CORTO MALTESE (ÉDITION COULEUR 2015)
Corto toujours un peu plus loin

Amérique centrale, 1917. Corto Maltese navigue en eaux troubles : une révolution dans une république bananière, un procès pour sorcellerie sur une île perdue, et même des esclavagistes, croisés au fin fond de la jungle péruvienne.

Par melville, le 30 août 2015

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Notre avis sur CORTO MALTESE (ÉDITION COULEUR 2015) #3 – Corto toujours un peu plus loin

Cinq nouvelles, Têtes de champignons, La conga des bananes, Vaudou pour monsieur le président, La Lagune des beaux songes, Fables et grands-pères, plus ou moins liées entre-elles et au tome précédent Sous le signe du Capricorne composent Corto toujours un peu plus loin dans les zones d’ombres de l’Amérique du sud du début du XXème siècle. 

Hugo Pratt poursuit son exploration de la Première Guerre mondiale comme toile de fond entamée dans La Ballade de la mer salée, mais de façon moins prégnante que dans Sous le signe du Capricorne. Un Commando colonial (Appollo, Brüno) avant l’heure. Il est important de souligner la finesse du regard que porte Hugo Pratt sur les peuples indiens d’Amérique du sud, notamment sur le rapport de l’homme blanc avec les amérindiens. Sans jugement, ni didactisme maladroit, Pratt éveille le regard du lecteur. On ne peut s’empêcher d’avoir comme lointain écho Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. La relation au mystique est quant à elle dans les propos de Corto lui-même beaucoup plus « européenne », ce qui n’en est pas moins stimulant. Ce tome est celui des aventuriers « météorites » échappés de leur « ceinture d’astéroïdes », mais aussi celui des femmes ! La séductrice Esméralda et la vampirique Venexiana Stevenson (La conga des bananes) et le retour de Soledad Lokaarth (Vaudou pour monsieur le président).

Ce tome est également celui de l’audace et du fantasme. L’audace est dans la construction narrative, le plus bel exemple étant La conga des bananes où Pratt débute son récit par un long dialogue entre… des armes à feu ! Du moins c’est ce que laisserait entendre le « code de la bande dessinée » qui voudrait que la pointe de la bulle désigne l’auteur des propos tenus, les gangsters étant eux cachés dans l’ombre où hors-champs. Cette nouvelle préfigure également ce que Pratt développera dans Corto Maltese en Sibérie : une histoire aux personnages multiples, tous complices, ennemis ou agents doubles les uns avec les autres, si bien qu’on finit par ne plus y voir vraiment clair dans l’intrigue. Mais qu’importe, si celle-ci permet de construire des scènes toutes plus formdables les unes que les autres, c’est alors au Grand sommeil de Hawks qu’on songe : on ne comprend rien et quand on croit saisir une piste, crac un mort de plus… fantastique ! La lagune des beaux songes peut aussi être mentionnée à ce titre pour la quasi-absence de Corto, laissant place à l’officier britannique en fuite. Le fantasme est celui de l’aventurier en quête de l’Eldorado qui fascine, mais que Pratt met toutefois en scène sans « exotisme appuyé » et les fantasmes plus personnels à l’auteur incarnés dans les nombreuses références littéraires.

Peut-être trop souvent sous-estimé, Corto toujours un peu plus loin est, du moins pour moi, à ranger aux côtés des meilleurs tomes de la série.

Par melville, le 30 août 2015

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