : Une sorte de journal ?

Bernard Hislaire : Une sorte de journal mais en image de mon activité artistique, c’est tout, rien de plus, rien de moins !

Couverture Sambre Tome 1
( refaite )
Sceneario.com : Et est-ce qu’un jour verrons-nous un album sortir de ce journal, comme un carnet de voyage par exemple ?

Bernard Hislaire : Bien sûr pourquoi pas ! Je crois qu’il y aura de toute façon un aboutissement à ça à un moment donné. Ce n’est pas le plus compliqué ! Le plus compliqué c’est de lancer le site et de contacter les gens, et d’investir là dedans, parce que ça prend beaucoup de temps et de l’argent !
Sceneario.com : Pour revenir à la bande dessinée, vous avez encore beaucoup de projets ?

Bernard Hislaire : Je n’ai jamais eu autant de projets qu’à l’heure actuelle ! Je ne manque pas d’inspiration. On me parle parfois du problème de la feuille blanche mais moi, ça ne m’est jamais arrivé ! Mon problème, c’est plutôt d’en remplir tellement qu’il faut après ça choisir ! Il faut dire : ça oui, ça non ! J’ai plus de projets d’histoires que de choses qui se réalisent !
Sceneario.com : Les personnages féminins prennent beaucoup de place dans vos histoires, il y a une raison particulière ?

Bernard Hislaire : Je ne sais pas… Oui il y a plusieurs raisons. La première raison d’abord est que j’ai une mère qui était féministe, une féministe militante au niveau politique, au niveau international. J’ai très peu connu ma mère d’ailleurs, elle travaillait tellement… que je l’ai à peine connue, donc forcément, j’ai baigné dans le féminisme depuis tout petit. Et je me suis rendu compte que la première bd que j’ai faite, il y avait déjà une femme dès le départ ! A l’époque, c’était au début des années 60, ça ne se faisait pas ! Je veux dire, dans Buck Danny, dans Marc Dacier , dans toutes ces bd là, il n’y avait pas de femmes !
D’abord parce qu’il n’avait pas de filles qui lisaient la bd, c’était que des garçons . Déjà ça ne se faisait pas et puis en plus les personnages ne pouvaient pas avoir une vie sexuelle parce que ça risquait de poser des questions de censure. Et moi, dès le départ, dans la première bd que j’ai fait il y avait des femmes, ça m’a paru naturel !Voilà !
Donc j’ai grandit et je me suis rendu compte que le monde ne ressemblait pas à l’image féministe que ma mère avait donnée, que c’était plus compliqué que ça, que les femmes avaient quelques problèmes à assumer leur féminité et ça m’a passionné. C’est vraiment quelque chose qui m’a passionné mais pas du tout pour la raison du conflit entre les hommes et les femmes etc… J’ai vécu les années 70 avec un certain terrorisme intellectuel. Dès qu’un homme s’exprimait on le traitait de macho et les féministes étaient forcément des gouines… voilà, il y a eu tout ça !
Maintenant, c’est difficile pour tout le monde. C’est difficile d’être une femme qui travaille, qui a des enfants, c’est vachement dur. C’est dur de travailler et d’assumer ça dans un monde où il y a une telle compétitivité et que la compétition n’est pas quelque chose d’essentiellement féminin !
C’est pas facile d’être un homme non plus à l’heure actuelle. On a perdu beaucoup de repères à cet égard. Ce qui est très difficile et ça l’a toujours été, c’est d’être papa ou d’être maman !C’est une souffrance quand même de se rendre compte de l’incapacité à pouvoir donner le bonheur à notre progéniture. En tous cas, on rêvait de changer le monde et on espérait qu’au moins eux aient droit au bonheur et tout ça…. mais on est incapable de leur donner ! C’est pas facile d’assumer ses impuissances et tout ça fait matière d’histoire
Ce qui me paraît la véritable aventure, c’est la vie d’un homme ou d’une femme, la vie d’un être qui se pose des questions sur comment survivre dans le contexte historique ou autre, assumer cette quête.. C’est d’essayer de se réaliser avec ces grands thèmes que tout le monde connaît et en même temps la spécificité que chaque vie apporte, c’est ça qui me paraît le plus passionnant.
Sceneario.com : Est-ce que la bande dessinée peut participer à cette réflexion sur ces questions existentielles ? Vous aimeriez l’aborder ?

Bernard Hislaire : Je crois réellement que la bande dessinée est un art majeur. Je fais partie des gens qui se posent des questions, qui aiment s’en poser et qui aiment lire donc voilà, j’essaie de faire une bande dessinée qui ait une volonté, une ambition de profondeur , de réflexion métaphysique etc. Je n’ai pas peur de ces mots là .. alors oui, bien sûr qu’il y a de la place pour une bande dessinée de ce genre là et de toute façon, si il n’y en a jamais eue, il y aura la mienne ! Avec l’âge, on perd ses complexes.

Couverture Sambre Tome 1
( ancienne )
L’humilité, c’est de dire : « Je ne suis pas capable d’être à la place de Van Hamme.. ». J’ai beaucoup d’admiration pour ce qu’il fait et pour les scénaristes « faiseurs » sans aucun côté péjoratif, qui produisent des histoires de délassement et j’en suis incapable. Je ne sais pas faire des bds uniquement pour se détendre de la même manière que les films que je vais voir sont des choses qui, j’espère m’apportent quelque chose, l’expérience de quelqu’un, la vision du monde d’un auteur qui ose dire « Je » dans un monde où à l’heure actuelle toutes les valeurs semblent être universelles.

Planche de "Mimi l'ennui"
extraite de l'album "La bande à Renaud"
Sceneario.com : Quand vous dessinez, et avec cette humilité qui vous anime, êtes-vous facilement content de vos dessins ou au contraire êtes vous souvent insatisfait ?

Bernard Hislaire : Il y a bien sûr une insatisfaction parce c’est un moteur je pense ! Un moteur qui se résume à dire : « Est-ce que je ne peux pas faire mieux ? ». C’est cette question du mieux, avec toute la sagesse qu’on peut avoir au bout d’un temps, c’est de se dire : le mieux est l’ennemi du bien néanmoins cette pulsion de vouloir faire mieux, tire un peu depuis la préhistoire à vouloir aller un peu plus loin ! Ca ne fait pas toujours des belles choses.
J’ai cette pulsion, c’est certain. J’ai toujours cette tentation d’essayer de faire mieux. Mais je dirai qu’à travers tout ça, ce qui me tend le plus c’est la recherche de faire de la musique. C’est à dire, avant j’avais l’impression de vouloir gravir une montagne , maintenant, c’est plutôt chercher la note juste. Je ne cherche pas à faire un dictionnaire, à contrôler l’ensemble et à y poser mes personnages de manière à remplir une carte géographique et dire : « Voilà, c’est ma vision du monde et voilà ma géographie ! ».
Ca ne m’intéresse pas .
J’essaie plutôt de composer un thème et, sur un thème, je vais essayer de chercher le moment où ça sonne juste. C’est comme une symphonie, à un moment la partition est bonne !

Sceneario.com : La série Sambre pourrait être un opéra ou accompagnée par une bande son ?

Bernard Hislaire : Oui sans doute..
Sceneario.com : Vous travaillez dans le silence ?

Bernard Hislaire : Dans le silence. Je ne travaille plus en musique depuis longtemps… A peu près tous les épisodes de Bidouille et Violette ont été faits en écoutant la radio France Inter.. Et donc j’avais cette présence du quotidien comme ça permanente et quand je vois les planches, je me souviens de certaines émissions radio, j’ai des souvenirs un peu à la Madeleine de Proust. J’entend des phrases des émissions de Macha Béranger, de José Arthur… du Pop Club !

Couverture XXe ciel.com Tome 1
Sceneario.com : Vous êtes nostalgique de cette époque ?

Bernard Hislaire : Ca dépend, on ne va pas se priver non plus de nostalgie. Je ne crois pas que le temps qui passe soit forcément mieux qu’avant. Il y a des choses qui disparaissent et il est parfois dommage qu’elles disparaissent. C’est clair qu’il y avait dans cette volonté, même utopique de changer le monde, quelque chose de beau et de frais. C’était vraiment une époque où la jeunesse croyait qu’elle allait changer le monde, arrêter la guerre etc… Il y avait quelque chose de fabuleux là dedans, je trouve ! C’était bien ce côté rebelle de remettre en cause même si ça tombait parfois dans des provocations idiotes. Je regrette parfois qu’à l’heure actuelle on soit dans un tel conformisme, une telle consommation, que ce que je dénonçais est en train de se passer et ça a un côté effrayant. Mais bon, je crois être relativement optimiste c’est à dire que je crois que la génération de la Star Académie va créer sa propre rébellion. Je ne suis pas effrayé tant que ça par le phénomène de la télé réalité. On peut aussi en voir les côtés positifs.
Dans les années soixante, on s’intéressait beaucoup aux héros de la guerre, aux types qui avaient attaqué et tué le plus de méchants boches ! C’est débile en fait, ce n’est pas terrible au niveau de l’idéologie.
Alors à un moment donné on commence à filmer les individus, des jeunes dans une sorte d’aquarium, c’est une manière, même très vulgaire je le conçois , mais d’essayer de se poser des questions sur la psychologie et l’intérieur. L’aventure se passe peut-être à l’intérieur et pas dans des scènes extérieures d’héroïsme, d’action, très extraverties etc…
Je pense que dans toute chose il y a quelque chose d’intéressant. J’ai vu dans « Loft Story » que tout le monde a critiqué, un phénomène un peu warholien, que Warhol avait prédit en disant dans les années 60 que bientôt tout le monde aurait son quart d’heure de gloire. La télé réalité c’est ça ! C’est : Chacun a son quart d’heure de gloire. Et ces jeunes vivent la dedans, tombent dans ce monde là et je trouve ça normal qu’ils en profitent.
Bien sûr ils sont manipulés, par moment je les plains, et je pense qu’ils vont créer leur propre rébellion…. Je suppose.

Bernard et Julie (Sambre)
Sceneario.com : Est-ce que vous lisez beaucoup de bandes dessinées ?

Bernard Hislaire : Non, j’en lis peu.

Sceneario.com : Cette question m’amuse parce qu’à 90%, les auteurs me répondent non !

Bernard Hislaire : Ah oui ? Mais c’est assez logique.
Sceneario.com : Pourquoi ?

Bernard Hislaire : Parce qu’on ne peut pas être acteur et spectateur. Il y a la question de nourrir son monde intérieur qui fait que je ne lis pour ainsi dire aucun roman. Ce n’est pas quelque chose que je fais non plus en littérature parce que tout simplement, je commence un livre et puis au bout de 10 minutes, je suis déjà en train de réinventer l’histoire et je fais mon propre scénario.
Par contre je dévore des bouquins qui ont à voir avec un univers qui est en moi à ce moment là, que ce soit des bouquins de psychanalyse ou que ce soit des bouquins d’Histoire.
Quand je lis les bds des autres c’est un peu parce quand l’éditeur me donne des bds et que je me tiens au courant. La bd a un avantage énorme, c’est que c’est plein de dessins, je trouve ça fabuleux.. On voit tout de suite au dessin si ça nous branche ou pas alors qu’avec un livre il faut déjà lire quelques lignes. Donc là, ça va plus vite au niveau de la sélection. Et puis il n’y a pas tant de gens que ça qui font des bds « importantes, exceptionnelles ! ».
En général, je ne les évite pas . Par exemple, je suis arrivé à Angoulême et j’avais un libraire de bd qui m’avait donné des bouquins qu’il m’avait sélectionné pour faire un tour de ce qui ce fait en ce moment. Et il m’en a donné un : « Le Combat Ordinaire » de Larcenet, j’ai trouvé ça fabuleux et quand je l’ai lu, je me suis dit : « J’espère qu’il a le prix à Angoulême » et il l’a eu ! Ca c’est vraiment un bon album.

XXe ciel .com planche 53. Tome 1
Sceneario.com : Dernière question, parmi tous vos personnages de toutes vos séries ; y en a t-il un que vous aimez plus que les autres ?

Bernard Hislaire : Pour pouvoir écrire la psychologie d’un personnage, il faut l’aimer. C’est une nécessité. Ca paraît étrange mais il faut pouvoir comprendre, dans le sens prendre avec, une partie de sa personnalité. Et ce qui est terrible , c’est que quand on raconte l’histoire d’un pédophile qui est le Vicaire dans Sambre et qui est un personnage relativement monstrueux, on trouve des points de compréhension . C’est bizarre à dire mais c’est ça le problème de la nature humaine, c’est qu’on ne peut pas classifier les gens de manière tranchée : ça c’est un bon et ça c’est un mauvais. Même les fous, même les psychotiques sont humains, terriblement proches de nous et la frontière n’est pas aussi nette qu’on ne l’imagine. Quelque part ça fait peur et de la même manière, c’est aussi le propre d’un raconteur d’histoire, c’est d’arriver à s’intéresser et d’arriver à ressentir des vies qu’il n’a pas connues lui-même.
J’ai fait « 20ème siècle.com » avec un personnage, une femme qui a 99 ans et j’avais l’impression par moment de ressentir ça à l’intérieur. Le plaisir de raconter des histoires est là ! C’est comme un acteur qui endosse plusieurs rôles. La différence c’est que l’acteur joue des histoires que quelqu’un d’autre a écrit. Moi, je les vis complètement, je les invente, c’est sûr que c’est la passion de raconter des histoires.
En dehors de ça ce ne sera pas un grand mystère de dire que sans doute à l’heure actuelle le personnage qui m’interpelle le plus c’est Julie. Il y a un phénomène d’identification. Pourquoi une femme plutôt qu’un homme ? Je n’en sais rien !

Scenario.com : Bernard Hislaire merci beaucoup.

 
© M-C Moinard Hacquard/Bernard Hislaire