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A la rencontre de Gabriel Delmas

Interview réalisée par Isa, septembre 2005.


Gabriel Delmas
 - Sceneario.com : Comment es-tu venu à la bande dessinée ?

Gabriel Delmas :
Je suis venu à la bande dessinée peut être un peu comme tous les auteurs. Il y en avait chez moi, puis j'en ai lu des après-midi entières à la bibliothèque. C'est là que j'ai découvert toutes les bandes dessinées de l'époque et je crois que j'ai quasiment tout lu. Si je te faisais la liste, ce serait très très long. Mais enfant, ce qui m'a le plus impressionné c'est Tardi, Druillet, Bilal, Moebius, Liberatore, Corben. Après il y a eu un moment d'absence et puis j'y suis revenu vers seize dix sept ans avec de nouveau Tardi, Yslaire, Pratt...

En fait j'ai suivi les séries Dupuis-dargaud-casterman, puis Metal hurlant et les Humanoïdes associés, les (à suivre), puis la vague des indépendants. Tout le long j'ai suivi aussi les bd d'humour de Fluide Glacial (J'ai tout Gotlib et Alexis, j'adore) et d'Albin Michel. En fait, j'ai toujours été très au courant et plutôt boulimique.

Mais j'ai eu quelques rencontres de lecteur avec des auteurs, des chocs, si tu veux et ces chocs c'est "Ici même" de Tardi et Forest, "Adèle Blanc-sec", "Ranxerox", Druillet, Moebius, Bilal, Corben, Fred... Et Bézian, à partir d'"Adam Sarlech" j'ai tout acheté et dès qu'il était en dédicace j'allais le voir... j'habitais à Toulouse à l'époque. Puis Nicolas de Crécy que j'ai suivi dès le début, Goossens, j'adore aussi Edika et Aristophane... 

Puis ça s'est emballé et aujourd'hui je suis très attentif à des auteurs comme Barbier, Battaglia, Bézian encore, Bisley (Pour Lobo), Blutch, Breccia, Buzzelli (trop oublié), Coché (J'aime énormément son travail), cooper, corben,
Das pastoras, Debeurme, de Crécy, Durandur, Evangelisti, Goossens, Ladronn, Liberatore, Mignola, Moebius, Munoz, Nine, Pope, Rabaté, Terada, Toppi (heureusement qu'il y a Mosquito), Ware, Winshluss etc... etc...

C'est très important de suivre particulièrement certains auteurs, d'être un bon lecteur de BD, faire une sélection. Pas lire tout et n'importe quoi. Là je t'ai cité le haut du pavé, mais j'en lis beaucoup d'autres. Quand ça ne nourrit plus ma réflexion, mon émotion, j'arrête de lire, de regarder. La bande dessinée apporte beaucoup mais il faut être un lecteur attentif et exigent. Je ne lis pas pour me détendre, je lis pour visiter un univers. 


- Sceneario.com : Tu as passé pas mal de temps dans les salles de dissection et les musées d'anatomie, qu'est-ce que cela t'a apporté de plus important ?

Gabriel Delmas :
Ça c'est une excellente question mais la réponse pourrait être longue... Je vais tenter de faire court...C'est tellement énorme ce que ça m'a apporté, si tu savais... c'est bien loin du sensationnel, c'est un travail artistique dans toute sa rigueur et d'une richesse incroyable.

A l'époque, j'en avais assez de dessiner d'après les modèles vivants. Je sortais d'un trop plein des cours de nu avec ces poses interminables qui étaient souvent très académiques. Alors je suis allé voir les corps morts et j'ai renoué avec mon enfance et le musée d'anatomie de mon grand père, les salles de dissection. 

Le nu, en dessin classique, c'est la base, c'est la grammaire, les gammes. En dessinant le nu, tu apprends à dessiner la vie, à te dessiner toi même finalement. C'est passionnant. 

En dessinant des cadavres tu dessines la mort. Tu vois, c'est vaste comme sujet "la mort". Ça et d'autres expériences ça m'a complètement transformé... Je me suis retrouvé bloqué longtemps à ne pouvoir dessiner que ça ou à ne voir que ça partout. Je ne le conseille pas. Le dessin, c'est déjà une expérience émotionnelle très forte. Plus tu vas vers le dessin et plus le dessin te prend, te capture. Quand tu dessines la mort, c'est elle qui prend ton esprit et le retourne. C'est assez difficile d'en sortir.

- Sceneario.com : Quelle est ta conception de la Bande Dessinée ?

Gabriel Delmas :
Si on veut réduire sa définition, ce serait au minimum: "Deux images qui ont besoin l'une de l'autre pour avoir un sens". Mais bon, pour moi, la bande dessinée est un art soumis au Dessin. Comme tous les arts, elle est l'expression du sacré par une société d'êtres humains. Après, reste à savoir ce qu'un artiste (ou prétendu "artiste") juge "sacré". Pour moi, c'est la liberté. J'essaie d'être libre à chacun de mes livres dans l'expression de Gabriel Delmas pour les autres.

J'attends d'un éditeur et d'un lecteur qu'il respecte la liberté que je revendique comme nécessaire à ma vie sur terre. J'exprime ma vie. Pour certains "auteurs", qui font de l'"art" sans avoir beaucoup réfléchi, ce qui est sacré, c'est "l'argent", le "divertissement", "le pouvoir". Ils sont prêts à tous les compromis pour se fondre dans le moule et copier ce qui a marché précédemment. Je ne suis pas contre l'argent, mais l'argent n'est pas un but pour moi. C'est un outil, un moyen. La notion d'"Art" n'est pas respectée dans la bande dessinée et a cessé de l'être depuis de nombreuses années dans la peinture. 

Pourtant, sa grammaire, sa structure, sa base, son origine, c'est le dessin. Tout art graphique ou plastique vient du dessin. Le Dessin, c'est l'action du corps dans l'espace pour dialoguer avec cet espace. L'homme est le seul animal capable d'art. L'art est nécessaire à sa vie parce qu'il exprime son être face aux absolus qui le dépassent. C'est pour lui le seul moyen d'atteindre les absolus.

Ceux qui rampent, tome2 à paraître
L'artiste est nécessaire à toute société parce qu'il l'exprime et la définit. Ce qui définit notre société actuellement est assez triste. Le divertissement n'est pas un absolu. Le divertissement est vain. Il ne nourrit pas l'esprit. Il le met en absence momentanément.
Un artiste qui ne respecte pas le dessin et refuse de s'y soumettre est un faux artiste, un menteur, un charlatan. Et qu'on ne me dise pas que le nombre de lecteurs est le seul critère valable d'appréciation d'une oeuvre ou que c'est respectable. L'art n'est pas un produit. Et ceux qui veulent à tout prix le voir comme un produit ne le comprennent pas.
Quand le "goût" du public aura changé, il ne leur restera plus rien. Ils se seront peut être enrichi financièrement, mais ils n'auront pas vécu vraiment ce qu'ils auront fait.

Personnellement, je n'ai pas envie que ma vie soit un mensonge.
Tu vois, par exemple, le dessin... Le dessin, c'est un art, au même titre que la musique, la danse. Pour être danseur ou musicien, il faut travailler dur, de longues années... Quelquefois, tu sacrifies des journées entières de ta jeunesse pour maîtriser cet art. Parce qu'il est d'autant plus beau qu'il est difficile. Dans le petit monde de la bande dessinée, rares sont ceux qui respectent ce travail. Tout le monde pense qu'il a le droit de se prétendre "dessinateur" à partir du moment où il fait trois traits qui ont une vague logique de signes. Ils sont contents d'eux mais c'est une insulte à l'Art du dessin. 

On peut tenter de définir plus ou moins bien, parce qu'il faudrait du temps, pourquoi les dessinateurs de bd ne sont pas de bons dessinateurs. 
La plupart du temps c'est parce qu'ils répètent des dessins appris. Le dessin appris n'est pas du dessin. Le vrai dessin contient une part de hasard assez importante et sa beauté vient du hasard, de la pertinence de l'artiste à équilibrer ce hasard, cette émotion qui est unique pour chaque dessin.
Un dessinateur de bd, si technique ou si réaliste qu'il soit a son répertoire de formes qu'il reproduit en permanence et sur plusieurs années. A terme il appauvrit son dessin par les signes qu'il dessine par automatisme et qui guident son dessin.

Ceux qui rampent, tome2 à paraître
Voilà pourquoi ils sont de très mauvais dessinateurs. J'ai une formation de dessin classique exigeante. Je dessine depuis que je suis enfant en suivant les règles du dessin classique. Je sais de quoi je parle. A chaque album, je change justement cette logique de signes et trouve une technique de dessin qui va le mieux au livre que je veux faire. Cela fait partie de mon métier artistique. Je suis un créateur, un artiste et pas un artisan. Le dessinateur de bd est souvent un artisan. Ce n'est pas un jugement qualitatif, mais une appréciation réelle. En bd, on privilégie l'artisanat du dessin, comme en animation. Personnellement, je soutiens une démarche artistique dans la création du livre et jusque dans le dessin. 

Bon je sais aussi ce que l'on peut me rétorquer: "Oui mais pourquoi apprécies-tu Edika ? Ce n'est pas un grand dessinateur au même titre que Liberatore..." Voilà pourquoi je crois qu'il faut savoir parler des "Bandes-dessinées" et pas de la "Bande-dessiné". Voilà pourquoi je crois qu'il vaut mieux parler de "livres" et éviter de tout noyer dans le même bain sale. La bande dessinée est un milieu qui s'auto-congratule et fonctionne en autarcie quasi totale. A la fin, on confond le support, le médium et la maison d'édition, pour ne voir qu'une seule façon de faire de la BD, un grand bain sale ou tout est possible.

Comment peut-on raisonnablement vouloir mettre sur un même plan d'égalité pour les prix à Angoulême, ou dans une librairie spécialisée, des bandes dessinées aussi différentes que celle de Marjane Satrapi, d'Edika, ou d'un manga avec un comics plus une bd d'aventure quelconque en pensant que tout est dans tout et tout dans la même famille ?
Il ne peut y avoir qu'un milieu moribond et autarcique pour faire ça ! Imagine le prix Goncourt où sur les starting blocks tu aurais quelques romans étrangers, pour faire bien, un bouquin de Cavanna, un autre de Sulitzer, un Houellebecq, une compilation de Guy Bedos et deux trois romans des frères Bogdanov ou de Barbara Cartland sous prétexte que ce sont des livres avec des mots dedans ! Cela prouve seulement que le milieu de la bd est encore en train de découvrir son histoire et ses possibilités et n'a pas encore réussi à se hiérarchiser, se classer, se comprendre. 

Il y a bien eu quelques tentatives avec le travail de Jc Menu à l'Asso ou celui de Robial à Futuropolis... Ce genre de choses... Mais je crois qu'ils manquent encore de recul. Malgré eux et malgré leur pertinence. Déjà parce que la plupart des auteurs issus de l'Association sont partis faire des albums ailleurs et que l'utopie de la scission entre album et livre a cessé d'être vraiment crédible à partir de ce moment là. 

Il y a eu confusion dans la tête des lecteurs. Ils ont vu les maisons "indé" comme des tremplins et non comme des autres possibilités réellement différentes d'expression. 

D'autre part, les bouquins "indé" ou "alternatifs" si on veut ne sont pas partis de la librairie spécialisée pour exister dans la librairie généraliste, mais au contraire ces maisons ont grossi grâce au travail de quelques libraires plus attentifs et plus ouverts. Les prix d'Angoulême passant dessus pour effacer la différence, puis la présence de ces maisons aux festivals et salons renforçant l'idée que c'était la même chose. Vu qu'ils ont récupéré bon nombre d'auteurs issus de Fluide ou autres, c'était triplement plié. 

Le problème de la bd, c'est qu'elle n'arrive pas à sortir d'elle-même et elle commence à en étouffer, un peu comme le cinéma. On traite le sujet comme un groupe à part entière et ceux qui sont perdants sont les "alternatifs" qui s'adressent finalement à un public qui existe un peu, mais n'existe pas encore véritablement socialement d'une manière autonome. 
S'il existait un festival du livre dessiné différent de celui d'Angoulême et que les maisons d'éditions se réclamant du livre dessiné n'allaient plus à Angoulême, on pourrait commencer à y voir clair. Même chose avec la bande dessinée d'humour, qui pour moi ne répond pas aux mêmes critères et même chose avec la jeunesse. Ils distribueraient les prix du livre dessiné et ne se battraient plus pour être grand prix à Angoulême. 

De toutes façons, je pense qu'on va y venir... A moins que les maisons commerciales récentes qui usent la Bd s'effondrent sur elles-mêmes après avoir lassé le public. On peut aussi voir cela arriver plus vite que prévu. 


- Sceneario.com : Dans certaines de tes bio on te présente comme un spécialiste de la démonologie et du satanisme ... n'est pas quelque peu abusif dans le sens où tu n'as aucune croyance particulière en ce genre de chose ?

Gabriel Delmas :
C'est abusif, mais ça vient de la bio fournie par Delcourt avec la parution du "psychopompe".

Ceux qui rampent, tome2 à paraître
C'est un peu gonflé, mais cela dit je connais bien le sujet pour l'avoir étudié longtemps. C'est quelque chose qui m'a intéressé énormément parce que je suis fasciné par tout ce qui est dans la marge. Ceux qui ne suivent pas le troupeau, pourquoi ne le suivent-ils pas ? Et pourquoi choisissent-ils des domaines d'expression extrêmes pour faire entendre leur existence ? Ils souffrent dans ce monde en fait... Ceux qui souffrent et s'opposent sont plus intéressants pour moi que ceux qui suivent sans rien dire.

J'aime la façon dont l'être humain gère ses peurs et j'aime apprendre des autres. Moi, je ne les méprise pas; je trouve ça facile de mépriser. Après c'est sûr que je ne crois pas en Satan. Je n'aimerais pas non plus faire du porno. Mais discuter avec une actrice porno m'intéresse vraiment beaucoup. Je n'aimerais pas être un bourreau, mais si j'en rencontrais un, j'aurais mille questions à lui poser. Je ne supporte pas ceux qui se permettent de tout juger, bien tranquilles dans leur canapé, ceux qui n'acceptent pas qu'il y ait des vérités différentes des leurs, parce que ces vérités mettent en danger leur confort mental, leur auto-satisfaction. 


- Sceneario.com : Tu as pas mal utilisé ce genre d'univers comme support de tes idées. Cette phase est-elle sur le point de s'achever ? Quelles seront tes prochaines orientations, préoccupations ?

Gabriel Delmas : Oui... Euh... En fait pas beaucoup... il se trouve que j'ai commencé par là avec le psychopompe". Mais ceux que ça a gênés sont des imbéciles incultes. Il faut quand même aller au-delà, je crois; puis c'est de la bande dessinée... De la fiction... j'ai jamais sacrifié qui que ce soit dans ma cave... 


Totendom, n&b inédit

Mes prochaines orientations ? Elles seront multiples. Mais ce sera toujours fou et différent de ce qui se fait. Pas par réaction, mais par conviction. Je fais ce que je suis. Je ne triche pas. Le psychopompe me correspond. Mais je ne crois pas en Satan pour autant. Grangousiers me correspond tout autant, mais je ne crois pas que les géants aient existé. Et pour Totendom, je ne me suis pas senti obligé de vivre en armure pendant la réalisation de l'album. Je fais ce que je suis certes, mais c'est plus compliqué que ça. 


- Sceneario.com : Tu es tantôt scénariste, tantôt dessinateur et scénariste etc... Qu'est-ce qui motive tes choix ? 

Gabriel Delmas : Je fais seul ce que j'ai besoin de faire seul. Je crée avec d'autres parce qu'ils viennent me voir pour ça et j'adore ça. Mais ce sont des idées qui viennent de la rencontre. Je n'écrirai jamais un scénario en pensant que je dois trouver quelqu'un pour le dessiner. Mes collaborations ne sont que le fruit de désirs communs et de rencontres. Mais une rencontre artistique, ça existe aussi... Il y a quelques auteurs avec lesquels j'aimerais travailler, alors que je ne les connais pas... Et d'ailleurs, ça ne marcherait peut être pas... Je n'en sais rien, il faudrait voir... 
 

- Sceneario.com : Quels sont tes projets en cours et à venir ? 


Totendom, n&b inédit
Gabriel Delmas : "Totendom Acte 2" avec Robin Recht, "L'extravagant Monsieur Pimusse" et "Moloch Jupiter Nightclubbing" avec Patrick Pion, Elagabal (préquelle du "Mouton-chien Manchot" en 46p couleur sur la vie d'Elagabal avant sa mort)... "Gunman" avec Yacine Elghorri...Plus d'autres, d'autres... mais ce n'est pas encore signé, mais on est pas pressé... On fait comme on le sent, comme on en a envie... 


- Sceneario.com : Tu pourrais me faire une petite présentation de Moloch Jupiter Superstar ? 

Gabriel Delmas :
Jupiter au pays des Merveilles... Jupiter, un clochard, meurt et se retrouve dans le Moloch, un lieu effrayant et bizarre où tout est possible. Il se transforme en petit être disgracieux et hop, c'est le délire.
Là où je suis très fier, c'est que ça n'a jamais été fait. C'est une histoire totalement inédite. Ca ne ressemble en rien à quelque chose de connu... A part peut être "Alice au pays des merveilles" mais vraiment version trash. 


- Sceneario.com : Les origines de Moloch ?

Gabriel Delmas : Le Moloch, c'est un lieu. Jupiter c'est le héros... Ben ça m'est venu en rencontrant Patrick Pion. Il y a mis beaucoup du sien. C'est un super album. J'en suis très très fier. Je suis heureux d'avoir fait ça avec Patrick, même si ça a été difficile pour lui peut être d'apprendre à penser son dessin différemment. 
Tu sais, c'est une expérience, quand tu fais de la bd, qui te marque vraiment. C'est tellement extraordinaire de faire un album comme ça... Ce n'est pas un album que tu peux faire si tu as perdu la foi en l'art, la création, la bd. Il faut se sentir libre, il faut vraiment oser. Ce n'est pas une énième série à rallonge qui ne dit rien. C'est de la vraie BD pure jus, jubilatoire.
J'aime travailler avec Patrick justement parce que c'est un artiste, lui aussi. Il peut dessiner "Chrome" et "Moloch" et "Pimusse" qui est encore différent. C'est un dessinateur très riche en "dessin". 


- Sceneario.com : Au sujet de l'album tu as dit : "c'est le must de l'underground parodique déjanté et malade". Tu veux bien développer ? 

Gabriel Delmas :
On continue l'héritage d'une génération et on va plus loin. C'est à nous de montrer ce qu'on sait faire. Aux lecteurs, aux libraires, aux autres auteurs. C'est une piqûre de rappel. Eh les gars ! C'est ça la bd! Vous avez oublié Vuillemin, Gotlib, Edika, Reiser, Moebius... Tout ça ? On s'adresse aux gens joyeux... Avec "Moloch Jupiter Superstar", on est punk, on est révolutionnaire et on fait un bras d'honneur aux raseurs. 


- Sceneario.com : Si j'ai bien compris, maintenant à chaque BD tu souhaites explorer de nouveaux axes de "réflexion" etc... ? 

Gabriel Delmas :
Certainement. On ne va pas s'endormir. On va créer avec ceux qui ont la foi, pas avec ceux qui sont ternes. Mes camarades et moi, on aime la bd et on aime dessiner. On explore tout et on s'exprime. On ne va pas céder au chantage des vieux schnoks du milieu qui voudraient qu'on rentre bien sagement dans les rangs qu'ils ont formés poliment, pour pas déranger. 

Ce qu'on veut, c'est la révolution permanente et surtout s'empêcher de classer et hiérarchiser les façons de s'exprimer. On n'est pas comme ça. Moi j'aime Liberatore et Goossens et Mignola autant qu'Edika. Je n'ai pas de complexes. Et je déteste les clans qui rejettent ce qui n'appartient pas à leur vision. A la rigueur ce qu'on n'aime pas, c'est ce qui est vulgaire. Et le vulgaire, c'est ce qui est facile et insipide. 

Que tu aimes ou que tu n'aimes pas un de mes bouquins, ça m'est égal.
L'important c'est qu'il ne laisse pas indifférent.
Ce sont toujours des bouquins libres. On ne se soumet pas au "marché". On n'est pas "bien comme il faut", pas "petit bourgeois". 

- Sceneario.com : Qu'est-ce qui pour toi est différent, nouveau dans cet ouvrage ? 

Gabriel Delmas :
La façon de raconter. La juxtaposition de l'humour et du sombre poétique. Au bout d'un moment c'est dérangeant. Un peu comme un banana split qui fond sur une entrecôte frites. Les ennuyeux diront que c'est écoeurant. Mais moi j'aime ce qui est surréaliste. C'est pour l'esprit. 

En France les gens sont étriqués. Conventionnels. Ternes. "Moloch Jupiter Superstar", c'est surréaliste. Voilà, c'est le mot, c'est surréaliste. Ça devrait ouvrir l'esprit de ceux qui le lisent et qui sont prêts à lire autre chose. 


- Sceneario.com : Qu'est-ce qui a motivé ta collaboration avec Patrick Pion ? 

Gabriel Delmas :
C'est Patrick Pion qui au détour d'un déjeuner habituel avec Robin et Mathieu (Lauffray) m'a dit qu'il aimerait faire une bd avec moi. Je lui ai dit "ok, mais qu'estce que tu veux faire ?". Il voulait faire un album avec moi, le reste, on verrait après... Je lui ai dit ok... 

Moloch Jupiter Superstar, couleur inédit
Puis après, des mois ont passé, puis il m'a donné rendez-vous un soir dans un bar. Il avait "vampyr" sous le bras, puis il a posé sa main sur l'album et m'a dit "Ton livre, il est le contraire de vide, je veux faire un livre qui soit aussi révolutionnaire que ton livre." Alors je lui ai dit "ça marche". Je lui ai alors donné rendez-vous dans un autre bar plusieurs semaines après avec mon concept et puis hop c'est parti... Ça s'est fait comme ça... 

Mais il faut dire aussi que Patrick, je l'ai beaucoup fréquenté pendant plus d'un an avant tout ça. Je suis allé dessiner avec Vita (une artiste invitée dans MJS) et lui. Je voyais en lui cette capacité à s'exprimer aussi bien dans le loufoque que dans le sinistre, tout dépendait de la façon dont il ressentait la réalité. Pour faire MJS, on s'est donc installé dans un climat loufoque et sinistre à la fois. Ça dépendait des situations et où on en était dans l'album. Mais le plus important, c'est la foi. Et avec Robin comme avec Patrick, on a la foi. On aime faire ce qu'on fait. 


- Sceneario.com : Comment avez-vous organisé votre travail ? 

Gabriel Delmas :
Je lui donnais le story-board dessiné avec les dialogues pour qu'il puisse se concentrer uniquement sur les dessins. Sinon ce n'aurait pas été possible. La structure est trop complexe et je l'avais dans la tête. Heureusement que je suis dessinateur, sinon ç'aurait été impossible. D'ailleurs le fait qu'on soit tous les deux dessinateurs est très important pour le travail qu'on fait en commun. Je lui donne toujours le story-board pour qu'il puisse voir ce que j'ai dans la tête. 

Ce que j'adore, c'est comment il va le transformer. Artistiquement, c'est un plaisir de travailler avec Patrick. On dialogue par le dessin, c'est très riche. On apprend l'un de l'autre, on se surprend. C'est une émulation saine. Pour moi, c'est un peu comme si on jouait de la musique ensemble. 


Grangousiers, à paraître
- Sceneario.com : J'aimerais que tu m'en dises un peu plus sur ton "Grangousiers". 

Gabriel Delmas :
"Grangousiers" raconte l'histoire de la terre mythologique et des géants. Grangousier est le père de Gargantua, mais c'est aussi le nom d'un poisson des abysses qui a toujours la bouche ouverte, une bouche démesurée. J'ai donné à mes géants le nom de "Grangousiers". J'ai dessiné la nuit. Des nuits blanches entières, surtout en janvier et en février 2005, avant que je ne parte au Maroc. Je l'ai conçu dans un état de frénésie totale et de quasi hypnose. J'avais l'impression d'être dans mes dessins. 


- Sceneario.com : Cette fois-ci tu as choisi de travailler tout seul, pourquoi ? 

Gabriel Delmas :
Dieu est venu me voir et m'a dit de dessiner "Grangousiers". J'ai fait confiance à Dieu et Dieu m'a donné le génie. Aujourd'hui je peux te le dire. Il a fallu trois mois au génie de Dieu pour dessiner "Grangousiers". Dieu est assez lent quand sa main est humaine. Mais face au temps de l'univers, ce n'est qu'une poussière de seconde. 


- Sceneario.com : Je passe à Totendom ;o) Comment est né Totendom ? Quelles étaient tes envies pour cette BD? 

Gabriel Delmas :
L'envie de faire avec le fantastique médiéval, genre que j'aime depuis que je suis plus jeune avec tous les récits de chevalerie de Chrétien de Troyes, des films comme Excalibur etc...
Donc l'envie de faire une BD intelligente et qui magnifie le genre au lieu de le ridiculiser avec des médiocrités et des vulgarités faciles qui flattent le public sur ses mauvais penchants, sa paresse. On est exigent avec les lecteurs. Tant mieux pour eux. Nous, on fait ce qui nous plaît. Et on essaie de le faire bien. Et comme l'éditeur nous accompagne, ça marche bien. 


- Sceneario.com : Comment s'est fait le choix du dessinateur, de la représentation graphique ? 

Gabriel Delmas :
Robin Recht est venu me voir. Il voulait travailler avec moi. Et en discutant avec lui, j'ai su qu'il allait se dépasser. Robin Recht est un dessinateur ambitieux. Il travaille aujourd'hui ses dessins dans un esprit qui convient à Totendom et que j'apprécie. De la même manière, la couverture d'Alex Alice correspond à cet esprit. 

C'est ça le plus important. Le dessin l'art, est tout sauf technique. Il faut une bonne technique et du travail, bien évidemment, mais il faut avant tout un esprit. Quand je regarde un dessin, je vois tout de la personnalité artistique qui est derrière. Dans ses premiers dessins, Robin Recht avait la possibilité de donner de la puissance et de la force. C'est ça qui a retenu mon attention. Et c'est, à mon avis, la principale qualité de son travail. 


- Sceneario.com : Combien y aura t'il d'albums ? 

Gabriel Delmas :
Trois actes. Trois tomes. 


- Sceneario.com : Une dernière question. Tu le dis toi-même, tu pratiques une BD hors norme, pas facile, pas à la mode... Comment parviens-tu à te faire éditer ? Comment expliques-tu que certains éditeurs se lancent quand même dans l'aventure ? 

Gabriel Delmas :
Qu'on ne se trompe pas sur ce que j'exprime. Pour moi, les meilleurs auteurs de bd sont des auteurs comme Goscinny, Uderzo et Morris... Et ce n'est pas un hasard si le public les a choisi. Ce sont eux qui ont le mieux défini la bande-dessinée qui est un art de la caricature et un art populaire.

Pour autant, il faudrait maintenant que le pays aborde la bande dessinée comme un art et soit conscient de la culture artistique emmenée par cet art. 
Les éditeurs ont une responsabilité aujourd'hui encore plus grande qu'hier. Ils doivent participer à la reconnaissance de cet art, ne pas le sacrifier au tout économique et en faire un art mineur asservi par l'argent et le succès de quelques uns.
Il existe plusieurs visions de la bande dessinée. Toutes ces visions doivent pouvoir exister. 

Je parviens à faire éditer des oeuvres plus difficiles, comme "Grangousiers", parce que d'autres auteurs avant moi ont combattu pour qu'existent ces visions différentes. Ils ont créé des maisons d'éditions qui étaient plus libres comme les humanoïdes associés ou l'Association. 

Comme par hasard, il y a toujours des maisons d'éditions qui se créent pour répondre à cette attente quand les maisons d'éditions commerciales abandonnent l'auteur. Ce sont souvent des groupes d'auteurs qui ne se retrouvent pas dans les courants majoritaires installés par les auteurs précédents... 

Grangousiers, à paraître
La bd est bien un art, parce qu'elle a le même fonctionnement que les autres arts. Elle se doit de correspondre d'abord aux auteurs avant de correspondre au public, parce que ces auteurs sont des artistes qui disent sans cesse d'autres mondes, d'autres univers possibles. Et le public mettra toujours plus de temps à assimiler ce qui est différent que ce qui ressemble à ce qu'il connaît déjà. 

Certains éditeurs ont envie de faire ce travail, d'autres non. Il faut avoir la liberté de pouvoir le faire, d'avoir envie de défendre cette liberté. Et il y a plusieurs façons de le faire. On parle souvent de la responsabilité des auteurs et du choix des lecteurs. Ne sous-estimons pas la très très grande importance des éditeurs. Pour moi, Jérôme Martineau, de Carabas, est certes un jeune éditeur, mais il est déjà un grand éditeur, parce qu'il a cette liberté en lui, cette disponibilité. Il écoute et tente de répondre aux attentes de ceux qui viennent le voir. Au lieu de plaquer sur eux sa vision propre et de les contraindre à s'y conformer. Voilà aussi pourquoi ce qu'il publie est hétéroclite. C'est un travail sur un long terme, qui a peut être une part utopique, mais si la BD est l'art du rêve, il a parfaitement compris cet art. 

A l'heure actuelle, la bande dessinée est en train de devenir l'art de représentation visuelle le plus important. Pas économiquement, mais plutôt de par sa pluralité d'expression. C'est peut-être tout simplement parce que notre société a besoin de se comprendre et de se dire. C'est une communication par le silence. En lisant une bande dessinée, on fait un effort pour découvrir l'autre... Je dirais "malgré la distraction" que le livre semble apporter. Le sujet principal d'un livre, c'est une façon de se dire beaucoup plus complexe qu'une sympathique discussion. On y est peut être "masqué" par la fiction, mais on y est plus vrai. N'oublions pas que les émotions que transmettent un livre viennent d'un ou plusieurs individus avant de venir d'une histoire ou d'images.
C'est ça qui fait de la bande dessinée un art.