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Alyson Ford de Joris Chamblain

C’est dans le cadre de la sortie du premier tome de sa dernière série : Alyson Ford que nous avons posé quelques questions à Joris Chamblain ! Emma Holmes, pour Sceneario.com

C’est dans le cadre de la sortie du premier tome de sa dernière série : Alyson Ford que nous avons posé quelques questions à Joris Chamblain !
Emma Holmes, pour Sceneario.com



Emma Holmes (sceneario.com) : On vous associe très souvent aux Carnets de Cerise. N’en n’avez-vous pas marre qu’on vous en parle systématiquement, tout comme je suis en train de le faire ?
Joris Chamblain :
Ha ha ! Bien sûr que non, je n'en ai pas marre ! Cette série a changé ma vie ! Imaginez : des centaines de milliers de lecteurs, un fauve jeunesse à Angoulême, des lettres de petites fans de Cerise qui prennent le temps de nous écrire tout l'amour qu'elles ont pour la série, des parents qui nous disent que leur enfant ne lisait pas jusqu'à la découverte de cette série, une vingtaine de traductions à travers le monde, des familles entières qui lisent et relisent les carnets, se les prêtent, les partagent... on a beaucoup donné dans cette série, mais on a reçu tellement plus encore. Et ça continue, à la veille des 10 ans du premier tome, il est toujours bien présent en librairie et toute une nouvelle génération de lecteurs et de lectrices est en train de le découvrir... je n'en aurai jamais marre ! Bien sûr, j'aime beaucoup évoquer mes autres albums car je leur porte à tous autant d'amour. J'en ai quand même écrit 30 à ce jour qui ne sont pas des carnets de Cerise. Mais nous avons touché le cœur du public avec Cerise et il nous a donné beaucoup d'amour et d'émotion. Alors, jamais je ne pourrai me lasser de ce partage.
Et puis, ne vous inquiétez pas, on me parle quand même de mes autres séries. Car, bien que plus discrètes, « Sorcières sorcières » et « Enola et les animaux extraordinaires », deux séries que je réalise avec Lucile Thibaudier, sont elles aussi deux séries à gros succès ! On me parle des deux Yakari que j'ai écrit, de Journal d'un enfant de Lune, des Souris du Louvre... je suis un auteur comblé !

E.H. : Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir scénariste, et à quel moment de votre vie avez-vous fait ce choix ?
J.C. :
Dès tout petit, je pense. Mon grand-père travaillait à l'imprimerie Crété qui éditait le journal de Mickey. J'en avais des montagnes à la maison et mes parents étaient de grands lecteurs de BD. J'ai toujours dessiné et toujours dit que je voulais devenir dessinateur (à l'époque, je pensais que pour raconter en bd, il fallait forcément les dessiner...). Vers 19 ans, j'ai rejoint un fanzine où je dessinais les fabuleuses aventures de Super Kochon, un cochon super héros. Ça faisait rire les copains et ils avaient envie de participer. Alors je me suis mis à écrire des petites histoires courtes dans l'univers de ma série (j'ai dessiné 3 tomes de « SK ») que les copains dessinaient ensuite, puis j'ai écrit une histoire pour l'un, j'ai fait les dialogues sur un projet pour l'autre... en un rien de temps, je me suis retrouvé à écrire pour la plupart des membres du fanzine, tandis que je dessinais laborieusement mes planches. Et c'est là que le déclic est venu : je voulais écrire pour pleiiiiin de monde en même temps et me régaler à passer d'un projet à l'autre. Mon premier album est sorti 7 ans plus tard et depuis, je réalise mon rêve d'ado chaque matin !

E.H. : Pour les jeunes qui ont envie de faire de l’écriture leur métier, pouvez-vous nous dire quel cursus post bac vous avez suivi ?
J.C. :
Aucun. Car les éditeurs ne regardent pas vos diplômes, mais vos projets. Il n'y a aucune formation technique pour devenir scénariste. Si vous avez quelque chose à dire, faites-le ! Tout simplement. Il faut avoir son bac. Ça n'ouvre aucune porte, mais ça évite déjà d'en refermer. Ensuite, il faut être curieux de tout et ne pas avoir peur de sans cesse apprendre et progresser. Pour apprendre à écrire, écrivez. Si vous voulez faire de la bd, faites vos armes, d'abord en adaptant un chapitre d'un roman que vous aimez bien par exemple. Quand vous démarrez vos propres histoires, commencez par des histoires courtes de 3-4 planches. Puis 10. Puis 20. Puis 30... personnellement, j'ai 2000 planches dans mes dossiers que personne ne verra jamais, qui n'ont été qu'un entraînement. Et surtout, si vous commencez une histoire, finissez-la. Apprenez à toujours finir ce que vous avez entamé, sinon vous n'oserez jamais le faire et une fin de projet vous fera paniquer. Et si l'histoire est mauvaise au final, ne la réécrivez pas. Écrivez-en une autre meilleure. Et un jour, vous vous sentirez prêt. Vous essuierez de nombreux refus car personne ne vous attend, personne ne vous téléphonera. Ce sera à vous de présenter votre travail, de faire entendre votre voix et de vous faire une place dans ce métier. Et n'ayez pas peur du syndrome de l'imposteur. Nous sommes tous des imposteurs ! Aucun de nous n'a plus ou moins de légitimité que l'autre à raconter des histoires. Ce que vous prenez pour de la légitimité chez les autres, c'est en réalité de l'expérience. Si vous travaillez dur et que vous avez des convictions à défendre, une vision du monde très personnelle, alors il y a de grandes chances pour que ça marche !





E.H. : Quand vous étiez collégien/ lycéen, quelles étaient vos lectures favorites ?
J.C. :
En romans, je lisais à cette époque pas mal de Stephen King. En bd, j'ai découvert Lanfeust de Troy quand j'étais en 4ème et ça a été une révélation pour moi. Je ressentais la jubilation des auteurs à raconter cette histoire et je voulais à tout prix faire partie de ce monde-là ! Pas le monde de Troy, mais celui de leurs auteurs ! Je recopiais toutes les cases que j'adorais, j'écrivais des sortes de fan-fiction autour de l'univers de Troy, j'ai assisté à la première convention qu'ils avaient organisé à Fuveau en 2001... et j'avais l'intime conviction qu'un jour, je serais l'un des leurs. Bien des années plus tard, j'ai signé les carnets de Cerise chez Soleil et j'ai pu dédicacer à côté d'Arleston et Tarquin et ça a été un moment très émouvant pour moi (eux n'en n'ont rien su). Je suis comme un gamin chaque fois que je les croise en salon ! Je serais sans doute très impressionné de rencontrer Stephen King, mais il y aurait moins de proximité, ce n'est pas pareil. Là, mes idoles de jeunesse sont devenues des collègues de travail, c'est assez fou !


E.H. : Pour quelles raisons préférez-vous le format BD ?
J.C. :
Parce que c'est le pied absolu de se lever le matin pour raconter des histoires et que la bd est un support que j'adore. À chaque nouvelle planche, j'apprends encore sur tout ce qu'on peut faire avec ce média. Mes parents en lisaient énormément et j'ai toujours baigné dans les albums bd. J'en ai dévoré des milliers et je ne m'en lasse toujours pas. Je suis de plus en plus exigeant dans ce que je lis et ce que j'écris, mais quand la magie opère, c'est toujours une vive émotion. Et puis, la bd, c'est la liberté. Le roman est une écriture solitaire où le mot est aussi important que ce qu'il raconte. C'est un exercice difficile. Écrire pour le cinéma serait un gros problème pour moi avec tous les interlocuteurs tout au long de la chaîne. En bd, j'ai trois lecteurs test : ma femme, mon collaborateur sur le projet et l'éditeur. Et si les 3 sont conquis, c'est déjà gagné ! J'aime profondément ce média et suis fasciné par ceux qui le pratiquent, explorent, expérimentent des choses avec.

E.H. : Quand vous scénarisez une nouvelle série, écrivez-vous la totalité de l’histoire dès le départ, seulement les grandes lignes, ou avancez-vous au fil des tomes ?
J.C. :
Eh bien... tout ça à la fois, à différents points du temps. Prenons Alyson Ford par exemple : dès le départ, je savais que l'histoire se déroulerait en trois grandes parties, donc qu'il s'agirait d'une trilogie. À partir de là, j'établis à peu près ma fin en premier, pour savoir dans quelle direction aller. J'établis ensuite le début pour amorcer l'histoire menant à cette fin et ensuite seulement je balise les grandes étapes du cheminement du début vers la fin. Ensuite, je rentre plus dans le détail et je commence évidemment par le début du tome 1, mais sans perdre de vue là où je veux aller (du moins au début, car la finalité change parfois en cours de route). Donc, je rédige mon tome 1 en entier, puis nous commençons à le faire avec le dessinateur. Tandis qu'il avance, moi j'écris la suite, quitte à réajuster le 1 pour éviter les faux raccords. Et ensuite, j'avance au fil des tomes en ayant toujours un tome d'avance sur le dessinateur pour pouvoir lui livrer l'album d'un seul coup.





E.H. : En moyenne, combien de temps passez-vous à l’écriture de chaque tome ?
J.C. :
Qu'il est difficile de répondre à cette question ! Car je ne sais pas à partir de quand je dois commencer à compter. Si vous parlez de rédaction du scénario, c'est en moyenne 2-3 planches par jour. Donc il faut un bon mois pour rédiger la version au propre d'un scénario. Mais il ne faut pas se leurrer, ça c'est la partie visible de l'iceberg, car l'écriture d'une histoire commence dès l'instant où l'idée s'impose. Parfois, je regarde le plafond pendant des heures et je tourne et retourne mon sujet dans tous les sens pour en explorer les pistes, pour en déceler les failles. Parfois, je laisse reposer un synopsis pendant 6 mois avant de m'y replonger et pourtant j'y pense encore partout où je vais. L'écriture d'une histoire, ce n'est pas que l'étape où l'on tape sur un clavier le document final. L'écriture, c'est la réflexion, la remise en question du sujet, ce sont des pages et des pages noircies de notes, déchirées, recommencées, résumées, améliorées... c'est un dialogue avec le dessinateur ou la dessinatrice qui va réaliser les planches. Parfois, l'alchimie est rapide, parfois, comme ça vient de m'arriver, il faut attendre 15 ans la bonne personne pour le bon projet et il ressort après tout ce temps, comme s'il était tout neuf ! Donc, je n'ai pas de réponse quantitative à cette question. C'est comme demander à un peintre combien de temps il met pour faire une toile. Tout est une question de nécessité, d'urgence à faire, de fulgurances... c'est un chaos créatif maîtrisé et dirigé vers la meilleure histoire possible !

E.H. : Où travaillez-vous principalement, et à quel moment de la journée et de la semaine préférez-vous écrire ?
J.C. :
Je travaille chez moi, dans mon bureau. Surtout le soir, car mon épouse et moi avons notre petit à la maison et nous lui consacrons tout notre temps. Je travaille donc après qu'il soit couché ! Mais par contre, être scénariste est un état plus qu'un métier, donc en réalité je travaille à chaque seconde du jour ou de la nuit, j'emporte mon travail avec moi partout où je vais, car je l'ai en tête en permanence en tâche de fond. Et parfois, en pleine rue, j'ai une fulgurance sur telle ou telle histoire. C'est un peu déstabilisant pour mes proches, mais ils s'y sont faits !

E.H. : Dans votre dernière bande dessinée, Alyson Ford, on voit évidemment quelques allusions à des aventuriers fictifs, tels que Indiana Jones ou Lara Croft, aviez-vous d’autres modèles ou d’autres références qui vous ont influencés dans l’écriture ?
J.C.
: Allons, un personnage roux avec un écureuil, vous ne voyez pas ? Il est évident qu'Indiana Jones, les Goonies, ou la saga « la Momie », bref tous les films de mon enfance, ont nourri mon goût et ma culture pour les histoires de chasses aux trésors dans la jungle. Mais Spirou et Fantasio (surtout la période Tome et Janry) est sans doute l'influence la plus forte pour ce genre de récit d'aventure.
Mais si le tome 1 d'Alyson Ford est de facture assez classique et semble cocher toutes les cases du genre, la suite je l'espère, emmènera le lecteur vers quelque chose d'un peu différent, un peu plus proche de la réalité de la situation en Amazonie et un peu plus proche des croyances locales.

E.H. : Sur combien de tomes avez-vous prévu d’étaler l’histoire d’Alyson Ford ? Où en est l’écriture du tome deux ?
J.C. :
Cette première histoire est une trilogie. J'ai entièrement rédigé le tome 2, qu'Olivier a commencé à dessiner et j'ai tracé les grandes lignes du tome 3. Je me laisse un peu de temps avant de conclure. J'ai fini le 2 fin 2020, je ne veux pas conclure trop vite ! Et j'ai bien d'autres albums à écrire avant. Et si cette trilogie rencontre le succès, il est tout à fait possible que nous emmenions Alyson vers d'autres aventures en one shot, diptyque ou autres trilogies, selon l'inspiration !


E.H. : Vous aviez évoqué le retour de Cerise dans un autre format que la Bd. Qu’envisagez-vous : film, série, anime, livre… ?
J.C. :
Rien n'est encore officiellement signé, mais on va faire en sorte de la voir une peu plus bouger... mais le processus est très long ! Il faut rédiger une bible littéraire, des scénarios d'épisodes, créer un teaser pour montrer ce que ça peut donner, intéresser une chaîne pour financer le projet et c'est seulement ensuite que la production peut commencer. Donc, il va falloir s'armer de patience pour ça. Mais d'ici là, rien ne nous dit que Cerise ne va pas revenir sur papier...

E.H. : En exclusivité pour sceneario.com, pouvez-vous nous révéler si Alyson va avoir le temps dans le tome deux de « récupérer le livre, libérer les mineurs, sauver un village, une tribu et ramener leurs totems, anéantir Benedict et protéger la flèche d’or » ?
J.C. :
Dans le tome 2, pas vraiment, ou du moins pas tout. À la fin du tome 3, peut-être. Mais je ne suis pas sûr, je ne l'ai pas encore écrit. Mais au fond, ce n'est pas le sujet. La vraie question que je me pose quand j'écris, c'est : dans quel état émotionnel va-t-elle ressortir de tout ça ? Car c'est cela qui m'intéresse le plus à raconter ! Non pas les événements qui s'enchaînent et qui composent l'intrigue de base. On se doute bien qu'il y a de fortes chances que les gentils gagnent à la fin. Mais moi, ce que je veux développer, ce sont les conséquences émotionnelles des péripéties sur Alyson.
Et dans le tome 2 par exemple, Alyson va à un moment se confronter à un choix impossible. Ça, c'est chouette à raconter ! Et l'état dans lequel elle ressort est terrible ! Mais bon, vous verrez tout cela à la lecture du tome 2 « le dernier chamane » ...