On se laisse doucement glisser dans cette histoire étonnante. Cela commence
comme du Levi-Strauss ou comme le récit des Bikuras dans Hypérion, mais
assez rapidement le ton est grave, et les doutes de l'héroïne donnent
rapidement une dimension dramatique au récit. Celui-ci est souligné par un
dessin profond et précis, des ambiances et des personnages envoûtants, des
paysages somptueux et des incursions dans un imaginaire pictural sous forme
de dessins enfantins extrêmement touchants. Lorsqu'elle apprend les
horreurs subies par sa famille juive sous le joug allemand, Eliane décide
de devenir une Mbaya. La symbolique est alors très forte (Eliane se rase
les cheveux et accepte de dévoiler son corps, comme une Mbaya), et on
découvre alors toute la portée de ce voyage initiatique, aussi fort qu'un
Dead Man, aussi inspiré que Rilke, aussi émouvant qu'un Cosey car il se
double d'une quête touchante pour un bonheur impossible. Le départ final
des guerriers rappelle le départ des elfes de Tolkien et met en abîme la
quête initiatique, lui conférant une dimension spirituelle qui achève de
faire de cet album un véritable chef-d'oeuvre.
"La terre sans mal" c'est avant tout une ambiance, des planches magnifiques et un texte quasi hypnotique. On plonge dans ce récit ou finalement l'histoire passe en second (tout du moins pour moi, les turpitudes ethniques ne sont que très moyennement mon truc en fait).
On s'attache très vite aux personnages grace, justement, à une écriture magnifique et très fine. Je ne connaissais pas Anne Sibran auparavant et j'ai découvert là une scénariste passionnante.
Mais ma vraie découverte est sans doute Emmanuel Lepage. Non seulement son dessin est parfait, mais en plus il dégage ce quelque chose qui transcende le moindre plan, la moindre expression, c'est du bonheur à regarder !
Je ne vais pas plus m'étendre, je ne peux que vous conseiller très vivement de vous jeter sur cet extraordinaire album vous aussi !
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