Cent auteurs du monde entier
revisitent cent chefs-d’oeuvre de la bande dessinée

Solidement ancrée dans l’histoire d’un art encore jeune, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême se veut accueillante envers la nouveauté. Pour affirmer sa double vocation, elle a voulu faire de la première grande exposition présentée dans son tout nouveau musée de la bande dessinée un véritable manifeste placé sous le double signe de la mémoire et de la création contemporaine.

Cent pour cent

Intimement convaincus que tout art a besoin de connaître son passé pour s’y référer ou s’y opposer, nous ne saurions nous résigner à ce que la bande dessinée, « art sans mémoire » comme l’affirme Thierry Groensteen, « cultive volontiers l’amnésie et [n’ait] pas grand souci de son patrimoine1 », quand bien même elle ne serait pas seule à se priver d’avenir en ignorant son passé, si l’on en croit Jean Clair qui rappelle : « Qui même se souvient […] que le musée du Louvre était d’abord le lieu où venaient travailler les artistes ? Le musée d’art était d’abord un lieu d’étude, non pas une salle des pas perdus d’une délectation vague. Les peintres venaient là pour copier les oeuvres. […] Bien sûr, cette mission n’a pas tout à fait disparu. […] Mais les étudiants d’histoire de l’art, en France, vont peu dans les musées. Et les étudiants de l’École des beaux-arts, les futurs artistes, eux, n’y vont plus2. »

À Angoulême, les étudiants de l’École européenne supérieure de l’image, qui dispense un master de bande dessinée, n’ont qu’une agréable passerelle à traverser pour se rendre au musée de la bande dessinée. Mais les auteurs en activité, quel rapport entretiennent-ils avec les oeuvres, passées ou contemporaines, de leurs pairs ? C’est la question que pose l’exposition cent pour cent.

Pour y répondre, le musée a sélectionné sept cents planches originales, fleurons de ses collections riches de plus de huit mille planches et dessins originaux (dont les plus anciens datent du milieu du XIXème siècle) représentant les principaux foyers de production de bande dessinée (Europe, Amérique du Nord et du Sud, Asie) et les plus grands noms de ce domaine. Pendant près de deux ans, l’équipe de la Cité et ses correspondants à l’étranger ont invité les plus prestigieux auteurs du monde entier et les grandes révélations récentes à découvrir et explorer ce riche panorama, habituellement confiné dans le sanctuaire des réserves du musée, et à choisir une planche parmi ces trésors pour dessiner à leur tour une page qui fasse écho à ce chef-d’oeuvre.

Enthousiasmes, doutes, abandons, questionnements sur l’essence de la bande dessinée, hésitations entre exercice d’admiration et affirmation d’une personnalité ont jalonné le travail des dessinateurs qui livraient au fil des semaines des « interprétations » parfois surprenantes, prenant la forme d’un hommage ou d’une parodie, d’un commentaire ou d’une évocation sentimentale, d’une lecture ou d’une réécriture, d’une suite ou d’une transposition… Le résultat de cette grande oeuvre collective internationale, qui associe patrimoine et création et représentant vingt-cinq nationalités, témoigne du dialogue qu’entretiennent les grands auteurs de la bande dessinée d’aujourd’hui avec les artistes qui les ont précédés.

Exprimer que l’art de notre temps est indissociable de son histoire et, comme l’écrivait Jean Cocteau, qu’« un oiseau chante d’autant mieux qu’il chante dans son arbre généalogique », telle est en effet l’idée maîtresse de cette invitation faite aux auteurs de notre temps à se confronter aux oeuvres du patrimoine, et à laquelle les deux cent vingt-trois planches3 exposées apportent une multitude de réponses, aussi diverses que peuvent l’être les origines géographiques, les générations, les styles graphiques des auteurs qui ont répondu à l’appel.

toutes les voies de l’hommage

Le jeu d’échos et de résonances ainsi constitué réserve bien des surprises, à commencer par certains chassés-croisés, nombreux étant les auteurs présents des deux côtés du miroir : Killoffer, Loustal, Menu, Pellejero, Rabaté, Schuiten, Shelton, Trondheim sont tour à tour objets et auteurs des hommages.

Des « disciples » prestigieux témoignent de l’héritage de leur « maître » (Mattotti celui de Breccia, Muñoz de Pratt, Toppi de Battaglia, Ghermandi de Jacovitti) et des tenants d’un style affirment leur filiation (Cestac avec Segar ou Ibn Al Rabin avec Copi), tandis que des avant-gardistes creusent la différence avec des parangons du classicisme (Gerner avec Bellamy, Hagelberg avec Hogarth) et que d’autres jouent le décalage imperceptible (Charles Burns sur Chester Gould, Pascal Rabaté sur e.o. plauen, Davide Toffolo sur Vincent T. Hamlin, Jessica Abel sur Milton Caniff, Hunt Emerson sur Bazooka), s’essayent à un genre inattendu (Schuiten et les centaures de Cuvelier, Juillard et le fantastique de Jeff Jones, Avril et la fantaisie de Bilal) ou bien à une technique inédite pour eux. Pour certains, la bande dessinée a incontestablement valeur de spectacle, la scène de théâtre ayant été choisie aussi bien par Morvandiau pour évoquer Got que par Pellejero pour saluer Alex Raymond, ou par Bézian pour magnifier Forest !

Les grands sauts d’un continent à l’autre en disent long sur les proximités culturelles qui se jouent de l’éloignement géographique, lorsque Oda Hideji, Hanawa Kazuichi, Takahama Kan, Suk Jung-hyun, Kim Dong-hwa, Kang Do-ha, Little Fish, Zhang Xiaoyu, Lai Tat Tat Wing, Zhu Letao, Yao Feila, pour ne citer que quelques auteurs du continent asiatique, choisissent respectivement Fabrice Neaud, Moebius, Jules Feiffer, Rubén Pellejero, Vaughn Bodé, Albert Uderzo, Johnny Hart, Grzegorz Rosinski, Nicolas de Crécy, Christophe Blain, Yves Got…

À ces dialogues entre générations et entre cultures s’ajoutent des camarades qui se saluent par-dessus leur planche à dessin en une amusante chaîne d’amitié : Étienne Lécroart et son partenaire d’OuBaPo Lewis Trondheim, ce dernier et son ancien voisin d’atelier David B., Ruppert et Mulot et leur ami Killoffer, celui-ci et le regretté Aristophane, ou encore José Muñoz et Hugo Pratt…

Enfin, tandis que certains se livrent à un traité de dessin (Edmond Baudoin d’après Guido Buzzelli) ou de bande dessinée (Aleksandar Zograf d’après Cliff Sterrett, Alex Robinson d’après Will Eisner), d’autres convoquent simplement des souvenirs de lecteur : Martin Veyron contemple Benjamin Rabier, Jean-Claude Denis lit Nicolas Devil, Allan Sieber se replonge dans Mort Walker, Mauro Entrialgo commente Guido Crepax… Car c’est bien là que réside une clef essentielle de leur amour de la bande dessinée : avant d’être auteurs, tous ont été des lecteurs partageant avec nous le plaisir jubilatoire de découvrir un monde de cases et de bulles. Nous vous proposons de renouveler ce plaisir à plus de deux cents reprises au cours d’un périple à travers les époques et les continents.

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