La BD argentine était à l'honneur au début de l'année grâce à la présidence du festival d'Angoulême assurée par Jose Muñoz. En ce premier trimestre 2008, les éditions Emmanuel Proust profitent de ce sillon creusé pour nous faire connaître cette première réalisation BD de l'auteur argentin Ignacio Rodriguez Minaverry : Aleph Alif.
L'histoire se déroulant en 1967, bien des ambiances sixties sont décelables, même si elles sont parfois pour nous un peu décalées culturellement (affiches publicitaires d'époque pour Coca-Cola... en hébreu et en arabe). Mais pourtant, un air d'actualité plane quand même sur Aleph Alif grâce à ces scènes de rue qui pourraient être datées de nos jours ou à cause des tensions au Proche Orient dont il est question et qui perdurent depuis et encore...
Côté ambiances, aussi, on retrouve dans Aleph Alif un peu du Long voyage de Léna de Julliard, et, dans le dessin, un petit quelque chose du style de Vanyda ou de la Marion Duval d'Yvan Pommaux...
On aime aussi ces multiples références, ces témoignages de la vie quotidienne, que sont les marques commerciales de produits qui sont très représentées. Des affiches, des enseignes, aussi... L'auteur aime dessiner les extérieurs, les devantures, les textes, les calligraphies. Et il à de quoi s'y adonner : hébreu, arabe, russe, sous-titrage multilingue... Il excelle à tout cela, produisant un dessin très réaliste lorsqu'il reproduit des paysages, et plus stylé pour les visages. Ou s'amusant dans certaines vignettes à traduire des atmosphères spéciales : regardez par exemple cette séquence où Dora fume alors qu'elle interroge Künstler : cette bouffée qu'elle tire, le bout de sa cigarette qui s'embrase, avant de céder la place à la fumée... Une fumée de cigarette que l'on retrouve ailleurs dans la BD, représentée par un long trait se terminant par la représentation du son "f" (expiration...) de l'alphabet arabe !
C'est vraiment superbe. C'est bien trouvé, bien fait. Et les exemples sont nombreux. Que des belles planches, de beaux exercices de style, de belles trouvailles graphiques ; et tout ça dans un noir et blanc propre et mis en valeur sur un papier glacé de bonne qualité. Voilà qui vaut bien les quelque 17 euros du prix qu'on trouve peut-être un peu (trop) élevé lorsqu'on veut passer à l'achat, Aleph Alif étant une BD brochée et en noir et blanc...
Après les planches, un carnet de croquis vient enrichir l'ouvrage, un "ouvrage-rencontre" : Aleph Alif nous a fait à la fois suivre une très intéressante histoire et découvrir un auteur plein de talent.
Aleph est la première lettre de l'alphabet hébreu, et Alif la première lettre de l'alphabet arabe, de cette double essence se nourrit tout ce récit. Dora est une jeune fille issu de la culture kibboutzique, à la base une culture socialiste, mais surtout d'intellectuels bien engagés politiquement. Dora est donc très consciente du cadre politique ou elle évolue, elle se pose des questions sur ses origines, sur le monde qui l'entoure, elle est traductrice et fait notamment des recherches sur un vieux criminel de guerre. Alors qu'elle va en Egypte, qu'elle retrouve des vieux amis, Dora laisse ses pensées revenir vers son passé, ses souvenirs et ce que lui a raconté sa mère, qui était son père, comment elle-même a-t elle grandi etc.
Le ton du scénario est très lent, très moderne, il jette un regard sur la culture Israelienne, sur ces conflits, qui met l'accent sur les contradictions qui se sont installées. M^mee si on a le sentiment qu'il n'y a pas vraiment d'histoire cet album se lit avec délice, tranquillement. Et le dessin magnifique, en ligne clair ne fait qu'accentuer cet effet.
Une très belle découverte !
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