exposition bande-dessinée, Exposition Tsutomu Nihei - Angoulême 2019

Exposition Tsutomu Nihei - Angoulême 2019

Du 24 au 27 janvier 2019
   
     
     
     

Tsutomu Nihei - Arpenteur des futurs

Né en 1971 dans la préfecture de Fukushima, Tsutomu Nihei compte parmi les mangakas les plus étonnants de sa génération. Enfant du cyberpunk, il se démarque par ses peintures de mondes futuristes, aux frontières en apparence infinies, jalonnés d'architectures monumentales et hypnotiques. Les hommes arpentent le plus souvent ces environnements, écrasés sous leur démesure, essayant d'en atteindre les limites ou le sommet, en vain. Oscillant entre la pop culture et l'exploration philosophique, son univers développe un e vision pragmatique, éventuellement prophétique, mais assurément personnelle, de l'évolution humaine et de son rapport aux mondes de demain. Nihei s'inscrit ainsi dans le droit héritage de la science-fiction d'anticipation mais l'investit de questionnements propres aux enfants de sa génération, soucieux face aux évolutions scientifiques, sociétales et morales qui étreignent l'humanité dans ce XXIe siècle naissant.

Cette réflexion autours du rapport entre l'Homme et l'environnement s'exprime avant tout par l'image. Ces pages subliment tantôt des mondes parfaitement ordonnés, à la minéralité glacée et presque inhumaine, tantôt des ruines rattrapées par la nature, au désordre organique. Véritable architecte du fantastique, il conjugue son sens aiguisé du design à une recherche esthétique qui décline les multiples ressources offertes par le noir et blanc.

Contrairement à la plupart des mangakas, Tsutomu Nihei travaille, en effet, seul, alimentant le mystère de ses histoires aux multiples tiroirs, mais construisant son dessin en conséquence. Trop riche pour être saisie dans la totalité, son œuvre est abordée ici à l'aune de son ancrage dans la tradition de la science-fiction. Ainsi l'exposition propose une exploration seulement partielle de son œuvre. focalisées autours de ses trois séries les connues : Blame (éditions Glénat, 2000), Knights of Sidonia (éditions Glénat 2013) et la toute dernière APOSIMZ (éditions Glénat, 2018), toujours en cours de publications.

     
     
     
     
     

Transhumanisme

Préoccupation de l'époque et thème incontournable de la science-fiction, le transhumanisme est un motif récurrent chez Tsutomu Nihei. Dans ses univers, mère nature a souvent été évacuée par la science. L'Homme a évolué, autant physiquement que psychiquement. Ces corps et ces esprits optimisés sont autant le vecteur de fascination que de craintes, véhiculées par l'écriture et le dessin. Là encore, si Nihei se présente comme un digne héritier du genre, il renouvèle l'imaginaire par une approche véritablement personnelle.

Blame peut ainsi évoquer la nouvelle de Philip K. Dick, Do Androids Dream of Electric Sheep, puisque les héros des deux œuvres sont obsédés par l'idée de renouer avec la pureté d'une nautre non altérée par la science. Killy cherche ainsi un "terminal génétique" pur et croise, sur son chemin, nombre de protagonistes améliorés ou augmentés par la technologie. Il décline ainsi le motif de la quête de perfection pour laquelle l'humanité devait inexorablement renoncer à ses racines.

Knights of Sidonia aborde ensuite plus franchement la question génétique. Nihei imagine par exemple la création d'un 3e sexe, hermaphrodite, issu de recherche scientifiques. Les membres des pilotes amputés au combat en défendant le vaisseau Sidonia peuvent également être reconstruits génétiquement. Quand au personnage principal, Nagata Tanikaze, il se révèle finalement être un clone.

Aposimz, enfin, met en scène un gouvernement voué à la destruction des humains, ou plutôt à leur transformation en "marionnettes". Le terme choisi est à dessein évocateur. Or, le héros, Essro, ne peut mener la lutte qu'en altérant son intégrité humaine. Là encore, la croisade pour la survie ne pourra se faire sans une mutation.

Tsutomu Nihei dépeint ainsi, œuvre après œuvre, des futures possibles pour une humanité dont l'évolution est sous tutelle du progrès. Mais, invariablement, le transhumanisme échoue à accoucher de la perfection rêvée. Au contraire, Nihei semble éternellement flatter la singularité, l'imperfection, à rebours des doctrines organisationnelles visant à unifier les masses pour mieux les administrer. Au point que dans son œuvre, cette résistance s'incarne en héros aux échos parfois christiques.

     
     
     
     

Esthétique

Les peintures présentées dans l'exposition témoignent de l'aisance avec laquelle Tsutomu Nihei manie la couleur. Pour autant, c'est en noir et blanc qu'il s'exprime le plus souvent, comme tous les auteurs de manga. Si l'esthétique, très éloignée des canons en vigueur, le distingue, c'est plus encore son étonnante évolution stylistique qui apparaît comme singulière. Souvent, les mangakas cherchent en effet un style et s'y tiennent otute leur carrière. Mais Tsutomu Nihei, lui, n'a au contraire eut de cesse de transformer son trait. Au point que son style aujourd'hui est un négatif de celui des débuts.

Dans ses premiers mangas (Noise, Blame, Abara et Biomega), l'auteur présente un dessin aux lignes vives et longues, rapidement tracées pour exprimer l'énergie - et notamment celles des explosions provoquées par l'émetteur de positron. Ses pages sont denses, étouffantes, maculées de lignes et de masses de noir, amplifiant la sensation d'enfermement de d'étouffement de ses héros et de ses décors cyberpunks.

Mais, au milieu de Knights of Sidonia, le trait commence à changer. Le noir s'évanouit lenttement pour laisser place à la lumière. Etonnamment, cette transistion est lente et s'étend sur de nombreux volumes, comme un glissement qui reflèterait l'évolution, à mi-parcours, de la nature humaine des héros fusionnant avec les ennemis les Gaunas. Dans le second mouvement de l'odysée, le blanc envahit ainsi les pages, et la ligne, auparavant longue et continue, se brise en une multitude de traits irréguliers qui viennent sculpter les décors avec douceur, plongeant le vaisseau spatial dans une atmosphère presque bucolique.

Alors que ses évolutions sont évidemment chargées d'intentions graphiques, Tsutomu Nihei confie qu'elles répondent aussi à des contraintes techniques. Pour produire vite, et seul, il doit trouver des solutions adaptées. Et en évacuant le noir, il gagne beaucoup de temps. Pour autant, il semble dificile pour le lecteur de ne pas imaginer un dialogue entre font et forme, tant l'ensemble paraît cohérent. Dans Aposimz, cette évolution graphique est ainsi poussée à son paroxysme. L'esthétique, laiteuse, au blanc omniprésent et aux cernés plus évanescents que jamais, exprime un vide angoissant évoquant la mort. L'opalin des pages est définitivement venu remplacer l'obscurité des premières œuvres, mais le sentiment, lui, reste le même : celui d'un monde oppressant et étouffant auquel il est impératif de résister.

     
     
     
     

Intertextualité

Aujourd'hui, nombre de jeunes mangakas sont ouverts aux influences internationales. Mais lorsque Tsutomi Nihei fait ses classes, cette situation est encore rare. Seul quelques auteurs, comme Katsuhiro Otomo, Naoki Urasawa ou Taiyo Matsumoto revendiquent des influences étrangères. Tsuyomu Nihei fait ainsi partie de ces très rares précurseurs à s'extraire des codes du manga grand public tout en exerçant dans ce registre avec succès. A l'évidence, son expatriation aux Etat-Unis pour étudier les Beaux-Arts est à l'origine de son ouverture vers l'Occident. Mais par la suite, Nihei croise sur sa route les comic books et les bandes dessinées franco-belges qui vont nourrir sa recherche esthétique.

Dès ses débuts, la mangaka assume parfaitement son multiculturalisme dans son trait comme dans ses choix de collaborations. Il travaille par exemple sur des études graphiques pour une illustration du roman The Neuromancer de William Gibson (1984), réalise un épisode hors normes de Wolverine et propose des artworks pour Evangelion comme pour Matrix. Au sein de ses propres récits, Nihei rend hommage aux auteurs qu'il apprécie. La marque du créateur d'Alien, H.R. Giger, se décèle dans le design de ceraines créatures, visuels rappelant ses bébés monstres ou certaines fantaisies érotomanes propres au plasticien. La filiation avec Métal Hurlant se fait également sentir par moment, en particulier celle d'Enki Bilal. Á d'autres moments, ces images semblent convoquer les référencesaux images gothiques de Guillermo del Toro (Hellboy, Crimson Peak), aux costumes d'Hellraiser, aux vers géants de Dune, aux films traditionnels de Kaiju, ou encore à certains classiques comme 2001, a Space Odyssey. Evidemment, l'heritage du manga est également présent, que ce soit des évocations aux transformations de Tetsuo dans Akira ou aux personnages câblés de Ghost in the Shell (Masamune Shirow), pour ne citer que les plus évidents.

     
     
     
     

Futurisme

Tsutomu Nihei se montre à l'aise avec tous les courants majeurs de la science-fiction. Que ce soit dans le cyberpunk, le space opera ou le post-apocalyptique, l'auteur décline les thèmes qui lui sont chers, comme l'évolution de l'humanité ou l'influence de l'environnement sur sa nature ...

Dans les œuvres antérieures à Knights of Sidonia, Nihei exprime son goût pour le cyberpunk dans son versant le plus nihiliste. Ces mondes renferment tou les motifs de la dystopie. Clos, décadents, exempts d'éléments naturels, ces environnements ont d'ailleurs valeur de personnages. Des traces de cyberpunk se retrouvent également disséminées dans Aposimz ou Knights of Sidonia, dont l'intigue rappelle un des romans fondateurs du genre, Schismatrix de Bruce Sterling (1985).

Knights of sidonia relève plutôt du space opera, comme l'illustre la guerre interstellaire que se livrent humains et extraterrestres. son schéma évoque nombre de classiques, tel que Battlestar Galactica (version 2004). En cela, l'épopée du Sidonia se distingue des récits pop défendus par Star Wars ou Star Trek. Nihiei y distille des réflexions philosophiques sur la dispartion possible de l'humain ou sut l'altérité. Sur le plan scientifique, il se montre même particulièrement rigoureux, se rapprochant pour l'occasion du courant semi-réaliste développé par John Harrison, Iain M. Banks ou Peter Hamilton.

Aposimz, enfin s'inscrit dans le registre du post-apocalyptique. Dans les premiers chapitres, les quelques survivants d'une humanité décimée se sont repliés sur un astéroïde dérivant sans fin dans l'espace. L'auteur y installe un schéma qui lui est cher : le combat d'une poignéede survivants marginalisés contre une oligarchie dont le pouvoir est assis sur la maîtise technologique. Le héros doit même pervertir son intégrité physique, se mécaniser comme les castes dominantes, pour espérer gagner le combat. Cet ultime sursaut révolutionnaire pourraît-il sauver une humanité en voie d'extinction ? Espérons en tout cas que son destin sera différent de celui de la valeur noire. qui disparait peu à peu des pages de Nihei au profit du blanc, vecteur d'un vide de plus en plus angoissant.