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Anthony JEAN pour la série LA LICORNE chez Delcourt

Anthony JEAN pour la série LA LICORNE chez Delcourt

Sceneario.com : Bonjour Anthony. Ton actualité, c'est la sortie du quatrième et dernier tome de la série La Licorne. Avant d’en parler, peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours, pour nos lecteurs.


Anthony Jean : Bonjour, mon nom est donc Anthony JEAN, j’ai 29 ans, La licorne est ma 1ère série en BD. J’ai suivi une formation de 4 ans dans une école de dessin Lyonnaise, j’en suis sorti diplômé en 2004, et j’ai tout de suite commencé à travailler sur le 1er tome de La Licorne. J’avais démarché les éditions Delcourt dès ma dernière année d’étude. Je m’attendais à me faire claquer quelques portes à la figure, aussi j’ai préféré prendre les devants très tôt, et en fait les éditions Delcourt ont très rapidement manifesté un vif intérêt pour mon travail. C'’est d’ailleurs eux qui m’ont présenté Mathieu Gabella. J’ai donc pris contact avec Mathieu, il m’a présenté un projet qu’il avait écrit et auquel il tenait, c’était La Licorne. Je me souviens de cette première conversation, le premier coup de fil d’une aventure qui allait durer 8 ans ! Nous avons donc monté le dossier de présentation du projet, et en décembre 2004, le 1er tome était signé, l’aventure était lancée.

Sceneario.com : Quelles ont été tes influences ?


Anthony Jean : Mes influences sont diverses et variées (on doit vous le dire souvent). Je puise autant mes sources d’influence dans la peinture et l’illustration, que dans la BD ou le cinéma, le graphisme également. Les romans sont une source d’inspiration très importante. La musique est également un élément très influent dans mon travail. Ces 2 derniers sont de vrais moteurs qui alimentent ma machine à idées. Graphiquement, des peintres comme Klimt, Muscha, Rembrant, Rockwell, le Caravage m’ont inspiré dans mon travail. Des artistes tels que Ashley Wood, James Jean, Dave Mc Kean, Kent Williams, Drew Struzan, Bernie Whrightson, Sergio Toppi (la liste peut être longue) m’ont beaucoup marqué dans la manière d’appréhender mon travail. Et des auteurs comme Mignola, Breccia, Lauffray, Vallé, Wendling, Tim Sale, Jim Lee (j’en passe et des meilleurs, j’en oublie en route également) m’ont fait évoluer en tant qu’auteur de BD. Je ne vais pas vous faire la liste de tous les réalisateurs et films qui m’ont également influencé parce que là on ne s’en sortirait plus !

Sceneario.com : "Le jour du baptême" est le dernier tome de la série. Qu’as-tu ressenti lorsque tu as mis le mot "fin" sur la dernière page de cette saga ?


Anthony Jean : Et bien figurez-vous qu’il n’y a pas le mot « FIN » à la fin du dernier tome haha ! Mathieu et moi trouvions ça un peu ridicule d’écrire "FIN" à la fin de notre récit, cela nous semblait si évident que c’était terminé qu’on trouvait déplacé et inutile de devoir le préciser. Ceci pour répondre à votre question, j’ai senti un grand soulagement et une très grande légèreté lorsque j’ai cliqué pour la dernière fois sur « enregistrer sous » et « fermer » puis « quitter » pour la dernière planche. Je me suis vu comme dans un film, en train de me lever au ralenti de mon bureau, avec en fond une musique de film à la John Williams ! j’exagère un peu (mais à peine), mais en gros j’étais content d’avoir terminé cette série. Non pas que la collaboration ou le projet aient été pénibles, pas du tout, mais La Licorne est une série qui nous a demandé beaucoup de travail et de concentration, nous nous étions fixés un certains niveau d’exigence à respecter. La réalisation de ces 4 albums a occupé quasiment tout mon temps pendant 8 ans, c’était assez fatiguant à la fin, et très frustrant également de ne pas avoir le temps de faire autre chose. Je reconnais que j’avais hâte de terminer et de pouvoir passer à autre chose.

Sceneario.com : Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette aventure?


Anthony Jean : Ca a été une belle aventure de travailler avec Mathieu et une belle rencontre également, j’ai entamé ces 8 ans avec un scénariste, je les termine avec un ami. Je suis très heureux d’avoir réaliser cette série même si ça n’a pas toujours été facile (loin de là).

Sceneario.com : Qu’as tu aimé dans le scénario de Matthieu Gabella ? Quelle a été ta relation avec le scénariste ? Pensez vous retravailler ensemble un jour ?


Anthony Jean : Un des aspects qui m’a séduit dans le scénario de Mathieu est le mélange entre le côté historique et le côté fantastique. Je trouve que l’un crédibilise l’autre, et c’est vraiment l’alliance des 2 qui m’a emballé. Le fantastique seul n’aurait pas suffit, et l’aspect historique seul ne m’aurait pas emballé non plus. J’ai également très vite entraperçu le grand potentiel graphique de cette histoire et toute les opportunité de me faire plaisir au dessin et à la mise en scène. Les histoire contemporaines ou futuristes ne m’ont jamais trop intéressées. J’aime les costumes et les décors d’époques, je trouve qu’ils ont un charme et une épaisseur auxquels je suis plus sensible. L’imagerie médicale du récit et tout cet aspect anatomique étaient également des éléments très séducteurs, ils donnaient tout de suite une identité propre à la série. A l’époque où nous nous sommes rencontrés, Mathieu avait déjà écrit complètement tout le tome 1. Même si il y a eu de nombreux réaménagements, j’ai laissé seul Mathieu gérer l’écriture du scénario. Par la suite, j’ai pu soumettre à Mathieu des intentions, des envies, des idées également à intégrer dans l’histoire qui ont parfois entraîné de grands changements dans l’écriture. Je me suis un peu plus impliqué dans l’écriture du récit au fil des albums, amenant mon point de vue et mes remarques. Mathieu y était très réceptif, ce qui est très appréciable et agréable car il y a eu un vrai travail d’auteur et d’échange entre nous deux. Même si pour l’instant il n’est pas prévu que nous retravaillons ensemble dans l’immédiat, je n’exclue pas la possibilité d’une nouvelle collaboration avec Mathieu, car j’aime beaucoup ses idées, même si elles sont parfois farfelues, un peu (beaucoup) complexes, voir limite boarderline… c’est sa marque de fabrique.

Sceneario.com : Comment as-tu fait « vivre » cet univers, ces créatures, ce bestiaire que tu illustres avec un certain talent ? Il est vrai que cette vision de monstres célèbres de la mythologie est assez moderne et originale. En fait, de quoi t’es tu inspiré ?


Anthony Jean : L’ idée de base est de Mathieu. Il avait un cahier des charges à respecter lorsqu’il a écrit le 1er tome, à savoir que les primordiaux étaient des êtres écorchés, des espèces de puzzles anatomiques, assemblage d’os, tendons et muscles. En grand fan d’anatomie artistique, l’idée m’a emballé tout de suite. En partant de là, j’étais ensuite libre de faire ce que je voulais avec. Le postulat était de casser les codes et les clichés connus par tous sur ces créatures chimériques, en essayant de prendre le contre-pied de ce qui avait déjà été vu (plus facile à dire qu’à faire par moment). J’ai pas mal joué sur le côté déstructuré des monstres, cherchant surtout une silhouette dans un premier temps avec un design intéressant. Pour certaines créatures, les plus connues notamment, telles que le minautore, la manticore ou le phénix, j’essaye de garder les caractéristiques propres de ces perso, tout en les détournant. Disons que je m’arrange avec ce qui me plait et ce qui ne me plait pas dans chaque créature, en essayant de transformer ce qui ne me plait pas en quelque chose d’intéressant. Pour donner vie à tout ça, toutes les influences sont bonnes à prendre, et il n’est pas forcément nécessaire d’aller chercher très loin. Le mix entre un insecte et le bras mécanique d’une pelleteuse peut donner naissance à une bestiole. Pour les primordiaux aquatiques, je me suis inspiré des poissons des profondeurs et des crustacés par exemple.

Sceneario.com : Que pensais tu lorsque tu découvrais le scénario de Gabella ? La fin de ce tome t’a t-elle séduite ? T’attendais-tu à autre chose ?


Anthony Jean : En 8 ans, nous avons beaucoup discuté Mathieu et moi de la fin de la série, et il faut reconnaître que beaucoup de pistes ont été soulevées, puis abandonnées, et que la conclusion de la série aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il était prévu à l’origine. Même si j’ai donné quelques idées et pistes à Mathieu pour ce dernier tome comme je le disais plus tôt, c’est tout de même Mathieu qui a écrit 99% de l’histoire et je lui faisais totalement confiance pour terminer cette aventure. Je me souviens que lorsqu’il était en train de l’écrire, la chose que je lui répétais le plus souvent est « tu fais comme tu veux, mais je ne veux pas qu’une fois l’album terminé, on se dise : tout ça pour ça ?!? » et sur ce point, je n’ai pas été déçu. J’ai même été agréablement surpris de certaines nuances et subtilités autour des personnages notamment dont Mathieu ne m’avait pas parlé. J’ai beaucoup aimé qu’il accorde plus de place aux motivations et aux personnalités de certains des protagonistes, c’était aussi une demande de ma part depuis un certains temps. Et à l’arrivée, j’aime beaucoup l’absence de manichéisme de la série, on se rend compte que tout n’est pas noir ou blanc. Les persos que nous pensions être des méchants ne le sont peut- être pas tant que ça, etc…

Sceneario.com : As-tu rencontré des difficultés concernant certains passages, certains moments de ce récit ?


Anthony Jean : Alors un tome de La Licorne comporte toujours son lot de défis et de difficultés et ils ne sont pas toujours là où on les attendait … Mathieu est un scénariste très bavard, par conséquent il y a des scènes où je me suis retrouvé avec beaucoup de textes à devoir placer correctement, me laissant très peu de place au final pour pouvoir dessiner. Une des pages de la séquence « légende » (les 4 pleine pages illustrées ) a notamment été très compliquée à composer pour cela. Ça a été un véritable casse-tête pour faire en sorte que les bulles de textes se lisent dans le bonne ordre et surtout faire en sorte qu’elles correspondent au bon dessin, au moment où on les lit (je ne sais pas si j’y suis arrivé d’ailleurs…) Mathieu a aussi des idées assez kitch, tout le défi est d’arriver à rendre crédible ce type d’idées, ou du moins à faire en sorte que ce ne soit pas ridicule. La séquence où Paré et Nostradamus endossent leur armure de primordiaux était assez délicate. Si j’aime beaucoup cette idée, il faut reconnaître qu’on peut se poser quelques questions et émettre une certaine réserve lorsqu’il s’agit de mettre en scène un barbu sexagénaire à moitié à poil avec un slip en viande et un costume organique façon Sean Connery dans Zardoz…

Sceneario.com : Comment se passe une journée de travail pour Anthony Jean ?


Anthony Jean : En général je me lève vers 8h30. Le temps de prendre une bonne douche, de déjeuner et de relever mes mails, je commence à bosser vers 9h30-10h. Ensuite le but est d’essayer de remplir une étape par jour. C’est à dire que pour réaliser une page, il y a 3 étapes : - le crayonné - le noir&blanc - la couleur En général, je travaille tant que je n’ai pas terminé l’étape du jour. Ce qui peut conduire à des journées de 12 h ou plus… Seulement certaines pages nécessitent beaucoup plus de 12h par étape. Donc en moyenne la réalisation d’une page nécessite 4 à 5 jours de travail à raison de 9-10h par jour. Mais encore une fois, il m’arrive (souvent) de dépasser cette moyenne.

Sceneario.com : As-tu d’autres projets à venir ?


Anthony Jean : oui, mais pas dans la BD. J’ai besoin de faire un break. La Licorne m’a demandé beaucoup de temps et d’énergie, et ne m’a pas laissé beaucoup de temps pour faire autre chose. J’ai dû mettre beaucoup d’envies de côté pour avancer mes albums et du coup, une frustration a grandi de ce côté là. Je vais me consacrer à l’illustration et à la peinture pendant un certain temps et je reviendrai à la BD dans quelques temps.

Sceneario.com : Quel est ton dernier coup de coeur pour une bande dessinée ?


Anthony Jean : Je viens de découvrir assez tardivement la série Freaks’ Squeel. Je ne pensais pas que ça me plairait car j’ai toujours eu un peu de mal avec le manga et je trouvais le dessin de Florent Maudoux très influencé et très référencé à cet univers nippon. Mais à la lecture, forcé est de constater que c’est vachement bien ! je trouve ça bien cool, du coup j’ai enchaîné les 5 albums d’un coup. Sinon je viens de découvrir Notre Dame, chez Glénat. Je ne l’ai pas encore lu, mais le dessin à l’air magnifique.

Sceneario.com : Quel est ton dernier coup de cœur pour un livre ?


Anthony Jean : « Savages » de Don Winslow

Sceneario.com : Quel est ton dernier coup de cœur pour un film ?


Anthony Jean : « Drive » de Nicolas Winding Refn et « the Artist » de Michel Hazanavicius (oui, c’est pas très original, je sais)

Sceneario.com : Quel a été ton dernier coup de coeur pour une musique ?


Anthony Jean : En gros boulimique musical, je dois avoir un coup de cœur par semaine haha ! Dernièrement j’ai bien aimé Ed Sheeran et Gotye. Un gars qui s’appelle Ben Howard également, et dans un registre radicalement différent « tha Trickaz » un truc un peu énervé que je recommande pour les matinées où on a un peu de mal à démarrer… Sinon en ce moment je redécouvre Jeff Buckley, et effectivement, c’était bien un tueur !

Sceneario.com : Merci, Anthony, pour ce temps passé avec nous.


Anthony Jean : Je vous en prie, merci à vous.