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Arnaud Malherbe et Vincent Perriot pour Belleville story

Interview réalisée par melville et Placido à l'occasion du festival d'Angoulême 2011

Sceneario.com : Est-ce que vous pouvez nous raconter en quelques mots la naissance de ce projet, est-ce d’abord un projet télé ?


Arnaud Malherbe : À l’origine c’est mon scénario, j’ai eu cette idée là parce que j’habitais dans le quartier et c’est à cause du quartier qu’est née l’idée de l’histoire. C’est vraiment une double envie qui était à la fois de raconter les choses qui se passaient dans le quartier et en même temps de faire une histoire de genre assez assumée, assez radicale dans le côté violence et de ne pas avoir peur de faire des péripéties un peu extrêmes, et sans faire une histoire sociale au sens premier du terme. J’ai d’abord voulu le monter au cinéma mais c’était compliqué, je n’ai pas trouvé de producteur et il n’y avait pas de possibilité de gros casting parce qu’il fallait des acteurs chinois et un jeune, du coup j’en ai parlé à Vincent avec qui j’avais déjà fait Taïga Rouge chez Dupuis et Vincent a bien aimé l’histoire, on a essayé de partir dessus, Dargaud nous a dit oui tout de suite et 15 jours après en fait, j’ai eu un coup de téléphone d’ARTE me disant qu’il voulait faire le film. ARTE et Dargaud était d’accord pour que les deux projets se fassent en même temps. Et ce qui nous intéressait nous, c’était justement de ne pas faire une adaptation en BD du film puisque le film n’existait pas encore et c’était vraiment de faire les deux choses en parallèle et d’ailleurs Vincent n’a vu aucune image du film, ni de casting, ni de rien du tout jusqu’à la dernière case du tome 2 qu’il a fini de dessiner il y a un mois et après j’ai fini de monter le film… Qui est vachement mieux que la BD ! (rire)


Sceneario.com : On vous avait découvert avec Taïga Rouge, on change totalement de décors, mais on retrouve tout de même une approche similaire dans le grand soin apporté au background de la série et à la psychologie des personnages. C’est un point qui vous est cher dans l’écriture de vos histoires ?


Arnaud Malherbe : Je ne sais pas si vous avez remarqué, je m’en suis rendu compte après, c’est que les deux histoires sont les histoires de deux mecs...


Vincent Perriot : Je te l’avais dit, j’avais remarqué ça !


Arnaud Malherbe : Ah oui c’est vrai, tu me l’avais dit, c’est deux mecs ensemble qui sont dans un voyage, d’une certaine façon, et qui sont mal assortis et tu as toujours un des deux types qui est occidental.


Vincent Perriot : Il y aussi un rapport maître-élève, quelqu’un qui sait plus que l’autre, il y a la naïveté, l’insolence. Le maître lui apprend des choses et ça l’élève en fait.


Arnaud Malherbe : Et tu sais ce qui est intéressant, c’est que sur la série pour laquelle je travaille sur France 2, c’est ça aussi ! Tous les personnages ont un rapport de maître-élève ou de père-fils contrariés.


Vincent Perriot : Moi ce qui m’a plu dans Taïga Rouge, outre la façon de réfléchir les personnages, graphiquement parlant, c’est qu’on a un personnage blanc, bolchevik, qui est juste à errer comme ça, complètement naïf, avec ses grands yeux, tout emmitouflé, courbé, pas rassuré et puis au fil de l’album, il se redresse, il se gonfle en assurance et il va à la bataille à la fin. Il y a une lente évolution…


Arnaud Malherbe : Et dans le deux, il va s’asseoir à la droite du diable ! Il va vraiment être dans la noirceur totale pour se perdre totalement, ou pas, d’ailleurs, on verra ! (rires)


Vincent Perriot : C’est la même chose pour Freddy en fait.


Sceneario.com : Justement, Freddy, le héros, est un personnage complexe, ambigu. Est-ce que vous pouvez nous en parler un peu plus, ainsi que de sa place dans l’histoire ?


Arnaud Malherbe : Ce qui m’intéressait là dedans, c’était de partir sur un personnage qui a priori n’est pas sympathique, qui est une petite racaille et de l’emmener vers une décision qui va être de s’intéresser aux autres, de pas se battre uniquement pour sa gueule, de céder à la violence et aussi de faire un peu l’apprentissage de la fantaisie, qui est apporté par Zu. C'est-à-dire que lui, il est premier degré, ras du trottoir et il y a cet espèce de clown qui tombe du ciel et qui va pas dans son univers.


Vincent Perriot : Moi ça m’avait amusé aussi dans la façon de créer le personnage, il fallait qu’il soit hyper incisif, hyper sec, hyper nerveux, c’est un mec qui fend la foule et qui sait ce qu’il veut, et ce qui m’avait amusé à mettre comme touche dans ce personnage, c’est le côté un peu ridicule, c'est-à-dire qu’il est certes premier degré mais avec son gros nez, il est facile à déstabiliser et au fond de lui, il a quand même une faille.


Arnaud Malherbe : Freddy est un peu inspiré d’un mec que j’avais croisé, que j’ai complètement changé mais qui vendait des trucs sur le marché aux voleurs, donc pour revenir à ce qu’on vient de dire, c’est vraiment un mec qui connait que le rapport de force et c’est comment il va être confronter avec quelqu’un qui a un sens de l’honneur et un sens de la fantaisie et comment ça peut le contaminer ou pas, comment ça peut le transformer ou pas, quels sont les choix qu’il va faire en fonction de ça, est-ce qu’il va quand même le tuer…


Sceneario.com : C’est un personnage assez sensible, assez émotif et facile à toucher…


Vincent Perriot : Oui voilà, assez sensible et puis il est amoureux.


Sceneario.com : Et justement, par rapport à ça, c’était un peu la même approche dans le téléfilm ?


Arnaud Malherbe : Alors oui et non, c'est-à-dire qu’avec le téléfilm, pour des raisons de budget j’ai modifié des choses donc c’est pas exactement le même début et c’est pas exactement la même fin mais à part ça l’histoire est la même, les personnages sont les mêmes et ouais, dans le film il y avait vraiment l’envie de faire quelque chose d’un peu radical et surtout ce qui me tenait à cœur c’était de faire quelque chose de très « punchy », de très énergique, c’est vraiment une nuit et en plus les films c’est une 1h30 et c’est 1h30 pendant lesquelles ça avance, ça pousse.


Vincent Perriot : Je pense qu’il y a un peu le même type d’énergie dans l’album, cet espèce de flux tendu, tu rentres dans les choses, tu as une espèce de réseau, tu restes pas à la surface du quartier.


Sceneario.com : Le quartier parisien de Belleville est décrit et dessiné avec précision, comment avez-vous procédé pour obtenir cette justesse ?


Arnaud Malherbe : Pour le décor, la mise en situation, à chaque fois, correspondait à des endroits que je connaissais donc c’était assez claire et facile et même à un moment, quand j’écrivais l’histoire, j’avais le mouvement de l’histoire, je savais qu’ils allaient chercher une fille et tout, et en gros mentalement, je me disais, j’ai envie qu’on voit ça, j’ai envie qu’on voit le marché aux voleurs, j’ai envie qu’on voit une arrière cour comme « ça » et ça faisait quasiment des points qui étaient des passages obligés pour faire le chemin de l’histoire. C’est quasiment les lieux qui ont marqué le récit, qui m’ont donné des idées de situations.


Vincent Perriot : J’ai vécu un peu à Paris et j’ai fait des repérages simples, mais pas uniquement des repérages pour dire « bon, ça va être là et là » mais aussi des repérages d’ambiance, sur le marché aux voleurs j’y suis allé, j’ai dessiner d’ailleurs, c’était un petit peu particulier parce que les mecs ils me posaient des questions, ils avaient besoin d’un gage de confiance parce que c’est dans la pure illégalité et je me rappelle, j’avais dessiné une chinoise, je voulais dessiner ce qu’il y avait et je voulais la dessiner elle aussi et elle m’a regardé, elle a remballé ses affaires mais avec un sourire genre « ne fais pas ça » et il y a un mec qui est venu voir et qui m’a demandé si j’étais de la mairie ou de la police donc je lui réponds que non, je fais ça pour moi. Les autres à côté n’ont pas remballés leurs affaires mais rien qu’avec leurs regards, j’ai compris qu’il fallait que je dégage.


Arnaud Malherbe : Mais tu sais je l’ai vu ça, quand ils disent « police ! police ! » tout le monde remballe tout et tu as quatre keufs qui passent, qui les voient tous les jours, c’est un jeu. Ils passent, ça se calme pendant vingt minutes et puis ils reviennent tous...


Sceneario.com : La volonté de mettre des décors très réalistes c’était pour avoir justement une histoire très réaliste, très crédible ?


Arnaud Malherbe : Pour moi ce n’est pas la réalité qui est importante mais c’est l’illusion. Il ne s’agit pas de dire que tout est vrai mais il s’agit de faire croire à tout. Ce n’est pas de photocopier le réel, c’est s’en emparer, le tordre, mais sur une base qui existe, les arrestations des sans papier, le quartier, tout ça, les gangs ça existent… Après nous on fait des gunfights dans la rue, bon dans la vraie vie il n’y a pas ça (rires). Enfin si, ça doit arriver, il y avait eu une histoire de fusillade dans un bar chinois.


Vincent Perriot : Au fusil ça doit être beau à voir, moi ça me plairais mais juste pour voir la scène tu vois ! (rires)


Arnaud Malherbe : Je ne voulais vraiment pas me laisser bloquer par le caractère documentaire et social, c’était vraiment de réaliser une histoire de genre qui s’inscrive dans le quartier et dans une certaine réalité.



Sceneario.com : Belleville story est un polar noir, très noir même où la violence est très présente. Qu’est-ce que cela représentait pour vous de mettre en scène cette violence ?


Arnaud Malherbe : Je suis fasciné par exemple par Takeshi Kitano et son utilisation de la violence qui est entre le super radical voir l’insoutenable et tout d’un coup le burlesque, il y a un décrochage humoristique et tout, donc voilà j’ai un peu baigné là dedans et j’avais envie de tenter des choses comme ça.


Vincent Perriot : Je me souviens d’une scène juste, où je pense que j’ai hurlé de rire, c’était, je ne sais plus, c’est un film de Kitano, il est avec une couronne de feuille…


Arnaud Malherbe : Ce n’est pas Jugatsu ?


Vincent Perriot : Oui c’est ça, Jugatsu, et le mec rentre avec un immense bouquet de fleur, dans une espèce de pièce fermé avec que des membres de la mafia et lui, il arrive avec sa gueule de con et son acolyte et là t’entends « pppssschlt ». Dans le bouquet de fleur était cachée une immense mitraillette, il voulait faire l’illusion d’arriver et de les défoncer par surprise, sauf qu’il a appuyé sur la gâchette. Ce que j’adore c’est le temps de silence après, les mafieux se regardent en se disant « Mais il est con ou quoi ? C’est quoi cette feinte pourrie? » puis ça part en gros gunfight. (rires)


Sceneario.com : Arnaud, Vincent, est-ce que vous pouvez nous parler en quelques mots de votre collaboration ?


Vincent Perriot : En fait c’est Arnaud qui m’a donné le scénario du film, il n’y avait pas de découpage ni de scène, ni de descriptif mais il y avait une espèce d’énergie comme ça et je me suis un peu approprié ça. J’ai eu toute la liberté de faire, de mettre en page, des choix de cadrage et aussi par rapport aux décors. Même s’il y avait des directives, après c’était juste une question de point de vue.


Arnaud Malherbe : Le scénario est quand même extrêmement précis et détaillé même dans les regards, les attentes et sur cette base là, Vincent a fait sa mise en scène.


Vincent Perriot : Il y a quelque chose qui me plaît aussi dans l’écriture d’Arnaud c’est qu’il n’y a pas de lourdeur de dialogue tel que j’ai pu en lire dans d’autres scénario parce que justement, ce qui était intéressant, c’était ses échanges de regard et juste, mettre sur papier des échanges de regard, des tensions de regard, en plus d’être un défi, c’est important.


Arnaud Malherbe : On prend autant d’attention à faire des scènes qui sont même muettes. C’est ça aussi écrire et raconter une histoire, c’est pas juste des gens qui se parlent. Tu sais, genre « ah c’est toi qui écrit dans les bulles ? Ouais ouais, je passe aussi la serpillère. ». (rires)


Sceneario.com : Vincent est-ce que tu peux nous décrire ta technique de dessin ?


Vincent Perriot : (nous montre sa trousse de stylo et crayons) Donc je travaille en noir et blanc, après il y a la coloriste Isabelle Merlet pour la couleur à l’ordinateur. En fait, j’utilise un très simple stylo de bureau, je travaille au format de l’impression, au début je m’étais un peu perdu, je m’étais planté pendant 5 mois a essayé de faire le style de feu où j’essayais de mettre le plus d’amour possible dans chaque case en essayant d’en faire des caisses avec des décors dans tous les sens. J’avais fait 30 pages dans le vide où voilà, il fallait que chaque recoin de la ville, chaque poubelle soit inspirée de… Ensuite je me suis dit non c’est pas ça, les intentions du scénario d’Arnaud étaient claire, étaient déjà bien définis et on avait eu une discussion par rapport à ça et tu m’avais dit tout simplement « Suis les intentions du scénario, fais confiance aux intentions du récit ».


Arnaud Malherbe : « Essaye pas de te la jouer dessinateur» (rires). Non mais c’est vrai, tu es au service du récit, tu n’es pas au service de toi...


Vincent Perriot : Et ça c’est hyper important. Et donc pour canaliser un peu mon énergie que j’ai moi aussi naturellement, je suis assez nerveux, je me suis dit, je vais utiliser un petit outil, très fin et faire ça au format et je vais raconter ce que j’estime l’essentiel ou l’évident. Et justement il y a plein de commentaires ou de remarques de lecteur qu’ont dit « on sent bien la ville » alors qu’en fait je l’ai pas dessiné, je l’ai juste suggéré et ça suffit pour gonfler le décor et toujours rester en même temps derrière les personnages.


Sceneario.com : Comment travaille-tu avec Isabelle Merlet qui s’occupe de la mise en couleur ?


Vincent Perriot : C’est moi qui me suis occupé de la collaboration et en fait ça c’est passé assez simplement, comme moi j’ai mis du temps à m’adapter au scénario d’Arnaud, Isabelle a eu aussi un temps d’adaptation sur mon dessin, c’est un dessin je pense assez difficile dans le sens où il y a déjà beaucoup de chose, il y a beaucoup de présence, beaucoup de trame, il y a des indications de lumière, de volume et déjà en noir et blanc, elle, elle se maudit parce que ça marche très bien en noir et blanc donc son défi ça a été d’apporter quelque chose de supplémentaire, essayer de sublimer ça et justement d’apporter toute la matière, le côté sombre et sale du quartier mais en même temps de l’éclairer de façon un peu « pop », souligner les néons, les lumières qui fusent, les traînées des voitures qui passent et voilà c’est sur ces pointes lumineuses là qu’elle a un travail à faire, et jouer aussi sur deux plateaux.


Sceneario.com : On approche de la fin, quels sont vos projets à venir ?


Arnaud Malherbe : Ben en fait, on reprend Spirou à Vehlmann. (rires)


Vincent Perriot : Je vais mettre la tête de Freddy à Spirou !


Arnaud Malherbe : Plus sérieusement, moi il faut que je m’y mette et que je l’écrive mais il y a Taïga Rouge, le tome 2 qui est la fin et puis après on verra, ça va déjà être beaucoup de travail. Et puis peut être qu’on fera autre chose après, on ne sait pas… Mais toi tu as des projets perso aussi…


Vincent Perriot : J’ai des projets perso, j’ai deux bouquins qui sortiront aux éditions La Cerise, une petite structure et je pense faire un long scénario que j’ai écrit qui s’appelle La femme, l’enfant et l’idiot. Et sinon à côté de ça, entre parenthèse, quand j’ai un peu le temps, je fais un autre projet qui s’appelle Dog, sur le même principe que mon premier livre Entre-deux, avec des grandes illustrations et c’est l’histoire d’un clochard qui ère…


Sceneario.com : Et en dehors de la BD ?


Arnaud Malherbe : Oui , je suis sur deux gros projets en télé, donc un film et une série de 2x52 minutes, je suis en train d’écrire les deux, avec un coscénariste pour l’un et une coscénariste, qui est mon amie pour l’autre. Et puis un projet en cinéma aussi. C’est « work in progress ».



Sceneario.com : Et enfin la fameuse question bonus (qui ne sert pas à grand-chose mais que l’on aime quand même poser) : si vous aviez une ou deux BD à garder pour vous, sur une île déserte ou ailleurs, ça serait lesquelles ?


Arnaud Malherbe : Alors moi sur une île déserte je prendrais le Manuel des Castor Junior, pour savoir comment bricoler et euh…


Vincent Perriot : Et un Manara ! (rires)<


Arnaud Malherbe : Et un Manara ! Excellent ! Et Le Déclic ! Le Manuel des Castors Juniors et Le Déclic ! Je t’ai piqué ton truc du coup ! (rires)


Vincent Perriot : Bon c’est un peu le truc commun, c’est ça pour tous les deux.


Sceneario.com : Arnaud, Vincent, merci beaucoup à tous les deux d’avoir pris un peu de votre temps pour répondre à nos questions.


Arnaud Malherbe et Vincent Perriot : Merci à vous !




Site de Vincent Perriot : http://vincent.perriot.over-blog.com/